De squatteuse à propriétaire: le rêve brisé d’Anne Agathe

Avec le soutien de
Anne Agathe s’est installée à Maurice, avec son mari, il y 20 ans.

Anne Agathe s’est installée à Maurice, avec son mari, il y 20 ans.

Anne Agathe est Rodriguaise. Cette native de Port-Sud-Est, en quête d’un emploi, s’est installée à Maurice, avec son mari, il y 20 ans. L’embauche n’étant pas si facile, le couple s’est retrouvé à squatter un terrain sur un des versants de la montagne des Signaux, à Tranquebar. Anne Agathe a alors dû faire carrière comme «bonn lakaz madam. Trwa lamezon mo ti pe okipe», raconte cette quadragénaire au regard éteint.

En raison des trois enfants qui sont arrivés progressivement – Anaïs, Anadiel et Anastasia, aujourd’hui respectivement âgés de 20, 19 et huit ans – Anne Agathe s’arrangeait pour commencer son travail tôt et regagner sa maison en tôle, qu’elle tenait toujours propre, vers les 15 heures, pour y accueillir ses enfants rentrant de l’école. Son mari, qui est maçon, ne mettait jamais d’argent entre ses mains. «Zame monn kone komie li ti pe gagne. So bon koté se ki li ti al fer komision ek met zot lor latab. Mwa mo ti travay dan lamezon dimounn. Tibout, tibout, mo ti pe gagn Rs 5000 ek mo ti pe kapav okip bann leson ek bann zafer zanfan», explique-t-elle.

Leur situation se complique avec l’anémie sévère de leur aînée Anaïs, qui tombe régulièrement en syncope mais qui insiste pourtant pour continuer à aller à l’école et étudier. Mais Anaïs a dû mal à suivre le programme d’études car elle est souvent hospitalisée et transfusée. Et lorsqu’elle fait un petit effort, «so leker al vit, vit», raconte sa mère.

Pendant 15 ans, Anne Agathe et son mari visionnent en esprit ce que sera leur maison du bonheur qu’ils entrevoient blanche et bien entretenue, «enn zoli ti lakaz blan». Anne Agathe entreprend toutes les démarches possibles pour obtenir cette fameuse maison. Et à la fin de l’année dernière, elle apprend qu’elle et sa famille seront bénéficiaires d’une maison de la National Housing Development Company, à Mon-Goût.

Anne Agathe, qui vit entourer d’autres squatters, est obligée de taire cette bonne nouvelle. Mais son secret est vite éventé. Si bien que ses voisins les prennent en grippe. «Zot inn revolté, zot finn pans boukou bann zafer le mal». C’est donc en catimini qu’elle et ses enfants ont quitté leur maison en tôle,sur la montagne des Signaux, pour aménager leurs effets dans la petite maison blanche et proprette de Mon-Goût.

À la stupéfaction et au chagrin d’Anne et de ses enfants, leur mari et père n’y a jamais mis les pieds. Il ne paie que la mensualité pour la vente-location de la maison, qui est de Rs 3 900. À cette désastreuse nouvelle s’est ajoutée celle où le médecin d’Anaïs a annoncé à sa mère que sa fille devait choisir entre vivre et sa scolarité. De ce fait, Anaïs a dû arrêter l’école. Et comble de malheur, comme elle a eu 20 ans, l’allocation de Rs 1 000 qu’elle percevait du ministère de la Sécurité sociale a été interrompue.

«La plipar ditan mo manz dipin diber»

Anne Agathe, qui a dû abandonner ses triples emplois à Port-Louis en raison de la distance par rapport à Mon-Goût, a trouvé de l’embauche dans un lave-auto, à Roches-Bois, et gagne Rs 2 500 par semaine. Mais Anaïs étant en surpoids par rapport à sa taille, Anne Agathe doit dépenser Rs 1 000 chaque semaine sur l’achat de légumes. Elle conserve Rs 500 pour son transport de Mon- Goût à Roches-Bois et vice-versa. Ce qui lui reste part dans l’achat des autres courses pour la maison. «La plipar ditan mo manz dipin diber», explique-t-elle. Il est vrai qu’Anadiel étudie à l’école hôtelière d’Ébène et perçoit une petite allocation, mais celle-ci ne couvre que ses besoins de transport et ses casse-croûte.

Depuis qu’elle occupe sa maison, fin 2017, Anne Agathe n’a pas été en mesure de payer régulièrement ses factures d’électricité. «Ena trwa papie pankor peye», dit-elle, les yeux baissés. Si bien qu’elle se retrouve aujourd’hui avec une note salée, soit Rs 1 784. Elle ne comprend pas, malgré les pénalités, comment une si grosse somme a pu être atteinte. «Kan mo ti ankor Tranquebar, mo ti pe pey Rs 900 élektrisité. Isi, mo finn cancel masinn lavé ek télevizion pou li pa mont kouran. Mo lav linz lor ros, deor. Mo pa konpran kifer sa faktir-la for koumsa». Elle ajoute qu’une ampoule grille chaque semaine dans la maison et pense qu’il y a un défaut sur le réseau. «Mo finn al met enn konplint Central Electricity Board me zamé zot inn vinn checker.»

De temps à autre, lorsqu’elle le peut, elle paie partiellement sa facture d’eau. Ses journées sont dures. Elle est debout dès 5 heures et veille à ce que ses enfants fassent leur toilette avant qu’ils n’aillent à l’école. Elle quitte la maison à 7h30 car elle doit prendre son travail à 8h30. Elle termine à 17 heures. «Li pa fasil aster. Ou atann bis, enn distans koumsa ou rant lakaz 19-er ek lerla ou pou al gete ki ou pou al kwi ek bwi».

Souffrance

Aujourd’hui, dit-elle, elle connaît la souffrance de ces femmes et de ces enfants qui ont été abandonnées par leurs conjoints. «Mo dir mersi Bondié mo ankor kapav travay ek gagn enn ti bouse manze pou mo zanfan. Mo kone ki mo pa pe donn zot konplet seki zot bizin me mo pa dimann sarité.»

Une des rares fois, dit-elle, où son mari a téléphoné, il a dit à son aînée de se mettre en quête d’un emploi. Mais vu l’état de santé d’Anaïs, cela lui est impossible. De plus, la jeune fille a mis dans sa tête qu’elle prendrait part à l’examen de Higher School Certificate l’année prochaine. Elle continue à réviser à la maison en se faisant aider d’une amie, bien qu’elle ignore comment elle paiera ses frais d’examens. Sa jeune soeur Anastasia doit faire sa première communion en septembre. Anne Agathe ne sait pas comment elle se débrouillera pour les dépenses y relatives.

Mais il est hors de question pour cette quadragénaire de dire à ses enfants qui étudient encore d’arrêter l’école et d’aller chercher un emploi pour contribuer aux dépenses du ménage. «Mo aksepte touy mo lekor ar travay me zame mo pou fer mo zanfan kit lekol ek al travay pou zot amenn manze dan lakaz. Lédikasion tro inportan. Zot pe grandi. Zot ousi zot ena zot rev ek zot bizin viv li. Zot bizin fini zot lédikasion pou zot kapav fer sa. Zot sirvi se mo konba… »

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires