Disparition de 16 kilos d’héroïne: qui veut être calife à la place du calife ?

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Une saisie record de 135 kilos d'héroine d’une valeur de Rs 2 milliards avait été faite dans des compresseurs à bord du MSC Ivana.

Une saisie record de 135 kilos d'héroine d’une valeur de Rs 2 milliards avait été faite dans des compresseurs à bord du MSC Ivana.

«Je ne suis personnellement pas satisfait de l’explication du commissaire de police…» Avec cette réponse, sur les 16 kilos d’héroïne qui se sont tout bonnement volatilisés – suivant la saisie de 135 kilos destinée à Navind Kistnah – le ministre mentor, de la Défense et de Rodrigues, a pris tout le monde de court, mardi, au Parlement.

Si certains, dont le député mauve Aadil Ameer Meea, qui est à l’origine de la question, estime que cet aveu public de sir Anerood Jugnauth (SAJ), équivaut à une «motion de blâme contre le commissaire de police Mario Nobin, qu’il a soutenu contre vents et marées jusqu’ici», d’autres vont plus loin. Ils indiquent que l’enquête indépendante confiée à un ex-juge de la Cour suprême, annoncée par SAJ, pour faire la lumière sur cette affaire, a des ramifications bien plus lourdes de sens.

Toute cette affaire tourne autour de la succession de Mario Nobin au poste de commissaire de police (CP). Il est prévu que celui qui occupe ces fonctions depuis le 20 mars 2015 parte à la retraite en janvier 2019. Par contre, s’il fait valoir ses droits à ses congés, il pourrait partir en septembre ou octobre. Pour le moment, Mario Nobin s’accroche à son poste. Dans un entretien au Défi Plus hier, il maintient qu’il partira l’année prochaine. Confirmant au passage que des «gens veulent son départ».

En effet, la course est d’ores et déjà ouverte pour son remplacement. Au moins trois Deputy commissionners of Police (DCP) se positionnent pour devenir le prochain no1 de la police. D’abord, il y a Choolun Bhojoo. Nommé DCP le 24 septembre 2011, le patron de l’Anti Drug & Smuggling Unit (ADSU) avait jusqu’à tout récemment marqué des points, avec plusieurs saisies de drogue, dont les 135 kilos destinés à Navind Kistnah.

Ensuite, arrive Lokhdev Hoolash. Garde du corps de SAJ pendant 34 ans, l’ex-patron des services de renseignement ambitionne aussi de devenir CP. Si à la surface, il se fait tout petit depuis qu’il a été mis sur la touche le 5 septembre 2017, suivant les incidents pré-Metro Express, à Résidence Barkly, où l’adjoint au Premier ministre, Ivan Collendavelloo et d’autres ministres avaient dû déguerpir sous forte escorte, ses lobbies seraient à l’oeuvre.

Pour finir, il y a Krishna Jhugroo. Celui qui a fait ses débuts au département d’ingénierie de la Special Mobile Force (SMF), a été nommé DCP le 16 janvier 2015. Soit, sous l’actuel gouvernement et bien après les autres DCP en poste. Ayant des liens de parenté avec le ministre du Logement et des terres, Mahen Jhugroo, il est passé rapidement n°2, assumant plusieurs fois l’intérim au poste suprême, en l’absence de Mario Nobin du pays.

«Rien que l’annonce d’une enquête par SAJ, peut être interprétée comme une manoeuvre visant à éliminer Choolun Bhojoo de la course, surtout que des trois, il est celui qui a d’avantage fait ses preuves. Jusqu’à ce que l’ADSU, dont il est le responsable, se retrouve empêtrée dans l’histoire des 16 kilos de drogue manquants», fait valoir un ex-patron d’une unité, aux Casernes centrales, qui a des yeux et des oreilles partout.

Rama Valayden, un des hommes de loi du suspect Navind Kistnah, abonde dans le même sens. Il rappelle que la saisie de drogue destinée à son client a propulsé Bhojoo aux rangs des potentiels successeurs de Mario Nobin. «Il ne serait pas étonnant que tout cela vise à l’écarter de ce poste.»

Pour un autre haut gradé de la force policière, qui connaît bien les rouages de l’ADSU, il se peut que ce ne soient nuls autres que des hommes de Bhojoo qui en veulent à sa peau. «Il est perçu comme étant un incompétent par son équipe. Sauf que c’est lui qui récolte tous les lauriers alors que ce sont des hommes chevronnés au sein de son unité qui font tout le boulot», révèle notre interlocuteur.

L’inspecteur Jaylall Boojhawon, président de la Police Officers Solidarity Union, soutient lui aussi que les tractations «deryer rido» sont effectuées par ceux qui veulent devenir calife à la place du calife, à quelques mois du départ de Mario Nobin. «Krishna Jhugroo est ‘passé sur la tête’ d’une dizaine de DCP pour devenir le n°2», déclare l’inspecteur sans ménagement. Avant d’ajouter : «Nous savons très bien comment un commissaire de police est nommé ici. Nous demandons aux décideurs de faire attention dans leur choix, surtout que la majorité des policiers est déçue par la gestion de l’actuel titulaire.»

Reste maintenant à savoir si les décideurs feront l’impasse sur le «handicap ethnique» du DCP Jhugroo, sachant qu’un autre DCP – le most senior d’entre eux d’ailleurs – soit le chef de la SMF, Khemraj Servansing, est éliminé d’office pour cette même raison.

En attendant, la question reste posée : les 16 kilos d’héroïne ontils vraiment disparu ou est-ce là de la poudre aux yeux pour décrédibiliser Mario Nobin ou ses éventuels successeurs ?

Voilà en tout cas une affaire qui risque de laisser des traces…

Réactions

Nous avons interrogé les trois DCP qui se positionnent pour le poste de CP, vendredi, ainsi que Mario Nobin, hier.

Krishna Jhugroo :
«Je viens de rentrer au pays. Je ne sais rien à propos de l’enquête instituée. Pour le poste de CP, aucun commentaire.»

Choolun Bhojoo :
«Je laisse l’enquête suivre son cours. Moi, je fais mon travail.»

Lockdev Hoolash :
«L’hypothèse que les 16 kilos manquants proviendraient de l’emballage est difficile à croire C’est une bonne chose qu’on ait initié une enquête pour dissiper tous les doutes. Mais s’il y a d’autres moyens de découvrir la vérité, il faut les utiliser.» À ceux qui disent qu’il s’agit d’un coup monté visant le DCP Bhojoo, il dira, après un long moment d’hésitation : «Je ne sais pas. Je ne sais pas quoi vous dire.»

Mario Nobin :
«Le ministre mentor est le responsable de la police. S’il n’est pas satisfait, il le dit haut et fort. Maintenant, les responsables devront expliquer cette variation de poids sur cette drogue saisie. De mon côté, s’il y a erreur, après enquête, je dois prendre des mesures. Je dois attendre l’enquête pour en parler, je ne peux pas anticiper. Laissons la démarrer. Lorsque quelque chose apparaît, cela ne veut pas dire qu’il y a un coupable ou un innocent, c’est à travers l’enquête que la lumière sera faite sur cette affaire.»

Où sont-ils passés?

Me Rama Valayden, qui défend Navind Kistnah, principal suspect dans l’affaire, ne pense pas que des policiers aient pu «voler» les 16 kilos manquants d’héroïne. Pour une meilleure compréhension, cette quantité équivaut à un peu plus de la moitié d’une pochette de ciment de 25 kilos.

L’avocat est de ceux qui affirment que c’est bien l’emballage qui peut peser autant. «La drogue a été emballée, de sorte à ce qu’elle ne soit pas détectée par les rayons X lors des contrôles au port. On parle d’épaisses couches de plastique, comme utilisées dans les glacières, et de tissus. Si vous prenez le tout en compte, vous arrivez à ces 16 kilos», souligne l’homme de loi.

Il soutient, par ailleurs, que son client lui avait bien parlé d’un chiffre autour de 120 kilos de drogue, au départ. «Je lui ai, à nouveau, posé la question cette semaine et il m’a encore dit que c’est bien autour de 120 kilos. Si la police avait voulu prendre une partie de cette drogue, elle l’aurait remplacé par autre chose, comme la farine, par exemple. Manier kinn pran prékosion dan sa case-là, pou mwa, péna simé inn kokin.» Pour lui, s’il s’avère que la drogue a effectivement disparu, «on parle là de complot au plus haut niveau».

Pour sa part, un haut gradé de la police, qui ne porte pourtant pas Choolun Bhojoo dans son coeur, ne partage pas cet avis. Pour lui, l’histoire d’emballage de 16 kilos n’est pas plausible. Cependant, il fait valoir qu’il est aussi très peu probable de faire sortir cette quantité de drogue de l’Exhibit Room. «Ce qui s’est possiblement passé c’est que le chiffre a été exagéré à la saisie ou que les balances utilisées pour la pesée n’ont pas été bien calibrées», affirme-t-il.

D’autres sources affirment, elles, qu’une autre thèse n’est pas à écarter. Il s’agit des primes. Celles-ci sont à la clé de toute grosse opération. Elles reviennent à la fois aux enquêteurs et aux informateurs. Elles sont aussi à l’origine de la rivalité qui existe entre les douaniers et les officiers de l’ADSU.


SAJ aurait pu se contenter d’un «no drug missing»

Quelle est la quantité et la valeur des drogues saisies entre le 1er avril 2017 et le 18 avril 2018, en indiquant en détail s’il en manque au compteur ? La question parlementaire du député de l’opposition Aadil Ameer Meea, adressée au ministre de la Défense, aurait pu être considérée comme étant à côté de la plaque, car la saisie de la cargaison de 135 kilos de Navind Kistnah a été effectuée le 9 mars 2017. Donc, avant la période demandée.

SAJ aurait tout simplement pu se contenter de la première partie de sa réponse. À savoir, qu’aucune des drogues saisies depuis avril 2017 (NdlR, à noter aussi que la réponse écrite du bureau du ministre mentor, et reprise dans le Hansard, fait état de 2018 alors que l’on doit lire 2017) ne manque au compteur. Sauf qu’il est allé plus loin, et cela, avant même une question supplémentaire, affirmant avoir été informé d’un cas de variation de poids des cargaisons de drogue saisies en mars 2017. Avant de poursuivre qu’il n’était pas satisfait de l’explication du commissaire de police à ce sujet…


Ministère de la Défense

Interrogé vendredi, Dev Beekharry, responsable de la communication du ministre mentor, affirme que les consultations sont en cours pour trouver le juge à la retraite qui sera appelé à présider l’enquête. «Tout sera finalisé cette semaine, au retour du Premier ministre de voyage. Sir Anerood Jugnauth a dit qu’il ira vite avec ça.»

Sur les traces de la Drogue

  1. 9 mars 2017. De l’héroïne est saisie au port. Mise sous scellée, elle est pesée, emballée et étiquetée.
  2. La cargaison pesant 135 kilos est transportée au QG de l’ADSU, pour être stockée dans un coffre-fort. Un rapport détaillé est rédigé.
  3. Analyse des échantillons de drogue, le lendemain, au Forensic Science Laboratory. Le coffre contenant la drogue y est acheminée. Nouvelle pesée. Avec et sans Emballage.
  4. Retour au QG de l’ADSU où le coffre contenant la drogue est entreposé dans l’«Exhibit Room» jusqu’à la fin de l’enquête. La drogue doit par la suite être détruite.

La route des 135 kilos d’héroïne

La première fois que l’express fait état de cette affaire, au matin du 10 mars 2017, 120 kilos d’héroïne sont évoqués, selon les premières informations disponibles à ce moment-là. Sauf que, lors d’une conférence de presse conjointe, dans l’après-midi, la police et la douane ont parlé d’une saisie de 135 kilos d’héroïne, d’une valeur de Rs 2 milliards, la veille, sur le porte-conteneurs MSC IVANA. Importée d’Afrique du Sud depuis le 4 mars, la drogue était dissimulée dans six cylindres rouges, qui se trouvaient chacune dans une boîte en carton que contenaient six caisses en bois.

Présents sur les lieux le jour de la saisie : le patron de l’ADSU, le DCP Choolun Bhojoo ; les surintendants de police Sharir Azima et Jean Claude Lablanche ; les officiers de l’ADSU du port, le chef inspecteur Ashik Jagai et le constable Purgass, ainsi que d’autres policiers ; le directeur des douanes, Vivekanand Ramburun ; le chef de la Customs Anti Narcotic Section, Feizal Bundhun, et les Team Leaders Prabhas Reesaul, Pranesswur Guness, Lindsey Tranquille et Ootam Persand.

Une fois la saisie effectuée, la drogue a été soumise à une première pesée au port, avant d’être mise sous scellée devant des témoins «telle qu’elle a été trouvée dans son emballage en plastique». Le type de drogue et le poids sont décrits sur les colis scellés.

Passée cette étape, la cargaison est acheminée vers les locaux de l’ADSU, aux Casernes centrales. Place à une autre pesée. «Si la saisie a été faite à la douane, les douaniers accompagnent les policiers jusqu’au comptoir de l’Exhibit Room. La drogue est scellée sur place et pesée sur des balances qui sont calibrées chaque année», nous explique une source.


L’Exhibit Room

C’est une pièce hautement sécurisée qui se trouve au quartier général de l’ADSU et elle est surveillée par deux policiers. Seul le patron de l’ADSU détient le code d’accès. Dans cette pièce, qui renferme toutes les preuves récoltées lors des enquêtes de la brigade antidrogue, se trouvent trois coffres-forts. «Mais pour accéder aux coffres, le patron de l’ADSU doit être accompagné de son second, puisque c’est ce dernier qui a le code du coffre», explique un de nos informateurs. Mais, il faut encore franchir une autre étape. «Ce code est conservé dans un autre bureau. Ce qui fait que pour franchir cet endroit et accéder aux coffres, il faut qu’au moins trois personnes soient au courant, sans compter qu’il y a des caméras de surveillance.» Une fois que la drogue a été sécurisée dans les coffres, les officiers ayant effectué le transfert de la cargaison font une inscription et un rapport dans les livres de l’unité. L’autre étape est l’analyse de la drogue par le Forensic Science Laboratory (FSL), à Réduit, qui peut se faire le jour même de la saisie ou le lendemain. Là encore, la drogue est pesée. La cargaison est transportée sous forte escorte policière. Plus la quantité de drogue est conséquente, plus le cortège est imposant. Après cette étape, la drogue est réacheminée vers les locaux de l’ADSU où elle est sécurisée dans l’Exhibit Room jusqu’à ce que l’enquête soit bouclée. Selon certaines sources proches de l’enquête, dans cette affaire, le FSL aurait pesé la drogue sans son emballage. Approchée, Vidhu Madhub-Dassyne directrice du FSL, était disposée à nous parler des procédures au niveau de son bureau. Sauf qu’elle n’a pas reçu le feu vert de sa hiérarchie. Cette dernière nous expliquant qu’il serait inapproprié qu’elle commente l’affaire, étant donné une enquête a été annoncée.

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