Asha Guness: «Pourquoi ce sont juste mes shelters qui doivent être blâmés ?»

Avec le soutien de
Asha Guness, directrice de la Vedic Social Organisation.

Asha Guness, directrice de la Vedic Social Organisation.

Depuis le mercredi 11 juillet et le retrait manu-militari des filles des shelters La Marguerite à Belle-Rose et Heaven Children Centre à Paillotte, elle est en émoi. Entre attaques contre la ministre Roubina Jadoo-Jaunbocus, insinuations, pleurs pour les pensionnaires, Asha Guness, directrice de la Vedic Social Organisation, règle ses comptes. Les comptes, justement, qui semblent être le nerf de la guerre.

Pourquoi avez-vous avez porté plainte contre la ministre de l’Egalité du genre et faites-vous la grève de la faim ?

J’étais obligée, tout ce qui arrive, ce n’est pas un cas de maltraitance mais une attaque personnelle. Elle veut ma peau.

Comment ça peut être une vendetta politique ?

Pour quelle raison elle fait ça ? Elle a reçu une lettre d’un enfant de Paillotte, pourquoi elle retire les filles ici (NdlR, La Marguerite) ? Ici, elle ne nous a pas fait savoir qu’il y avait maltraitance. J’ai envoyé plusieurs e-mails au sujet d’enfants qui ont besoin de soutien, de changer de shelter. Une fille est tombée amoureuse et voulait se sauver.

J’ai fait des demandes parce que j’ai des enfants qui désobéissent, mais où sont les actions que vous avez prises madame la ministre ? Est-ce que je laisse l’enfant partir ou je le protège ? (elle montre les lettres d’amour, des plans pour partir, avec le nom du garçon de celle qui aurait écrit le lettre anonyme de dénonciation à la ministre) Il y a le numéro du téléphone du garçon au bas. A la place de la ministre, j’aurais pris ses coordonnées et j’aurais enquêté sur lui.

«Je suis prof de yoga et de méditation. Je sais comment encadrer l’enfant  pour qu’elle cesse ce traitement psychiatrique.»

Ce n’est pas normal que des ados soient amoureux ?

Est-ce normal que l’enfant parte avec son sac ? Elle est en danger. Si elle était maltraitée, elle n’aurait pas eu tout cela, contrat d’emploi, certificats qui montrent à quel niveau on l’a envoyée, son cours (elle sort tout le dossier). Et l’enfant dit que je la maltraite ? Mettez-vous à ma place. Une autre fille a dit qu’elle travaille comme bonne à La Marguerite, mais ce n’est pas le cas.

La lettre parle de «médecine BSH». C’est quoi ?

Brown Sequard Hospital. Des filles ont reçu un traitement à l’hôpital psychiatrique. J’ai arrêté car je suis prof de yoga et de méditation. Je sais comment encadrer l’enfant pour qu’elle cesse ce traitement, on ne donne même pas de médicaments.

«S’il y avait maltraitance, elles n’allaient pas pleurer pour rester.»

Comment expliquer qu’une enfant que soi-disant vous avez aidée se retourne ainsi contre vous ?

Parce que je l’ai empêchée de sortir, je lui ai expliqué que je dois empêcher ce garçon de faire un détournement de mineure. Voilà comment tout est devenu un grand massacre au niveau de l’île Maurice.

Vous pensez qu’un ministre allait prendre le risque de fermer deux «shelters», de se mettre dans l’illégalité, juste en raison d’une lettre d’un enfant ?

Elle commet un abus de pouvoir. Elle veut me démoraliser, déstabiliser l’organisation. Nous avons 50 enfants. Combien, aujourd’hui gagnent leur vie, touchent Rs 10 000 à Rs 12 000, sont debout sur leurs pieds ? Certaines sont parties en Italie. Nous œuvrons à la réhabilitation sociale de l’enfant.

C’était déchirant, le retrait de ces enfants. S’il y avait maltraitance, elles n’allaient pas pleurer pour rester.

«Il y a des caméras partout ici, pourquoi la ministre n’a pas fait saisir les vidéos pour l’enquête ?»

Le syndrome de Stockholm, ça existe…

Que la ministre interroge les enfants. Elle se base sur une lettre, mais là j’ai un enregistrement d’une fille de Paillotte qui veut rester, pourquoi elle ne prend pas ça en compte ? (elle fait écouter un son d’une fille qui dit que le shelter est bon, qu’elles ne manquent de rien, qu’il y a juste des têtes brûlées qui veulent sortir pour la drogue synthétique…)

Mais le juge aussi doit se baser sur quelque chose de solide pour émettre un ordre, non ?

On n’a rien, quelle preuve ? On a eu juste un termination of contract. Que la ministre apporte des preuves solides, pas vagues. Il y a des caméras partout ici, pourquoi elle n’a pas fait saisir les vidéos pour l’enquête ?

Ce n’était pas une heure pour chercher des enfants, avec le towing, une cinquantaine de policiers, la Special Supporting Unit, des matraques !

Mais vous avez fait de la résistance !

Jamais on n’a résisté. Les enfants ne voulaient pas coopérer, je n’allais pas leur parler, je les protège. Vous avez eu l’ordre, tirez-les de là vous-mêmes. Cela ne va pas en rester là, ça va partir aux Nations unies.

On connaît l’histoire de ces enfants, il y a une fille, abusée par un membre de sa famille qui a dit : «Pa tir mwa, mo pa kone ki ou ariv mwa !» Une autre dont on avait retiré de la drogue de sa couche. Les faits réels sont là.

Il y a une petite fille qui est bien malade, qui doit prendre son traitement, deux fois par jour, mais son dossier médical et ses médicaments sont restés ici depuis mercredi. Personne ne nous a contactés, elle va mourir (elle pleure pendant un bon moment) – (NdlR : renseignement pris, l’abri qui l’a recueillie s’est occupé du suivi).

«J’ai de enfants prostituées, droguées… au bout de deux ou trois mois, elles sont stabilisées grâce à notre façon de traiter : la méditation, le yoga, la compassion.»

Madam minis bizin aret aswafé ek puvwar e fer sa ki bizin. Madame la ministre est folle, elle ne protège pas les enfants ! Nous n’avons plus accès à ces enfants, tout est resté là, tous leurs effets personnels, elles n’ont même pas eu le temps de prendre leurs sacs, alors que ce sont des enfants déjà traumatisées. On les a traitées comme des objets.

Pourquoi la ministre se tirerait-elle une balle dans le pied, car déjà, il n’y a pas de place dans les «shelters» ?

Ça, vous devez lui demander. Deux jours avant, on a voulu retirer deux filles qui ne voulaient pas rester au shelter, cela n’a pas été possible et, deux jours après, pour 50 enfants vous avez de la place ? C’est intrigant.

Pourquoi ?

Les grants, les tenders. Li koné kisana li proteze, ki shelter li proteze. (NdlR, elle fait référence au shelter Havre d’Avenir, qui a ouvert récemment et dont la responsable serait un membre de la famille du ministre. Le directeur, Reshad Lotun, s’est défendu samedi, en disant qu’il n’avait accueilli que six pensionnaires de la Vedic Social Organisation). La responsable est venue ici, a fait du bénévolat, et après elle nous prend nos filles !

Depuis 2013, on entend parler de La Marguerite, le rapport Vellien avait noté des manquements, de La Dauphinelle, qui a dû fermer… Pourquoi sur 36, ce sont juste les «shelters» de la Social Vedic Organisation qui causent problème ?

C’est moi toute seule qui ai les enfants beyond control, les rebelles. J’ai de enfants prostituées, droguées… au bout de deux ou trois mois, elles sont stabilisées grâce à notre façon de traiter : notre secret c’est la méditation, le yoga, la compassion. Il y a un petit réseau qui désobéit et envoie des lettres.

A La Dauphinelle, les enfants à genoux devant le mur, ce n’était pas de la méditation !

Celui qui a fait cette vidéo est un employé. C’est lui-même qui les a fait agenouiller. Tout de suite, je l’ai mis dehors. C’est moi-même qui ai envoyé le film à la Child Development Unit (CDU). L’enquête est encore en cours, les enfants ont été retirés, le shelter a été fermé. C’est un jeu de fermer les shelters, alors que vous savez où est l’enfant et qu’il est encadré ?

Asha Guness s’est défendue après le transfert des résidentes.

Il y a de sacrées casseroles qui entachent la Vedic Social Organisation. A commencer par les suspicions d’abus sexuel sur une pensionnaire contre Yieldy César, de 2014.

Péna okenn Monsieur César, Monsieur César c’est mon gendre, c’est un pasteur, un homme de Dieu. C’est une allégation, juste pour sa grant payman ki mo pé gagné là. (NdLR, le cas, dont l’enquête policière est bouclée depuis un moment, après de nombreux allers-retours, a été référé au Directeur des poursuites publiques le mardi 10 juillet. Le procès n’a pas encore démarré)

Et l’agression dont vous et vos filles avez été accusées par trois pensionnaires en 2013 ?

C’est passé en cour, il n’y a pas eu de poursuites (NdlR, après vérification, le jugement a été rendu le 14 avril 2017, l’affaire a été rayée par la magistrate de la cour de district de Curepipe). Les enfants sont sorties et allées chez leurs parents. Pourquoi c’est juste les shelters de Mme Guness qui doivent être blâmés pour ça ? Il y a un tas de cas comme ça.

Mais à chaque fois ça sort des enfants…

Ce sont des cas difficiles, des enfants qui ont connu la prostitution. Depuis cette époque, le ministère aurait dû nous retirer les shelters (NdlR, c’est d’ailleurs ce que dit le Fact Finding Committee de novembre 2015).

«Pour le même enfant, un psy donne un rapport positif l’autre un rapport négatif. A la CDU même, les psychologues ont des points de vue différents.»

C’est quand Aurore Perraud est arrivée qu’on a commencé à avoir des attaques. A chaque fois qu’un ministre change, mem zafer, meme dossier. Roubina Jadoo-Jaunbocus ne m’a jamais rencontrée. Entre 2013 et 2018 il y a un gap : de plus en plus d’enfants sont dans la drogue, la prostitution. Depuis qu’elle a été nommée, jamais un rendez-vous, li pa konn mwa mo pa konn li.

E li palé konn ou…

Mais c’est grave, je travaille avec les enfants, je m’occupe de tellement d’enfants en difficulté !

J’employais un psy dans les trois shelters. Je touchais une allocation du ministère pour cela. Mais j’ai dû lui demander de mieux travailler, vers 2014-2015, son comportement n’était pas correct. A partir de là, la guerre était déclarée, elle a tout de suite trouvé que les enfants étaient battues. J’ai arrêté de l’employer et laissé les psychologues du ministère faire son travail.

Et là, ce n’est pas mieux, pour le même enfant, un psy donne un rapport positif l’autre un rapport négatif. A la CDU même, les psychologues ont des points de vue différents.

A quelle fréquence viennent-ils ?

Quand nous les appelons, quand il y a un problème.

Mais ce n’est pas possible qu’il n’y ait pas de problème ; vu ce que les enfants ont subi, ils ont besoin d’un suivi !

Oui, il faut un suivi. Mais si on ne leur demande pas, ils ne viennent pas.

«Toute la fermeture de Belle-Rose et Paillotte tourne autour du grant. Nous avons tous nos reçus, tout est au clair, nous sommes affiliés au Registrar of Association, nous avons un audit, où, est le problème ?»

Vous dites que le ministère ne paye pas votre allocation, mais lui dit que de toute façon vous n’employez pas ces psys donc il n’y a pas de raison de vous payer.

Il y a une confusion, j’ai fait savoir que je laisse les psys de la CDU faire le travail, ils me disent qu’il n’y a pas de psys. J’ai demandé à un counsellor de venir, elle a fait trois sessions, effectué son rapport, mais je ne l’ai pas encore payée. Nous n’avons même pas reçu l’argent du ministère pour la paye des employés.

Il y a des allégations de connivence entre certains à la CDU et vous…

Ça dépend de quel côté ils sont. Certains ont peur que ça pénalise leur travail s’ils sont pour nous. Là-bas on n’aime pas la Vedic Social Organisation.

Ça paraît pourtant bon business les «shelters». Combien vous gagnez ?

La location est à la charge du gouvernement. Mais nous avons tout le reste : les salaires, l’école, la sécurité, le transport, la nourriture, l’eau l’électricité, les loisirs, les vêtements, la nourriture. (Elle montre le document d’appel d’offres de La Marguerite. Montant total qui couvre tout cela : Rs 4 725 600. Il faut savoir que les allocations sont données «per capita», le nombre d’enfants dans un shelter fait donc augmenter la subvention).

«Transformative accueille seulement 25 élèves à besoins spéciaux, de Paillote et La Marguerite. Le reste va dans d’autres écoles.»

D’autres subventions s’ajoutent ?

Nous n’avons droit à aucun CSR, parce que nous avons une allocation mensuelle. Toute la fermeture de Belle-Rose et Paillotte tourne autour du grant. Nous avons tous nos reçus, tout est au clair, nous sommes affiliés au Registrar of Association, nous avons un audit, où, est le problème ?

Mais c’est dans votre propre école, le Transformative Learning Center, que vous les envoyez !

Non, pas toutes. Transformative accueille seulement 25 élèves à besoins spéciaux, de Paillote et La Marguerite. Le reste va dans d’autres écoles.

Quel est l’âge des pensionnaires ?

A Paillote, sur 25, de 1 an avec sa mère et la plus grande va avoir 18 ans. A La Marguerite, sur 27, nous avons des filles de 5 à 17 ans.

Il n’y a pas de jardin d’enfants dans la cour, pas une balançoire ? C’est très froid comme endroit.

On a une piscine pour l’été, on les emmène dans les jardins d’enfants, on fait des sorties, tous les mois on va à la mer… On ne peut pas étaler les jouets par terre, il y a la salle de loisirs.

C’est quoi la journée type ?

Lever, brossage de dents, bain, petit-déjeuner, prières, dans toutes les religions, école, goûter au retour, jeux, télévision ou devoirs, bain, prières, dîner, télévision ou lecture d’histoires et au lit.

Les familles rendent-elles visite ?

Nous n’avons pas le droit aux visites parentales. C’est la CDU qui s’en occupe.

Vous parlez de 40 employés qui se retrouvent sur le tapis, mais si l’on se base sur le rapport Vellien vous en avez 18.

Il y a l’école aussi, les temps-partiel, les vigiles, les chauffeurs…

Beaucoup sont des membres de votre famille !

Il y a mes trois filles, mais pas le reste.

Il y a aussi vos gendres…

Il n’y a pas d’hommes dans La Marguerite et à Paillotte, il y a la sécurité, mon mari qui vient livrer des provisions, mes gendres qui viennent chercher leurs épouses…

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires