Cour Suprême: La Sentinelle se bat pour la protection de ses sources

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(De g. à dr.) Le quatuor Ravi Yerrigadoo, Husein Abdool Rahim, Sylvio Sundanum et Dick Kwan Tat.

(De g. à dr.) Le quatuor Ravi Yerrigadoo, Husein Abdool Rahim, Sylvio Sundanum et Dick Kwan Tat.

Dix mois après l’échec de l’opération «dévir lankét» du Yerrigadoogate, et malgré son incapacité à loger une accusation provisoire contre les trois journalistes de l’express (en l’occurrence Nad Sivaramen, Axcel Chenney et Yasin Denmamode), auteurs de l’enquête qui a poussé l’ex- Attorney General à la démission, la police ne semble pas vouloir abandonner sa mission d’intimidation vis-à-vis de nos journalistes. Étant en possession de deux téléphones portables et d’une clé USB saisis lors d’une perquisition chez Axcel Chenney, elle a obtenu un ordre de la cour signé par la juge Hamuth- Laulloo. Mais l’ordre ne permet pas à la police de les fouiller. La juge en fait ordonne au journaliste de remettre à la police les données liées au Yerrigadoogate qui se trouvent sur les téléphones et la clé USB.

Alors que le Central Criminal Investigation Department (CCID) s’apprêtait à procéder à un long exercice de fouille électronique mercredi dernier dans les locaux de l’IT Unit, Axcel Chenney et son avocate ont pris les policiers de court en leur expliquant que l’ordre de la juge ne leur permet pas de fouiller les téléphones et la clé USB. Après avoir informé la police qu’ils allaient quand même contester l’ordre de la juge, le journaliste et son avocate ont coupé court à l’exercice qui n’aura duré qu’une petite demi-heure.

Et hier, l’avoué de La Sentinelle a demandé à la Cour suprême d’annuler cet ordre pour plusieurs raisons. La première étant son ambiguïté : les téléphones ayant été saisis par la police, il ne peut techniquement pas se plier à l’ordre, c’est-à-dire choisir ce qui est lié à l’affaire Yerrigadoogate et le remettre au CCID.

Autre raison invoquée : la protection des sources. Un des téléphones est un «pool phone» utilisé à tour de rôle par l’ensemble des journalistes de l’express, et il fait partie d’un groupe WhatsApp qui sert de plateforme commune d’échange d’informations entre tous les journalistes. «L’ordre de la juge est une ingérence illégale qui viole l'article 12 de la Constitution», argue La Sentinelle.

L’ordre de la juge ayant été émis après une demande «ex parte» fait aussi partie des arguments de notre groupe de presse. «Si la demande avait été faite inter parte, j’aurais eu mon mot à dire», explique Axcel Chenney en plaidant ainsi le violdu principe de justice «audialteram partem». Si ce principe avait été respecté, la police et la cour auraient su qu’aucun des téléphones, tout comme la clé USB, n’appartient au journaliste.

L’affaire a été renvoyée au 16 juillet.

Le mystérieux auteur de la note manuscrite

Un des documents phares de l’enquête est une note manuscrite qui contient des instructions comme «Go to Geneva. Set up Bank Accounts», entre autres. Dans son affidavit initial, Husein Abdool Rahim affirme que c’est Ravi Yerrigadoo qui en est l’auteur. Ce qu’il a maintenu sur RadioPlus le jour où il a retourné sa veste avant de préciser dans Le Défi Quotidien le lendemain que c’est Dick Kwan Tat (autre protagoniste du quatuor Rahim-Yerrigadoo-Sundanum-Kwan Tat) qui a écrit cette note, dont une copie a été remise à l’ICAC par Nad Sivaramen, Directeur des publications de La Sentinelle.

Lors de leur interrogatoire en septembre dernier, les trois journalistes de l’express ont même soumis un «specimen handwriting» pour montrer qu’ils n’en sont pas les auteurs. Ni l’ICAC ni la police, qui devaient faire examiner le document par un expert, n’a communiqué au sujet de l’existence d’un éventuel rapport graphologique.

Yerrigadoogate : Pourquoi le cover-up est impossible ?

Dans une tentative de sauver Ravi Yerrigadoo, empêtré dans le scandale qui porte son nom, la police tenterait depuis septembre dernier de démontrer que l’affidavit d’Husein Abdool Rahim, présumé escroc qui a dénoncé l’affaire, a été monté de toutes pièces par les journalistes auteurs de l’enquête. L’enquête journalistique démontre que l’ex-Attorney General a aidé Sylvio Sundanum, directeur limogé de la compagnie Dry Cleaning, à monter une structure de blanchiment d’argent via la Suisse grâce aux paris d’Husein Abdool Rahim sur Bet365.

Ce dernier, après une série de paris perdus, frappe à la porte de l’express le 9 septembre 2017 car il se dit apeuré. «J’ai fait perdre beaucoup d’argent à Sylvio Sundanum, il va s’en prendre à moi.» Rahim nous explique alors, documents et messages à l’appui, le fond de l’histoire, et le rôle joué par Ravi Yerrigadoo. L’express fait authentifier les documents et recoupe les différents éléments portés par Rahim. Face à ces «undeniable evidences», portéspar une «unreliable person», il fallait lier Rahim à sa version et exposer les documents qui, eux, ne mentent pas. D’où l’idée qu’il jure un affidavit où il porte toutes ces accusations, preuves à l’appui.

Aujourd’hui qu’Husein Abdool Rahim ait retourné sa veste, et que la police tente par tous les moyens de faire aboutir la thèse de complot, cet affidavit reste une épine à ses pieds et ceux de la police pour diverses raisons :

a) Comment donner une autre version à toute la documentation qui l’accompagne ? Allant de la lettre que Ravi Yerrigadoo avoue avoir signée, jusqu’aux messages WhatsApp entre les protagonistes, en passant par les billets d’avion et de train et les photos de Rahim en Suisse ?

b) L’affidavit est bel et bien «drawn up» par un avoué. Rahim a tenté de faire croire que c’est l’express qui a rédigé l’affidavit. Or, Me Nanda Hurrhangee, avouée, signe en bas du document. Si elle affirme qu’elle n’a fait que signer sans en connaître le contenu, elle risque tout bonnement de perdre son droit d’exercer. Les journalistes de l’express ont toujours maintenu avoir rédigé une chronologie des événements qui a par la suite servi de base à l’avouée pour «draw up» l’affidavit.

c) L’affidavit est interpreted. Chaque phrase de l’affidavit a été lue et traduite mot à mot à Rahim par l’officier de la cour quand il s’est retrouvé seul dans son bureau. Il a tout juré, tout accepté et tout signé sans broncher.

d) La note manuscrite attribuée à Yerrigadoo a été déposée à l’ICAC aux fins d’authentification. Le Directeur des publications de La Sentinelle a fait une entrée en ce sens depuis septembre, mais la commission n’a pas réagi jusqu’ici.

«C’est un combat pour toute la profession»

«Mes collègues auteurs de l’enquête #Yerrigadoogate et moi n’avons absolument rien à nous reprocher. La police peut remuer ciel et terre, chercher partout, et elle ne trouvera rien qui prouverait leur grotesque thèse de complot. Il aurait été moins encombrant de laisser à la police fouiller les téléphones et la clé USB car, partant du principe que notre enquête repose sur des faits et des documents indéniables, notamment qu’en tant qu’Attorney General, Ravi Yerrigadoo a signé une lettre qui permet à l’escroc présumé Husein Abdool Rahim de déposer ses gains sur Bet365 dans des banques, rien dans cette affaire ne peut nous incriminer. Mais cette contestation de l’ordre de la juge repose sur le principe de la protection des sources et de la vie privée. À La Sentinelle, nous voulons empêcher un précédent qui porterait préjudice à l’ensemble de la profession. La Cour européenne des droits de l’homme a, des dizaines de fois, statué sur des cas similaires en dénonçant ce genre de violation de la liberté d’information et d’expression. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de personnes à Maurice qui choisissent de ne pas rester muets face aux magouilles dont elles sont témoins. Nous sommes inondés de dénonciations. Les plus récentes : la signature du commissaire de police pour permettre au trafiquant Mike Brasse de voyager, les Rs 48 millions au fils de Soodhun, la liste des promus au sein de la police, l’utilisation de la Platinum Card du Planet Earth Institute par l’ex-présidente de la République. Imaginez une seule seconde, dans ce pays rythmé par l’opacité, et la vendetta politique, les conséquences si la police venait à identifier une seule de nos sources ? À bien y réfléchir, la police ne cherche pas à nous atteindre. Elle veut simplement connaître nos sources. Et pour les protéger, nous sommes prêts à nous battre sur tous les fronts. Tous !» soutient Axcel Chenney.

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