Ismaïl Bahamia: «Le mariage précoce est un voleur d’enfance»

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Ismaïl Bahamia, enquêteur au bureau de l’Ombudsperson for Children.

Ismaïl Bahamia, enquêteur au bureau de l’Ombudsperson for Children.

A-t-on une idée de l’ampleur que revêt le fléau des mariages très précoces, avant 16 ans? 
Non, et c’est un problème. Faute d’étude, on appréhende mal ce phénomène. Il est même impossible de savoir combien d’enfants et d’adolescents sont concernés. Ce sujet reste tabou, c’est un secret bien gardé. 

Mais Maurice est petit, tout finit par se savoir… 
Sur le mariage des enfants, tout le monde se tait. Les familles ne disent rien, les voisins font comme s’ils ne voyaient rien. Au bureau de l’Ombudsperson, les signalements sont rarissimes: un ou deux cas par an, pas plus. 

Même la base de données de l’Unicef, pourtant très fournie, indique «no data available» en face de Maurice… 
Parce qu’à ma connaissance, les mariages d’enfants chez nous n’ont jamais fait l’objet de recherches scientifiques. C’est un terrain où les chercheurs ne s’aventurent pas, ceux du public comme du privé. À mon grand regret. 

En extrapolant certaines données, comme les grossesses précoces, on peut estimer qu’entre 100 et 150 jeunes filles de moins de 16 ans se marient chaque année. Cela vous paraît réaliste? 
Oui, mais il est impossible d’être formel. C’est pour cela que nous avons besoin d’études, d’expertises, de preuves. Les grossesses précoces sont effectivement un indicateur. Chaque semaine qui passe, selon les chiffres de l’état civil, une dizaine de mineures deviennent mère. Elles ne sont pas toutes mariées, n’ont pas toutes moins de 16 ans, mais cela donne un ordre d’idée. 

Toutes les communautés sont-elles concernées? 
Cela dépend de quoi on parle. Des adolescentes qui vivent en couple, sous un même toit, parfois avec un enfant, il y en a dans toutes les communautés. Le mariage, c’est autre chose. 

Nous sommes allés voir les responsables du Muslim Family Council, ils nous ont assurés qu’aucune union n’est prononcée avant 16 ans, et il n’y a aucune raison de ne pas les croire. Ils ont été coopératifs, nous avons pu consulter leurs registres. Ces unions sont donc des pseudos mariages célébrés par de pseudos imams. 

Un mariage précoce est-il toujours forcé? 
Pas nécessairement. Mais même s’il n’est pas contraint, le mariage d’un mineur est une violation des droits de l’enfant. Et en dessous de 16 ans, à Maurice, c’est illégal et interdit. Quand une fille – c’est beaucoup plus rarement un garçon – de 14 ou 15 ans dit «oui», son consentement n’est pas éclairé. Elle n’a ni la maturité ni le discernement pour comprendre un tel engagement. 

Cela dit, il ne faut pas se leurrer: les mariages forcés existent. Chaque année, des enfants sont mariées contre leur gré. Là encore, on ignore combien. 

«Des recherches à l’étranger ont démontré qu’une fille mariée très jeune court plus de risques d’être victimes de violences conjugales et d’abus. La plupart voient aussi leurs chances de rester scolariser s’effondrer.»

Lorsqu’elle n’y est pas contrainte, pourquoi une fille choisit-elle de se marier? 
Il peut y avoir plusieurs raisons : la recherche d’un père absent, l’illusion d’un contexte sécurisant, un bébé en route… L’imaginaire autour du mariage joue aussi, le côté conte de fée. 

D’autres fois, c’est l’influence des parents : «Si to kontan sa garson-la, to bizin maryé», c’est une forme de pression. Ce qu’il est important de rappeler, c’est que les conséquences sont souvent désastreuses. Une grossesse fait souvent suite au mariage. Les risques, pour la mère comme pour l’enfant, sont très importants. Le corps des jeunes filles n’étant pas prêt, les complications sont beaucoup plus nombreuses. 

Quelles sont les autres conséquences? 
Des recherches à l’étranger ont démontré qu’une fille mariée très jeune court plus de risques d’être victimes de violences conjugales et d’abus. La plupart voient aussi leurs chances de rester scolariser s’effondrer, «monn aret al lékol, aster mo pé kwi manzé». 

Le mariage précoce est un voleur d’enfance et d’éducation. Cela limite les perspectives d’avenir de ces filles, avec des conséquences sur leurs enfants. C’est un cercle vicieux. 

Maurice a pourtant adopté plusieurs conventions internationales qui prohibent ces unions… 
C’est exact, à commencer par la Convention internationale des droits de l’enfant, celle aussi sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes. Notre pays n’a pas seulement signé ces textes de référence ; il les a ratifiés. 

Êtes-vous en train de dire que Maurice viole ses engagements internationaux en matière de protection de l’enfance? 
(Hésitant) Dis comme ça… Je suis fonctionnaire… Ce que je peux vous dire, c’est que l’ONU nous rappelle régulièrement à l’ordre. Sans que cela ne soit suivi d’effet. 

Que préconisez-vous? 
(Les mains jointes comme s’il priait) Notre combat est simple: nous nous battons pour supprimer l’article 145 du Code civil permettant aux parents d’autoriser le mariage des mineurs à partir de 16 ans. Le Chidren’s Bill, qui sera bientôt présenté à l’Assemblée nationale, est une formidable opportunité de mettre fin aux mariages d’enfants et de leur permettre d’avoir une vie meilleure. 

Sentez-vous la ministre Roubina Jadoo-Jaunbocus réceptive aux arguments? 
J’espère qu’elle le sera. Ramener l’âge légal du mariage à 18 ans, c’est respecter les droits et l’intérêt supérieur de l’enfant, et je sais qu’elle y est sensible. 

Vous êtes un fonctionnaire diplomate… 
(Sourire complice) L’expérience m’a appris que la confrontation ne permet pas d’obtenir ce que l’on veut. Je crois aux vertus du «smart power» ou, comme on dit chez nous, au «souflé-mordé»…

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