Hypocrisie sociale: silence, on marie des enfants

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Ni le mariage ni les relations sexuelles ne sont permis dans le cas d’enfants de moins de 16 ans. Pourtant, les mariages religieux impliquant des mineurs se pratiquent au vu et au su de tous…

«Il y a beaucoup de nikkah toufé.» Ces propos sont ceux d’un membre du Muslim Family Council (MFC). Et ils laissent bien comprendre que même si cette instance n’accepte pas l’enregistrement du mariage d’un enfant de moins de 16 ans, cette pratique est bel et bien une réalité à Maurice.Une pratique qui suscite la controverse avec le décès de cette jeune fille mariée religieusement à 13 ans et enceinte de quatre mois.

Pourtant, selon les lois du pays, ni le mariage, ni les relations sexuelles ne sont permis dans le cas d’enfants âgés de 16 ans, voire moins. Comment alors expliquer que des jeunes, «dont la place est à l’école, et non dans un mariage», comme le soutient Rita Venkatasawmy, Ombudsperson for Children, se retrouvent dans cette situation ?

«Le MFC est régi par la Civil Status Act. Celle-ci stipule que le mariage civil est gouverné par le Code civil qui, lui, dit que le mariage n’est pas autorisé pour un mineur de moins de 16 ans. S’il nous arrive de recevoir des demandes pour les services d’un prêtre en vue du mariage d’un mineur, on n’accepte pas», explique le membre de cette instance que nous avons sollicité. Une assurance que le conseil a, du reste, donnée à l’Ombudsperson for Children, hier, lors d’une rencontre suivant le décès de l’adolescente de 13 ans.

Passibles de poursuites

Sauf que des failles sont possibles. Et connues de tous. Par exemple, une personne n’est pas obligée de passer par le MFC pour solliciter un prêtre en vue de tels mariages. «Si vous connaissez un homme religieux, vous pouvez l’approcher directement…» indique-t-on. Au sein du MFC, on souligne également que l’islam permet le mariage dès l’âge de la puberté, avec le consentement des parents. Mais, «ce qui est valable n’est pas nécessairement faisable. Le mariage requiert de la sagesse. Or, à 13 ans, par exemple, l’enfant est toujours joukal (NdlR, inexpérimenté). On n’encourage pas le mariage à cet âge.»

Outre cet aspect, il y a également le vide juridique avec la provision 228-2 du Code civil. «Le mariage religieux n’est pas régi par le Code civil.» Et il y a aussi ceux qui déclarent suivre la charia (la loi islamique). Or, celle-ci n’est pas reconnue à Maurice, souligne Me Yousuf Mohamed. Me Razack Peeroo se demande ainsi comment le mariage religieux musulman peut être pratiqué chez les mineurs alors que la charia n’est pas reconnue sur notre sol.

Dès lors plusieurs questions se posent : pourquoi les autorités cautionnent une telle pratique ? Pourquoi ne pas légiférer ? Pourquoi le médecin qui a examiné la femme enceinte ne s’est pas formalisé ?

Loga Virahsawmy, de Gender Links, montre du doigt diverses autorités, notamment le ministère du Développement de l’enfant, le bureau du Directeur des poursuites publiques et le SADC Parliamentary Forum. «C’est très embarrassant que Maurice ne soit pas signataire du SADC Protocol on gender development, car celui-ci dispose d’une clause qui parle du mariage des filles à partir de 18 ans. Et à Maurice, il y a des cas de mariages de mineurs.»

Les autorités policières peuvent également agir dans cette affaire, indiquent, pour leur part, les deux avocats interrogés. Ils sont catégoriques: les personnes concernées par le mariage religieux de mineurs, à savoir l’époux, les parents des mariés et même le prêtre, sont passibles de poursuites. Le mari risque aussi d’être poursuivi pour relations sexuelles avec mineure de moins de 16 ans. Mais, jusqu’ici, il n’y a aucune action allant dans ce sens pour décourager cette pratique.

Une plainte nécessaire

Qu’en est-il également de la Child Development Unit (CDU) ? Il faut savoir, cette fois, qu’avant de pouvoir agir il faut une plainte. Il existe même une hotline pour ce faire, le 113. Or, ce cas n’a pas été rapporté, a expliqué hier, la ministre du Développement de l’enfant, Roubina Jadoo-Jaunbocus.

Mais, dans le cas de plainte, la CDU alerte la police, indique un préposé de ce département. «Si c’est la famille qui force l’enfant à se marier, on peut même le retirer de la cellule familiale. Même si on est alerté après le mariage, on peut toujours prendre des actions. On se rend chez la famille et on réfère le cas à la police.»

Dans le cas de l’adolescente, Roubina Jadoo-Jaunbocus a indiqué qu’une enquête a été initiée au niveau du ministère aussi bien qu’à celui de la police. Des poursuites contre «ceux à blâmer»? «Tout dépendra de la conclusion des enquêtes. Entre-temps, on apporte un soutien psychologique à la famille de la jeune fille ainsi qu’à celle avec qui elle vivait.»

Pour Rita Venkatasawmy, «cette situation a mis en lumière une mauvaise pratique contre laquelle il faut lutter. Il faut revoir la définition même du terme ‘enfant.’ À ce jour, un enfant est décrit comme une personne âgée de moins de 18 ans et qui n’est pas marié. Or, la définition d’un enfant devrait être une personne de moins de 18 ans, point barre».

Goodlands : les causes du décès de la fille de 13 ans

Selon le chef du département médico-légal, le Dr Sudesh Kumar Gungadin, la jeune fille est décédée des suites d’une crise d’épilepsie et d’asthme. Elle suivait des traitements pour les deux maladies depuis environ trois ans. Et se servait de son inhalateur en permanence. Toutefois, selon son père, l’adolescente avait arrêté de prendre les médicaments de l’hôpital il y a un an car elle ne pouvait plus endurer les doses. «Mon épouse et moi devions la surveiller en permanence», dit-il, pour qu’elle ne se blesse pas pendant ses crises. «Nous ne pouvions supporter de voir notre fille malade. Nous nous inquiétions beaucoup pour elle.»

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