David Ucko: «Heureusement que l’idéologie de Javed Meetoo ne touche qu’une poignée d’adhérents»

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Samedi, une manifestation homophobe a illégalement entravé une marche des personnes LGBT. Depuis, des menaces contre la presse et des dirigeants ont afflué sans qu’aucune arrestation n’ait suivi. L’homophobie sert-elle un objectif terroriste ? Quelle est l’implication réelle de Javed Meetoo, un des meneurs, dans les mouvements islamistes ?

Vous avez travaillé sur le terrorisme à Maurice. Quels en sont les résultats ?
Depuis des années, Javed Meetoo a été impliqué dans des actes non violents pour le soutien de son agenda et de son mouvement islamiste. Bien que Maurice ait, jusqu’à présent, été épargnée d’attentats terroristes majeurs, l’idéologie de son organisation est étrangement similaire à celle de l’ISIS et de l’Al Qaeda. Pourtant, Javed Meetoo et d’autres idéologues islamistes à Maurice, comme ailleurs, semblent pleinement conscients du besoin de se tenir à l’écart de ces groupes terroristes toxiques.

Cela dit, le cas Meetoo interpelle : cet homme semble jouer à un double jeu. D’une part, il insiste sur des méthodes pacifistes dans la presse. D’autre part, il crée un environnement propice à une violence plus accrue ou à des actions subversives. Il emploie une stratégie insidieuse et dangereuse, qui se focalise, de surcroît, sur la protestation, le prosélytisme et la radicalisation.

Cette approche peut rallier les gens à sa cause puisqu’il semble être moins répréhensible qu’un terroriste avéré. Mais ce mouvement islamiste vise précisément à briser l’harmonie multiculturelle de Maurice. Parallèlement, cela vient polariser la société au point où certains voudront user de la violence pour exprimer leur conviction. À titre d’exemple, les menaces de mort à l’égard des décideurs et des journalistes à Maurice illustrent un usage succinct de la violence pour museler les critiques, intimider les autres et valoriser sa force et sa portée.

Quelles stratégies sont employées par de tels leaders islamiques dans l’endoctrinement des jeunes ?
Principalement, la stratégie s’axe autour des promesses. Par exemple, ces leaders affirment qu’ils apporteront quelque chose dont ces jeunes ont besoin ou sont dépourvus. Une telle promesse peut tourner autour du pouvoir et de la reconnaissance, la richesse et l’emploi, le symbolisme ou simplement un sens d’appartenance et de respect. Comme dans un club de jeunesse, on va regrouper les membres de cette génération et générer l’adhésion, la chaleur et le symbolisme encore une fois. Paradoxalement, ces principes sont utilisés pour introduire et socialiser les idées toxiques et les idéologies. Celles-ci aident les jeunes à critiquer tout grief qui serait, dans leur esprit, dirigé contre eux, soit le système, les non-croyants, l’Occident ou dans ce cas, la communauté LGBT.

Au vu des récents événements à Maurice, l’homophobie serait le bouc émissaire des agendas politiques et terroristes?
Pour rendre une idéologie plus légitime et mainstream, il est bien utile de se prévaloir des causes sociales et politiques qui résonnent dans la société. Ainsi, elles seront plus à même de scinder la population de sorte à ce que les extrémistes puissent s’approprier une partie du pays.

À juste titre, Lenin mentionnait les useful idiots, soit les sots utiles. Certes, il s’agit des non-membres d’un groupe mais qui se font le porte-voix ou le soutiennent sciemment ou inconsciemment. Les actions anti-LGBT me semblent clairement caractériser cela. Celles-ci donnent aux islamistes l’opportunité de prendre possession d’une cause qui (malheureusement) mobilisera un soutien d’ailleurs.

Par ricochet, ces extrémistes s’investissent alors du pouvoir de se présenter comme un mouvement de masse, alors qu’ils ne le sont pas en réalité. Et dès l’accomplissement du mouvement de masse apparent, le gouvernement est contraint de considérer plus sérieusement ses demandes et pressions.

Mais que veut réellement ce groupe ? Est-ce véritablement lié aux enjeux de la communauté LGBT ? Des personnes comme Meetoo captivent-elles l’attention pour ventiler un plus grand projet islamiste, du sectarisme et de l’intolérance à travers la plateforme obtenue ?

Revenons aux menaces faites contre des groupes médiatiques dont «l’express» ainsi que le président de la République et le Premier ministre. Quelle interprétation faites-vous de telles actions pour la démocratie ?
Ces menaces traduisent un usage sournois de la violence. Nous ne savons pas si elles étaient coordonnées de manière centrale, et c’est là où le bât blesse. Celles-ci ont un chilling effect sur la libre expression et la critique des agendas et idéologies extrémistes. Ainsi, ceux plus enclins à élever la voix contre de tels mouvements, pourraient être muselés. Le groupe terroriste pourrait en être responsable.

Néanmoins, il tient à conserver cette menace de violence secrète, jeter le blâme sur les autres afin de conserver le vernis de la légitimité. Ce qui lui permet simultanément de bénéficier des effets coercitifs des menaces de violence. Même s’il s’agit là de menaces et non d’une réelle matérialisation de la violence, le pouvoir va s’accroître progressivement sans ingérence.

Les intégristes sont allés plus loin, martelant que Maurice endurera douleurs et souffrances dans les jours à venir. À quel point un État doit-il les craindre ?
Ces déclarations illustrent la force et l’intention sans pour autant exposer le groupe aux conséquences de tout engagement réel de la violence. Évidemment, la violence peut toujours se concrétiser. Mais l’intention réelle est de positionner le mouvement islamiste comme une zone de dialogue, un enjeu majeur et d’espérer que l’autre côté fasse des concessions ou réagisse de façon excessive et polarise davantage la société.

Alors que l’Église condamne les actions anti-LGBT, on s’étonne du silence des autorités locales. Est-ce de la pure stratégie politique, pour ne pas perdre l’électorat musulman ?
Je ne saurai le dire… En revanche, je peux vous affirmer que le gouvernement doit être très prudent de sorte à ne pas répondre d’une manière à pousser les fence-sitters et sympathisants en devenir dans les bras des islamistes. Cela requiert une stratégie habile.

Certainement, il faudra résister et décourager toute insurrection indue par des groupes non musulmans qui pourraient alors victimiser la communauté musulmane dans son ensemble. Celle-ci pourrait se sentir persécutée et sans défense. En même temps, elle pourrait basculer vers une quête d’alternatives et de sources plus radicales de force et de protection.

Après l’entrave illégale de la marche des LGBT et des menaces, aucune arrestation n’a suivi. Estce une politique de deux poids, deux mesures ?
Comme je ne suis pas à Maurice, il est difficile pour moi de savoir ce qui a transpiré. Néanmoins, et de par la nature des événements qui auraient pu être intentionnels, il est possible qu’il soit difficile d’attribuer la culpabilité criminelle à tous, voire à des individus spécifiques.

Au même titre que Javed Meetoo, d’autres Mauriciens sont suspectés d’être affiliés à des mouvements terroristes. Comment Maurice peut-elle s’en protéger ?
Maurice devrait s’estimer chanceuse que l’idéologie de Javed Meetoo ne touche que quelques adhérents. Pourtant, il n’y a aucune place pour de la complaisance. Dans l’éventualité d’une violente attaque, l’industrie touristique en souffrirait. Cela nuirait paradoxalement au tissu social de la nation arc-en-ciel. Par conséquent, quelques mesures peuvent être prises.

Sur le plan socio-économique, la collaboration de la société civile permettrait de créer des centres de débat et discussion sur la religion, l’identité et l’importance d’une religion multiconfessionnelle. La société civile, en particulier la communauté musulmane, pourrait également être un partenaire précieux pour les projets de «lutte contre l’extrémisme violent». Ceux-ci viseraient à modifier la trajectoire d’un individu radical avant qu’il ne soit trop tard.

Enfin, sur le plan politique, il faudra peut-être dépasser le modèle de gouvernement consensuel du First Past The Post dont jouit actuellement Maurice. Et ce, afin que le pouvoir politique ne soit pas uniquement fondé sur l’identité religieuse ou ethnique mais sur sa vision en tant que pays et peuple.

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