Confort et sourire retrouvés pour le petit Beemesh et sa mère

Avec le soutien de

Pourquoi un malade soigné à l’hôpital à Maurice ne peut obtenir un résumé de son dossier médical pour se faire suivre dans le privé ? C’est la question que se pose Hema Churkoo, mère d’un bébé né avec une malformation anale opérée à l’hôpital mais dont le dysfonctionnement a nécessité des interventions rapides dans le privé. La mère demande plus de transparence entre ces deux systèmes de santé.

C’est une maman souriante, qui tient son Beemesh entre ses bras. Le bébé de six mois est bien éveillé et gigote. Il est clair que la sonde urinaire qu’on lui a posée à l’issue de l’intervention pratiquée samedi dernier, ne le dérange nullement. Hema Churkoo, sa mère de 32 ans, assistante administrative, est heureuse pour trois raisons. Tout d’abord parce que son bébé a complété son programme d’interventions chirurgicales. Ensuite parce qu’elle peut regagner son domicile le jour même avec un bébé qui est en pleine forme. Et finalement, parce qu’elle sait qu’il est entre de bonnes mains. Beemesh est né à la fin de l’année dernière par césarienne dans un hôpital public. Peu après sa naissance, le médecin remarque qu’il n’a pas d’anus. Cette malformation congénitale peut être temporairement corrigée par une colostomie, c’est-à-dire une ouverture pratiquée dans le ventre par laquelle sort l’intestin. On pose ensuite sur cette ouverture ventrale un sac destiné à recueillir les selles. Mais cette procédure doit être suivie par une anorectoplastie, soit la création d’un canal à partir de l’intestin pour laisser passer les selles. On ferme ensuite l’ouverture de la colostomie. Cette malformation congénitale n’est pas rare. Un enfant sur 3000 la présente. Mais elle doit être bien prise en charge. Juste après sa césarienne en décembre, alors que Hema Churkoo est en salle de réveil et que son bébé a été emporté pour être nettoyé et habillé, on vient lui demander le numéro de téléphone de son mari. Elle se met à paniquer. L’hôpital révèle alors à Kevin Churkoo que Beemesh est né sans anus et qu’on doit lui pratiquer une colostomie dans les 24 heures pour qu’il puisse passer ses selles. Même si Hema Churkoo est morte d’inquiétude, elle n’en fait pas un drame. Le chirurgien pratique la colostomie sur Beemesh et la rassure en lui disant que cette ouverture ventrale sera suivie d’une anorectoplastie par la suite. Sauf qu’au lieu de sac de colostomie, on remet des urine collectors à Hema Churkoo sans lui expliquer quoi en faire. Ces sacs n’adhérant pas au ventre du bébé laissent passer les selles et Hema Churkoo doit y palier avec de la gaze. Au fur et à mesure que le temps passe, le chirurgien demeure évasif sur la prochaine procédure. «Dokter la ti res flou. Li pa ti donn enn bon explication lor colostomie, li dir pou fer anorectoplastie dan enn an, après li dir dé zan», précise Hema Churkoo.

Les choses en seraient peut-être restées là si les matières fécales allaient uniquement dans le sac à colostomie. Or, elles passent aussi par le scrotum à travers une fistule. Beemesh ayant énormément de coliques douloureuses et refusant de boire, Hema Churkoo craint pour la vie de son bébé. Elle se dit qu’une solution doit exister quelque part. Elle contacte plusieurs cliniques et obtient des noms de spécialistes. Elle prend aussi l’avis d’une connaissance, une cancérologue mauricienne qui a passé 20 ans en Grande Bretagne et qui était rentrée à Maurice dans l’optique de mettre son expertise au service de ses compatriotes dans le secteur public. Mais malheureusement, n’ayant pu s’adapter à la cancérologie telle qu’elle est pratiquée à l’hôpital public à Maurice, elle a décidé de repartir. Elle conseille à Hema Churkoo de consulter le Dr Kevin Teerovengadum, unique chirurgien pédiatrique à Maurice, qui a travaillé sept ans à l’hôpital public, sept jours sur sept avant de jeter l’éponge par manque de support de la part des autorités.

Frisant l’épuisement professionnel, il a préféré quitter le service public en 2016. Après avoir hésité à quitter le pays pour retourner en France, il s’est décidé à aider son pays différemment et s’est mis à travailler dans le privé, au grand regret des patients de l’hôpital public qui connaissaient ses compétences. Ce spécialiste réalise bien vite en consultant le petit Beemesh que la colostomie ne fonctionne pas comme elle le devrait, d’où l’apparition de la fistule dans le scrotum. Dans le but d’apporter des réponses à ce spécialiste sur le traitement prodigué à son fils à l’hôpital, Hema Churkoo contacte le centre de soins publics pour tenter d’obtenir le dossier médical du petit. C’est peine perdue.

Le Dr Teerovengadum explique à Hema et Kevin Churkoo qu’il doit effectuer un examen pour évaluer l’intervention pratiquée à l’hôpital et voir s’il peut dans le même temps pratiquer l’anorectoplastie et fermer la colostomie. «J’ai hérité d’un cas de colostomie déjà effectuée et il fallait que je m’assure que je puisse faire les deux interventions en même temps», explique le Dr Teerovengadum.

Or, l’examen qu’il pratique l’incite à procéder en deux temps. Ainsi, en janvier, il pratique l’anorectoplastie et tout se déroule comme prévu et samedi dernier, il a refermé la colostomie. Deux jours plus tard, Beemesh va à la selle à travers le canal nouvellement créé à cet effet à partir de son intestin. Pour pouvoir s’acquitter des frais de la première intervention, soit Rs 167 000, Hema Churkoo doit emprunter Rs 100 000 et utiliser toutes les économies familiales. Sachant que les Churkoo n’ont pas les moyens de payer la dernière intervention, soit refermer la colostomie, le Dr Teerovengadum, qui a de nombreux contacts au sein d’organisations non gouvernementales, fait appel à eux. C’est ainsi que la SACIM de Perth en Australie, paie pour la seconde intervention. «Ces organisations ont contribué plusieurs millions de roupies pour aider des parents d’enfants ne pouvant se permettre de telles interventions et il faut vraiment les remercier», indique le Dr Teerovengadum.

Si aujourd’hui les parents du petit Beemesh sont pleinement satisfaits, Hema Churkoo estime qu’il faudrait plus de transparence et d’échanges entre les secteurs public et privé. «Ce n’est pas normal que le premier chirurgien qui a pratiqué la colostomie sur Beemesh ne donne pas de résumé de son dossier médical aux parents», dit-elle. Le Dr Teerovengadum lui fait écho. «Je traite actuellement le cas d’une enfant de deux ans que l’hôpital a endormi et opéré à trois reprises. Son ventre était gros et on lui a fait une colostomie. Or, les parents ignorent pourquoi on a fait cela à leur enfant et je n’ai pu récupérer son dossier de l’hôpital. Ce traumatisme n’était peut-être pas nécessaire pour l’enfant. La maman tremblait lorsqu’elle me parlait et j’ai senti qu’elle a peur que si jamais elle doit retourner à l’hôpital un jour, on lui reproche de s’être tournée vers le privé. Or, elle a le droit de savoir ce qu’on a fait à sa fille. La population devrait pouvoir exiger cela de l’hôpital. C’est son droit. Pour avoir une meilleure qualité de soins à Maurice, il faut de la transparence dans ce que l’on fait à l’hôpital public mais aussi dans le privé», affirme-t-il en précisant que lorsqu’il était dans le secteur public, il donnait aux parents un discharge summary expliquant dans les grandes lignes ce qu’il avait fait comme intervention ou traitement à leur enfant. Selon le Dr Kevin Teerovengadum, Maurice est l’un des rares pays au monde où le patient sort de l’hôpital public sans ce discharge summary. «Peut-être que c’est pour des raisons médico-légales que ce n’est pas le cas ici mais à l’heure où tout le monde parle de plus de transparence et d’accountability, la population devrait connaître ses droits et exiger un rapport médical. Le fait que les soins soient gratuits à l’hôpital n’enlève aucunement les droits aux patients», renchérit le docteur.

Hema Churkoo sait que Beemesh devra être suivi de près par le Dr Teerovengadum car en l’absence de rectum, l’envie de passer des selles sera moindre chez le bébé lorsqu’il grandira. Il devra porter des couches, sans doute jusqu’à plus tard que la moyenne des enfants, avoir une alimentation riche en fibres et utiliser des suppositoires et des laxatifs en attendant que l’acte de déféquer devienne une routine pour lui. «Mo aksepte tout routine, tout discipline ki Beemesh pou bisin gaigne. Tousala vaut mieux ki li viv avek enn sac collé lors so ventre ek fistule. De toutes les façons, couches li pou bisin mete ziska ki li gaign dé zan. Mo koné Dr Teerovengadum pou get nou. Nou pa pou larg li. Là mo sans traka… » Marie-Annick Savripène

Médecine de pointe : les décideurs ont un choix à faire

Le Dr Teerovengadum se dit triste pour la médecine publique. Il estime que les autorités doivent décider si elles veulent développer la médecine de pointe à l’hôpital public. Pour cela, il faut recruter les équipes en conséquence ou se contenter d’offrir une médecine primaire et secondaire gratuite en laissant la médecine de pointe au privé ou dans des centres gérés par un Trust Fund for Specialised Medical Care, comme ce qui se fait pour le centre cardiaque. L’hôpital public a trop à faire actuellement. «On ne fait plus de transplantation rénale à Maurice, on n’a pas de radiologue interventionnel, on n’a pas de stroke unit, ni de Pediatric ICU, et je pourrais donner des dizaines d’exemples… Je ne suis pas là uniquement pour critiquer l’hôpital public. Je compte faire ma carrière à Maurice et je souhaite de tout cœur que les décideurs politiques prennent des décisions pour faire avancer les choses, par exemple avoir un Public-Private-Partnership avec le privé pour les cas d’enfants inopérables dans le public. Il faudrait un plan sur les dix prochaines années pour savoir ce que l’hôpital public peut développer et ce que le privé peut apporter au système à travers les PPP. C’est la population qui en sortira gagnante… »

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires