Fayzal Ally Beegun: «Les conditions des travailleurs étrangers surpassent l’esclavage moderne»

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Fayzal Ally Beegun, syndicaliste et président de la Textile Manufacturing and Allied Workers Union.

Fayzal Ally Beegun, syndicaliste et président de la Textile Manufacturing and Allied Workers Union.  

Comment réagissez-vous suivant la descente des députés à Jin Fei, dimanche 27 mai?
L’affaire Jin Fei ne m’a absolument pas choqué. J’ai vu bien pire. Depuis 25 ans, ma cause est celle des travailleurs étrangers à Maurice. Shakeel Mohamed est très mal placé pour venir, aujourd’hui, parler d’esclavage moderne. Il a bien été ministre du Travail pendant cinq ans. Qu’a-t-il fait ?

Quelle est la situation actuelle des travailleurs étrangers ?
Les conditions sont précaires. Quand la presse locale ou internationale s’en mêlera, là, il y aura des changements qui ne durent pas plus de cinq à six mois. D’après mes calculs, environ 60 000 travailleurs étrangers sont à Maurice, dont des Népalais, Sri lankais, Bangladais, Indiens, Chinois et Malgaches. La majorité travaille dans la zone franche.

Viennent ensuite les boulangeries, les fabriques de chaussures, la construction, la mécanique, la tôlerie, la peinture ou encore les tentes de mariage. Peut-être que dans le futur, certains travailleront dans les cimetières comme c’est le cas en Arabie.  Ce nombre ne diminuera pas.

Même parmi les cueilleurs de thé, on ne trouve guère de Mauriciens. La demande pour les ouvriers étrangers va définitivement augmenter. Paradoxalement, que faisons-nous pour améliorer leurs conditions ? Rien du tout.

Pourquoi le changement ne se poursuit pas dans le long terme?   
Certaines compagnies sont malhonnêtes. Elles fournissent une fausse adresse pour les dortoirs aux autorités. Au départ, elles montrent un petit bungalow au ministère. Mais quand les ouvriers arrivent, parfois, on ne sait même pas où les dortoirs se situeront. Ils sont alors casés dans une petite maison comme à Jin Fei, au camp sucrier de Fuel, à Terre-Rouge. Bon nombre de ces habitations sont dans des états déplorables et inhumains.

D’autant que les inspections ne semblent pas être permises… même par les autorités. Curieux paradoxe, non?
Absolument. Si on veut visiter un dortoir, il faut appeler la direction pour l’en informer. Bien sûr, elle donnera rendez-vous une semaine plus tard et nettoiera les lieux. On parfumera l’espace, on changera draps et matelas. Qu’allez-vous donc voir ? Tout ce qui est positif. Après, tout recommencera.

À Terre-Rouge, j’étais allé visiter un dortoir. Cinq minutes plus tard, on devait évacuer, étant au bord de l’asphyxie. Dans un camp sucrier, il y avait une cité de Mauriciens. Des experts italiens avaient indiqué que celle-ci contenait probablement de l’amiante. On a fait partir les résidents. Comment se fait-il que cette zone, jugée insalubre pour les Mauriciens, soit convertie en résidence pour les Bangladais et Malgaches ? C’est le dortoir de la honte. 

J’ai invité des politiciens, dont Shakeel Mohamed à visiter ces dortoirs. J’aurai pensé qu’il aurait annoncé la fermeture de la cité. Neuf ans plus tard, elle est toujours opérationnelle. Je l’ai d’ailleurs aussi suggéré au ministre Callichurn. Personne n’a effectué de visite. On dirait que cela ne les intéresse pas.

Pourtant, n’incombe-t-il pas aux inspecteurs du Travail de faire ces contrôles?
Ils disent qu’ils ne peuvent pas. On n’a pas le droit d’entrer sur un terrain privé…

L’interdiction s’applique même à un inspecteur du ministère?
Il y a cinq mois, j’ai siégé sur le board pour les dortoirs où j’ai fait plusieurs dénonciations. Les fonctionnaires ne veulent pas prendre d’action. Font-ils vraiment leur travail ? Que le ministre y réponde. Qu’on fasse un suivi complet ou des visites surprises. Amendons la Constitution au besoin. Ce n’est pas possible qu’un officier du ministère, détenant tous les pouvoirs en main, ait à appeler Monsieur X pour venir voir les conditions de vie de ses employés.

J’insiste là-dessus : certaines entreprises sans scrupules montreront, au ministère, un château comme hébergement des ouvriers. Toutefois, c’est le donjon qui deviendra leur prison.

Comparativement, les inspecteurs sanitaires peuvent eux faire des descentes surprises à tout moment…
Clairement. Si ceux du Travail n’ont pas ce pouvoir-là, que le ministère de tutelle fasse des amendements requis à la loi. J’ai déjà visité des dortoirs et essuyé des menaces de la direction. Quand je dis aux officiers d’y aller à leur tour, ils refusent. Ils disent devoir «respecter les limites». Peu importe les ministres qui se sont succédé, rien n’a changé.

Pourquoi un tel laxisme dans le suivi?
Le ministère se contente de signer après avoir vu le bungalow. La compagnie fera venir 50 ou 200 ouvriers, et cela n’intéressera plus les autorités mauriciennes. Il n’y a aucun suivi. Par exemple, les choses se sont-elles bien passées ? Les ouvriers sont-ils bien arrivés ? Ont-ils un contrat ? Chaque travailleur doit en avoir un. C’est la responsabilité du ministère d’y veiller.

Or, il faudrait vérifier tout cela avant même l’arrivée du travailleur et après pour s’assurer du respect des conditions. A-t-il un réfrigérateur, une télévision, un ventilateur ? Là, nous saurons la vérité.

Dans le passé, une quinzaine d’ouvriers dormaient dans des «containers» à Flacq. C’est intolérable! Les ouvriers étrangers sont le salut de la survie économique de Maurice et apportent aussi leur contribution aux fonds de pension. Les Mauriciens ne le font presque plus faute aux licenciements et fermetures des usines.

De telles conditions surpassent l’esclavage moderne. On est en 2018. L’abolition de l’esclavage est bien réelle. Ou alors seuls les hypocrites célèbrent cela avec les coolies. On doit apporter des changements capitaux.

Donc depuis 25 ans, les conditions des travailleurs étrangers empirent?
On ne peut généraliser. Très peu d’entreprises respectent les conditions pour les travailleurs. Pour les autres, c’est uniquement lorsqu’elles sont critiquées par la presse qu’elles apportent des changements…

Comme pour Jin Fei, n’assistons pas à un cas après la mort, vient donc… la tisane?
Exactement. D’autant que le dortoir de Jin Fei n’a pas été fondé hier à midi. Il existe depuis plus de 15 ans. Combien de ministres ont vu ça ? Je n’en défends aucun. Je les ai tous critiqués, que ce soit Soodhun, Chaumière, Mohamed et maintenant Callichurn. Tout ce temps-là, ils n’ont rien vu. C’est maintenant qu’ils vont découvrir l’Amérique ?

À chaque intervalle de cinq ans, il y a des élections. Faut-il attendre cette période pour rappeler les ministres à l’ordre ? D’ailleurs, vous verrez que quand ils sont dans le gouvernement, ils auront un langage précis. Une fois dans l’opposition, cela change. Il est temps de changer leur mentalité.

Et la responsabilité des entreprises dans tout ça?
À leurs yeux, les ouvriers étrangers ne sont que des maillons venus ici pour travailler pendant trois à quatre ans. Avec les nouveaux règlements, ils peuvent rester à Maurice après huit ans. Ces directeurs-là connaissent-ils ces conditions de vie ? Ils confient ça aux ressources humaines qui diront que tout va bien. Toutes ces instances doivent assumer leur responsabilité.

Le contrat stipule clairement qu’il faut procurer des lits, repas ou encore des ustensiles, des sols appropriés et un système d’aération. Pire encore, les chambres contiennent des bonbonnes à gaz pour la cuisson. Qu’attend-t-on ? Qu’une explosion survienne ?

Pourquoi ces travailleurs ne revendiquent pas leurs droits?
Ils ont peur de la déportation. Tous les ministres leur ont vendu des rêves. Ils disaient qu’ils feraient des dortoirs calqués sur les modèles malaisien et singapourien. Où sont donc ces rêves ? Imaginez, des ouvrières malgaches et du Bangladesh sont même contraintes de prendre leur bain dans une fontaine. De plus, ces locaux sont infestés de punaises.

Les directions demandent alors aux ouvriers de mettre du poison. Mais en dormant, ils ingèrent ces substances et mettent leur vie et santé en danger. Que les autorités fassent preuve de courage et ferment ces dortoirs au besoin. Que se passe-t-il ? Tout le monde joue aux aveugles ?

Bénéficient-ils du soutien d’un organisme de défense ou d’un syndicat?
Quand Bunwaree était ministre, il y avait eu un changement, autorisant les travailleurs à intégrer un syndicat. Mais c’est joli juste sur papier. La déportation est récurrente. Faut-il attendre que ces ouvriers meurent pour agir?

Quelles sont les solutions?
Il est temps de passer à l’action. S’il faut fermer les dortoirs, faisons-le. On ne peut traiter ces ouvriers de manière aussi inhumaine. D’ici à dix ans, nous aurons plus de 100 000 travailleurs étrangers pour renforcer l’économie. De plus, avant on protégeait les agents recruteurs. Le gouvernement a mentionné qu’il fallait cesser cela. Ces derniers prennent Rs 150 000 pour emmener un ouvrier bangladais ici. Or, avec Rs 40 000, c’est possible.

Que fait l’État ? Les ambassades aussi doivent pleinement jouer leur rôle. Quand ont-elles levé le petit doigt pour s’élever contre le traitement des travailleurs étrangers ? Des visites à intervalle régulière, par exemple chaque mois ou deux mois, doivent être effectuées.

Bio express

Grandissant à Plaine-Verte, Fayzal Ally Beegun a été machiniste pendant 13 ans dans diverses usines. Il a débuté comme délégué syndical au sein de l’usine Bonair Fashion. Puis, il a représenté les travailleurs mauriciens et étrangers. Depuis 15 ans, il est le président de la Textile Manufacturing and Allied Workers Union.

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