Changement climatique: les enfumages d’Étienne Sinatambou

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Le ministre de l’Environnement participait, mardi, à une conférence sur la «Low Carbon Strategy», à Balaclava. Présentant Maurice comme vertueuse en matière d’émission de gaz à effet de serre, Étienne Sinatambou a émis plusieurs assertions approximatives, voire erronées. Retour sur les principales.

Sur notre « part » de réchauffement

Ce qu’il a dit :

«L’île Maurice contribue à moins de 0,01 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.»

Pourquoi c’est trompeur

L’île Maurice, à l’échelle de la planète, n’est, effectivement, qu’un tout petit pollueur. En valeur absolue, nos émissions dans l’atmosphère de dioxyde de carbone, le principal gaz à effet de serre, ne sont pas comparables à celles des grands pays. Là où le bât blesse, c’est qu’Étienne Sinatambou se sert d’un indicateur trompeur pour faire croire que Maurice fait partie des bons élèves de la lutte climatique. Ce n’est pas le cas et voici pourquoi.

Première distorsion, le ministre ne tient pas compte des nombreuses émissions «cachées» des Mauriciens. Pour arriver à ce 0,01 %, il applique une basique règle de trois en comparant les émissions mondiales (36 milliards de tonnes en 2016) à l’inventaire national de nos rejets carbonés (5 millions de tonnes). Le problème, c’est que cet inventaire sous-estime largement l’impact réel des Mauriciens en matière de pollution, car il n’intègre pas les émissions «importées». Seules les émissions «locales» de CO2 sont comptabilisées, pas celles générées à l’étranger par les nombreux biens et services importés. Si cette part reste invisible dans les calculs, elle est bien réelle dans l’atmosphère, et de plus en plus importante.

Il y a, cependant, plus gênant. Le ministre se félicite de la part microscopique de Maurice dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre : 5 millions de tonnes par an, donc. Ce chiffre, en valeur absolue, n’a aucun sens s’il n’est pas rapporté à la population. Ce n’est pas un hasard si les trois pays les plus peuplés de la planète (Chine, Inde, États-Unis) sont les plus gros pollueurs, car ils consomment énormément d’énergie. Pour avoir une vue plus juste, mieux vaut donc comparer les émissions, non pas entre pays mais entre individus. Pour cela, il existe un bon indicateur : la tonne de CO2 par habitant. Et là, le tableau est moins flatteur. Chaque Mauricien, par an et en moyenne, rejette 3 tonnes de CO2 dans l’atmosphère, contre 2 pour un Indien ou un Brésilien, 1 pour un Fidjien. et moins de 0,5 pour un Kenyan. Cela fait de nous le 7e plus gros «réchauffeur» d’Afrique. Alors, vraiment exemplaire ?

Sur les efforts à fournir

Ce qu’il a dit :

«Si vous ne contribuez qu’à 0,01 % au problème, que pouvez-vous atténuer ?»

Pourquoi c’est un dangereux raccourci

Soit Étienne Sinatambou est mal renseigné, soit il est de mauvaise foi. Pour être dans les clous de la trajectoire 2°C, Maurice aura à diviser par deux ses émissions de gaz à effet de serre, ce qui implique des efforts considérables. Le constat du ministre ne fait pas débat : les petits États insulaires, tout en étant les moins responsables du changement climatique, en sont les premières victimes. Mais, sous couvert de cet argumentaire difficilement réfutable, il sous-entend de façon à peine voilée que Maurice n’est pas concerné par la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cet optimisme est mal placé : non seulement il tord le bras de la vérité, mais il déresponsabilise les industriels et les citoyens. C’est tout le danger de se poser en victime plutôt qu’en protagoniste : le raccourci consistant à dire que Maurice n’a pas à laver le monde que les autres salissent est tentant. Sauf que la réalité est plus nuancée : ce monde, nous le salissons aussi. À cet égard, deux éléments sont à rappeler. D’une part, les émissions mauriciennes de gaz à effet de serre ont doublé en 20 ans et augmentent plus vite que dans le reste du monde. La raison principale est connue : notre modèle énergétique fondé sur l’exploitation des combustibles fossiles. D’autre part, pour contenir le réchauffement planétaire à 2°C à l’horizon 2100, il faudrait limiter l’empreinte carbone moyenne de chaque Terrien à environ 2 tonnes équivalent CO2 par an d’ici à 2050. Avec ses 4,2 tonnes par personne, Maurice est encore loin du compte.

Sur l’engagement pris

Ce qu’il a dit :

«Maurice veut montrer l’exemple. Nous avons pris l’engagement de réduire nos gaz à effet de serre de 30 % d’ici à 2030.»

Pourquoi c’est une promesse en trompe-l’oeil

En septembre 2015, Maurice a fait connaître au secrétariat de la Convention climat de l’ONU sa «contribution nationale» à l’objectif mondial de limitation du réchauffement. Lire ce document est instructif pour connaître les promesses réelles faites par le gouvernement mauricien. Le pays annonce, effectivement, pouvoir réduire ses émissions en 2030 de 30%... mais par rapport à un scénario dit «business as usual», et non par rapport à ses émissions actuelles. L’estimation de ce scenario attentiste est soigneusement élevée. Le résultat de cette rhétorique un peu acrobatique revient à diminuer nos émissions actuelles… de 7,5 %, et encore, à condition d’y être aidé  à hauteur de 1,5 milliard de dollars (Rs 50 milliards). Il est donc exagéré de dire que Maurice est aux avant-postes de la lutte contre le changement climatique. À titre de comparaison, le Costa Rica, petit pays d’Amérique centrale, s’est engagé à devenir neutre en carbone d’ici à 2021, sans conditionner cet objectif à des aides financières extérieures.

Sources consultées : Emission Database for Global Atmospheric Research (EDGAR), Global Carbon Atlas, Intended Nationally Determined Contribution For The Republic of Mauritius, Statistics Mauritius.

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