Soodursun Jugessur: «On ne vulgarise pas nos recherches»

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Soodursun Jugessur, ancien pro-chancelier de l’université de Maurice. © Beekash Roopun

Soodursun Jugessur, ancien pro-chancelier de l’université de Maurice. © Beekash Roopun

La Tertiary Education Commission (TEC) vient de procéder à sa semaine de la recherche. Quelques jours suffisent-ils pour un domaine aussi sérieux ?

En termes de discussions, d’ateliers de travail, c’est correct. La recherche, c’est quelque chose de continu. Chaque semaine, il devrait y avoir une semaine telle quelle pour réunir les parties concernées et discuter des orientations et résultats, entre autres. L’activité s’inscrit dans un processus continuel. Mais cette semaine-là, c’est pour regrouper les gens concernés de la scène locale et internationale afin d’avoir leurs opinions sur ces travaux.

Pourquoi la recherche locale n’est-elle pas bien ventilée ?

Il y a une certaine timidité parmi les chercheurs. Chaque fois, quand je parle à des chercheurs locaux, je leur dis d’écrire quelque chose en langage simple pour que les gens comprennent et y trouvent plus d’intérêt. Je ne sais pas pourquoi cette timidité-là existe. C’est nécessaire de ventiler ce qu’on fait. C’est un gros problème. Il faut que les chercheurs puissent s’exprimer au peuple sur ce qu’eux-mêmes ontvraiment compris.

De mon côté, j’ai lancé le Sukhi Parivaar, une association pour inciter les jeunes et les familles à communiquer et à se rencontrer régulièrement. Le partage des idées nous aide à consolider ou encore transformer notre position. Au niveau des universitaires, c’est essentiel qu’ils puissent simplifier leurs recherches et avoir un certain feed-back. La tendance ici est de tout garder secret…

Pourquoi ?

On a peur des autres collègues. Donc, on conserve tout pour que les autres ne copient pas son travail. L’esprit de partage ne se fait pas. Quand j’étais à l’université, j’avais insisté sur ce problème. J’ai recommandé des réunions départementales lors desquelles les gens partagent leurs idées pour que chacun puisse savoir ce que l’autre fait. Et s’ils ont des idées, ils peuvent les donner. C’est en travaillant en équipe qu’on peut avancer.

Et toutes ces dissertations des étudiants des instituts d’études supérieures, sontelles forcément vouées aux étagères poussiéreuses ?

C’est nécessaire de les ventiler. Bien souvent, ces recherches ont mené à des résultats concrets. On peut les développer et aller de l’avant avec d’autres projets de recherche. Si cela ne se fait pas, c’est vraiment dommage. Il est primordial de les vulgariser.

Pourquoi pas un centre général dédié à la recherche pour concrétiser les actions et recommandations ?

Il y a des centres comme celui consacré à recherche biomédicale, à la biopharmaceutique, etc. Dans le secteur public, il y en a aussi. Le point essentiel est qu’on ne vulgarise pas ces recherches. Les Mauriciens n’en prennent pas connaissance. Il y a une tendance chez les universitaires à publier leurs recherches dans les revues internationales. Et c’est de très haut niveau. Mais cela reste destiné aux experts. Cela ne vient pas au niveau du peuple. De plus, si la recherche entraîne des résultats concrets, il faut que cela mène à un brevet. La brevétisation est très très faible à Maurice.

«La recherche n’est jamais un gaspillage.»

Comment expliquez-vous cela ?

C’est à partir d’un brevet qu’on peut commencer à fabriquer des produits et services pour le peuple. Encore une fois, c’est dû à l’atmosphère de travail et l’incitation. C’est crucial. S’il n’y a pas l’encouragement nécessaire, on n’arrivera pas à développer ces brevets.

Justement, des schemes et grants sont offerts pour la recherche. Paradoxalement, les chercheurs se plaignent toujours du manque de budget…

Effectivement, autrefois, c’était comme cela. À présent, autant que je sache, on a suffisamment de fonds disponibles. Le gouvernement a investi pas mal dans la recherche. On encourage des gens à venir avec des projets viables. Ces derniers sont financés. Même s’ils ont besoin de certains équipements, cela se justifie dans le budget. Ils peuvent en faire l’acquisition. C’est une excuse de se plaindre de l’insuffisance des fonds. Il faut leur demander ce qui manque. Qu’ils fournissent une liste. Ont-ils demandé aux autorités ce qu’il faut acheter ?

Combien injecte l’État dans la recherche ?

Je ne sais pas exactement… Mais il y a quelque temps, cela devait dépasser les Rs 100 millions. C’est un chiffre qui vient dans ma tête. Je ne suis pas sûr de cela…

Un montant pareil est-il justifié ?

Ce n’est pas un gaspillage. Les gens qui font leur travail, qui finissent par le publier, trouvent des promotions dans leur propre cercle. Avec cet avancement, ils ont plus de possibilités de faire des recherches et d’exploiter les résultats. La recherche n’est jamais un gaspillage. Dans la plupart des pays, on sait que c’est un investissement dans le capacity building, la formation, entre autres.

Si les chercheurs ne diffusent pas leurs résultats au grand public, le coeur cible de leur intérêt, n’échouent-ils pas à leur tâche ?

Il y a comme une distorsion. J’ai travaillé pour les Nations unies au sein de la Commission économique pour l’Afrique. J’ai remarqué cette faiblesse-là. Les gens travaillent dur et font des publications. Les résultats sont utilisés par des personnes ayant les moyens pour concevoir des produits et services commercialisés sur le marché africain même. Cela a soulevé tout un problème pour changer les politiques de recherche. À Maurice, c’est encore un peu la même chose. La recherche appliquée est faible. Il y a beaucoup plus de recherches pures. Il faut que la recherche soit adaptable aux besoins du pays.

Regardez, ici, il y a toute la question alimentaire. Cela prend des proportions graves avec tous les produits toxiques. On ne sait pas ce qu’on accepte sur le marché. Pourquoi ne pas faire de recherche dans ce sens-là et l’appliquer ? Dans chaque domaine, que ce soit la nutrition, l’énergie, la médecine, des possibilités de recherche appliquée sont réelles. Tout brevet peut bénéficier au pays où l’on est.

Pourtant, certains chercheurs préfèrent aller en conférence à l’étranger…

Ah oui, c’est très commun ! Cela explique aussi pourquoi les universitaires ne veulent pas partager leur travail. Ils cherchent des opportunités pour exprimer leurs résultats, idées, entre autres, dans les conférences internationales.

Chaque institut d’études supérieures semble faire son petit bonhomme de chemin dans ce milieu. On dirait qu’une guerre intestine les oppose. Est-ce un problème de gestion ?

Pas de gestion, mais plutôt un problème de mentalité développé à travers les âges. L’individualisme fait qu’on ne veut partager ses recherches. Avec les autres et le peuple, cela aurait été mieux.

Une collaboration interuniversitaire serait envisageable?

Absolument. Vous savez, maintenant, des groupes de recherche travaillent sur un sujet. Chaque membre de l’équipe apporte sa contribution, selon son expertise. Parfois, il y a une quinzaine, voire une vingtaine de gens. La tendance n’est plus à une ou deux personnes. C’est ça l’objectif : arriver à un brevet et placer des produits et services sur le marché.

Quelles solutions existent pour une meilleure vulgarisation de la recherche ?

Tout d’abord, il faut identifier les besoins. Qu’est-ce qui manque autour des chercheurs ? Ils vont dire : «Financement !» On va leur dire : «Quel aspect du financement ?» Il faut faire un projet dans ce sens. Il y a des initiatives, notamment le Mauritius Research and Innovation Council ou encore des organisations internationales, pour financer ces projets à condition qu’ils soient valables. C’est aux chercheurs de faire des efforts. Parallèlement, ils doivent mettre leurs idées dans un vocabulaire adapté au peuple.

Bio express

Originaire de Bon-Accueil, Soodursun Jugessur est détenteur d’une maîtrise en physique et un doctorat en ingénierie électronique. Il a étudié en Inde, au Canada, aux États-Unis et en Europe. Dans les années 1980, il a été pro-vice chancelier de l’université de Maurice. Par la suite, il en a été pro-chancelier et président. Il a également présidé le Mauritius Research Council.

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