Maëva, handicapée et sous methadone

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Malgré ses efforts pour être tirée à quatre épingles, Maëva (prénom modifié), qui se déplace en fauteuil roulant, est d’une maigreur extrême et son visage est émacié.

Malgré ses efforts pour être tirée à quatre épingles, Maëva (prénom modifié), qui se déplace en fauteuil roulant, est d’une maigreur extrême et son visage est émacié.

Maëva, usagère de drogue sur méthadone, privée de l’usage de ses jambes à l’issue d’un traitement hospitalier en 2017, ne peut plus se déplacer quotidiennement pour aller chercher sa méthadone. Les suggestions d’A.I.L.E.S pour l’aider ayant été rejetées par le ministère de la Santé, elle est obligée de recourir au marché noir, avec tous les risques que cela comporte.

Malgré ses efforts pour être tirée à quatre épingles, Maëva (prénom modifié), qui se déplace en fauteuil roulant, est d’une maigreur extrême et son visage est émacié. Il faut dire qu’elle a une longue histoire de drogue, soit une vingtaine d’années. «La critique et les jugements à l’emporte-pièce sont faciles, mais les gens ne se rendent pas compte que l’on ne devient pas usager de drogue par envie ou par plaisir», dit cette femme de 43 ans.

C’est son état de femme battue qui la pousse à vouloir trouver une échappatoire. Alors qu’elle pense pouvoir trouver refuge dans l’alcool, sa bonne refuse de lui acheter une bière, mais lui propose à la place de fumer une pipe de ce qu’elle croit être du gandia. Si bien qu’au bout du quatrième jour où elle est privée de pipe, elle ressent tous les symptômes typiques du manque. Sa bonne lui révèle alors que c’était de l’héroïne qu’elle lui avait donnée et qu’elle doit désormais s’injecter si elle ne veut plus être en manque. Elle n’a plus le choix.

Pendant des années, les trois quarts de son salaire passent dans l’achat d’héroïne. À un moment, elle décide de se reprendre en main et va même voir un médecin qui réussit à la sevrer grâce à des médicaments. Et pendant sept ans, elle reste clean. Le divorce et le fait de perdre ses enfants la font replonger. Au fond d’elle, elle veut arrêter mais la dépendance est plus forte.

Lorsque le ministère de la Santé lance le programme de méthadone, elle se fait enregistrer et se rend tous les jours au poste de police aux aurores pour prendre sa dose et être à même de travailler et de fonctionner normalement. Il y a quatre ans, sa santé se détériore et on lui diagnostique une hépatite C. L’an dernier, elle souffre des reins et se rend à l’hôpital. Elle est admise et à la suite d’une ponction lombaire et d’injections, elle perd l’usage de ses jambes. Le médecin qui la traite met cela sur le dos de l’hépatite C et la réfère à un neurologue. «Je sais que cet état n’est pas dû à l’hépatite C car autrement, tous ceux porteurs de ce virus auraient été paralysés.»

Elle se fait suivre par l’organisation non gouvernementale Aide, Infos, Liberté, Espoir, Solidarité (A.I.L.E.S), dirigée par Brigitte Michel et qui grâce à une collaboration avec P.I.L.S et la Plateforme océan Indien, l’envoie en février à l’hôpital de Belle-Pierre, à La Réunion pour des examens plus approfondis. Là, on diagnostique une polyneuropathie démyélinisante inflammatoire chronique, résultant d’une mauvaise prise en charge hospitalière. En d’autres termes, sa paralysie aurait pu être réversible si l’inflammation avait été traitée comme il se doit et à temps. Depuis, Maëva est privée de l’usage de ses jambes et ne se déplace plus qu’en fauteuil roulant. Ce qui rend difficile son déplacement quotidien jusqu’au poste de police pour sa prise de méthadone. «Le taxi me demande Rs 300 par jour pour m’emmener. Argent que je n’ai pas toujours sous la main car j’ai dû arrêter de travailler.» A.I.L.E.S lui paie un taxi une fois la semaine pour qu’elle puisse continuer son traitement de méthadone mais elle en a besoin tous les jours.

L’ONG a suivi les procédures pour la demande de Home dose à plusieurs reprises auprès du ministère de la Santé afin de trouver une solution pour Maëva qui ne vit plus que sur une pension d’invalidité. Brigitte Michel a proposé plusieurs solutions qui ont été rejetées par le ministère. La Team Leader d’A.I.L.E.S était, par exemple, disposée à récupérer sa dose de méthadone et la lui remettre à domicile tout en faisant de la Direct Observation Therapy (DOT), soit la regarder la boire. À la place, on lui a demandé de trouver deux personnes qui ne sont pas sous méthadone pour récupérer sa dose journalière.

La mère de Maëva ne peut le faire car elle est une personne âgée qui s’occupe de l’enfant de celle-ci. Elle ne peut se rendre sur le site de distribution de la méthadone tous les jours. AILES, quant à elle, ne possède ni les ressources humaines ou financières suffisantes pour ces démarches. Le frère de Maëva s’est proposé de le faire avec l’accord du ministère. Sauf qu’un matin, il a été repéré et l’information à propos de sa présence sur un site de distribution de méthadone a été rapportée à son supérieur hiérarchique. «Mon frère a dû fournir un certificat de moralité. Son supérieur lui a interdit d’aller récupérer la méthadone et un GPS a été mis sur sa voiture.»

Depuis, Maëva n’a d’autre choix que de se tourner vers le marché noir pour être approvisionnée en méthadone au quotidien. Elle doit évidemment mettre la main à la poche mais cela lui revient à moins cher que si elle avait à prendre le taxi. «C’est sans doute de la métabave mais je n’ai pas le choix. Indirectement, le ministère de la Santé me condamne à me mettre dans l’illégalité, à laisser se détériorer ma santé et à me fournir au marché noir», dit-elle.

Brigitte Michel a tenté de demander au ministère de la Santé de lui déléguer un Nursing officer communautaire habitué à aller donner des soins à domicile aux personnes alitése. A.I.L.E.S en est encore à attendre une réponse. «La méthadone est un médicament de substitution et Maëva en a besoin. Au Sénégal où j’ai été récemment en stage, les autorités donnent des Home dose de méthadone aux usagers les vendredis et durant les fêtes religieuses ou déplacements des usagers pour qu’ils puissent prendre leur dose à domicile puisque le centre de distribution est fermé en week-end. Pourquoi ne peut-on faire cela à Maurice pour les personnes sur méthadone qui sont alitées ? Il y a des tas de possibilités. Le ministère aurait pu faire déposer une dose de méthadone au dispensaire qu’A.I.L.E.S aurait pu ensuite récupérer et porter au domicile de Maëva en faisant du DOT. L’organisation propose des solutions mais le ministère n’en veut pas. Cette instance n’a même pas daigné répondre à notre courrier à ce propos. Pour moi, cela signifie que cette instance ne fait pas confiance à A.I.L.E.S alors que notre Team Leader assiste à des conférences internationales de haut niveau sur le Harm Reduction Program, qu’elle siège aussi sur le Country Coordinating Mechanism et est une personne de confiance qui aurait pu aider Maëva. Le ministère ne fait pas confiance non plus à Maëva qui fait tous les efforts pour mener une vie normale. Elle est paralysée, a toutes les peines du monde. Et ne pas obtenir son traitement de méthadone est une souffrance additionnelle. »

Interrogée, la «Harm Reduction Unit» du ministère de la Santé déclare que selon le protocole en vigueur, la question de distribution de méthadone à une personne alitée est examinée au cas par cas. Dans le cas de Maëva, «il est hors de question qu’elle ou un de ses proches fasse la queue sur le site de distribution. Bien que cela ne figure pas dans le protocole, sur une base humanitaire, un travailleur social d’A.I.L.E.S, qui n’est pas sur méthadone, ou un parent peut aller récupérer la dose de Maëva à la pharmacie de l’hôpital à n’importe quelle heure.»

Même pas par temps cyclonique

Brigitte Michel fait ressortir qu’au plus fort d’un cyclone, soit pendant les avertissements de classe 3 et 4, toutes les précautions sont prises pour que la population ne prenne aucun risque. Pourtant, pour pouvoir obtenir leur dose de méthadone, les usagers doivent se rendre à pied à l’hôpital Victoria car ni les autobus, ni la caravane du ministère ne se déplacent en alerte rouge. «Cela prouve à quel point le ministère de la Santé tient à cœur le bien-être et la sécurité des usagers de drogue sur méthadone et combien cette population est marginalisée», indique-t-elle.

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