Pradeep Dursun: «Le manque de main-d’oeuvre va empirer avec le vieillissement de la population»

Avec le soutien de
Pradeep Dursun, Chief Operating Officer de Business Mauritius.

  Pradeep Dursun, Chief Operating Officer de Business Mauritius.     

Pradeep Dursun se réjouit de l’évolution du monde du travail de ces 50 dernières années et analyse les grands défis que le travailleur moyen aura à confronter. Le Chief Operating Officer de Business Mauritius plaide en faveur d’une politique d’immigration sélective pour attirer des compétences rares à Maurice. 

Mardi, c’était la fête du Travail, l’occasion pour les travailleurs de se livrer à un exercice de réflexion sur l’évolution de leurs conditions de travail, notamment  après 50 ans d’indépendance. Quelle analyse faites-vous de cette évolution ? 

Il ne faut pas rougir de notre parcours. Il y a eu visiblement des avancées et des développements à tous les niveaux. Ce que j’appelle un saut quantitatif et qualitatif du pays durant le demi-siècle passé. Les débuts toutefois ont été laborieux. Mais, au final, on est fier du cheminement. 

Les enjeux sont différents aujourd’hui, certes, avec de nouveaux défis liés à la nature du travail qui a évolué entre-temps. Mais je suis convaincu que nous parviendrons à relever ces défis qui guettent les employés à travers le dialogue social et le tripartisme. 

Sauf l’Alliance gouvernementale, toutes les autres formations politiques ont préféré laisser le champ libre aux mouvements syndicaux pour conscientiser les travailleurs sur les grandes problématiques du monde du travail. Estimez-vous que ce soit une bonne démarche ? 

Personne ne peut s’approprier la Fête du travail. Il y a mille et une façons de commémorer ce jour. Il est vrai, historiquement, que les partis politiques ont toujours organisé des manifestations populaires et autres événements, à Maurice comme ailleurs. Aujourd’hui, avec les mutations dans le monde du travail, c’est beaucoup plus un jour de réflexion et d’introspection sur la centralité du travail dans la vie de tous les jours. Et c’est tant mieux que ce soit ainsi… 

«Il faut se rendre à l’évidence qu’une société égale sur toute la ligne n’existe plus.» 

Aujourd’hui, le salarié moyen est confronté à d’énormes défis qui influencent son travail au quotidien. Lesquels ? 

Force est de constater que la nature du travail a changé. C’est occasionné par la compétition industrielle féroce à laquelle se livrent les pays à l’échelle internationale. Ce qui du coup est venu forcer les entreprises locales à se restructurer pour rester compétitives sur le marché. 

Aujourd’hui, des questions liées aux compétences actuelles et futures du travailleur – à son niveau de formation, aux relations qu’il exerce sur son lieu de travail, à l’âge de retraite ou encore aux pressions salariales – sont prises en considération dans ces nouvelles réflexions. Ce, alors même qu’il existe de plus en plus une interdépendance plus grande entre les pays constituant nos principaux marchés. 

Selon un récent rapport de la Banque mondiale, l’écart entre les revenus de 10 % des ménages les plus pauvres et ceux des plus riches s’est creusé pour atteindre 37 % entre 2001 et 2015. Est-ce une situation qui vous interpelle ? 

Tout à fait. En même temps, je dois souligner que le rapport fait aussi état que les revenus ont augmenté pour ces deux classes sociales. Mais il faut se rendre à l’évidence qu’une société égale sur toute la ligne n’existe plus. 

Parallèlement, il faut reconnaître que l’architecture économique du pays fait que pour certains créneaux pointus, nous devons avoir recours aux compétences étrangères. Pour les attirer, il n’y a pas mille solutions : il faut en payer le prix et proposer d’autres bénéfices correspondant à leurs niveaux de compétence. C’est une des raisons qui expliquent l’existence de cet écart des revenus. 

Par ailleurs, il faut souligner que les inégalités liées aux revenus ne sont pas seulement l’apanage de Maurice. C’est une réalité dans d’autres pays également. 

«Nous accueillons l’introduction du salaire minimum car c’est un outil de choix pour combattre les bas salaires.» 

L’introdction cette année du salaire minimum à tous les salariés du pays aura été une avancée sociale considérable. En même temps, certaines entreprises  se trouvent dans l’incapacité de se soumettre à cette obligation légale et risquent de mettre la clé sous le paillasson. Que faire pour que tous les travailleurs bénéficient d’un salaire minimum ? 

Nous accueillons l’introduction du salaire minimum car c’est un outil de choix pour combattre les bas salaires. Au fait, à travers cet outil, un bon pourcentage de ménages bénéficient d’une augmentation conséquente de leurs revenus. Cependant, le salaire minimum n’est pas l’unique mécanisme utilisé pour combattre la pauvreté. Il faut aussi prendre en considération que des allocations sociales sont accordées aux personnes vulnérables. 

Idéalement, le salaire minimum doit être fixé à un niveau qui tienne compte de la capacité financière de la plus petite entreprise de production. Du fait que celle-ci ne doit techniquement pas fermer boutique suivant l’application d’un salaire minimum. 

D’ores et déjà, les mesures de transition prises par le gouvernement pour soulager financièrement certains secteurs en difficulté ont été accueillies favorablement. Il faut aussi promouvoir les initiatives que prennent des entreprises financièrement solides pour accorder des augmentations salariales à travers des négociations collectives et d’autres formes de rémunération liées à la performance des employés. 

Pour cela, il faut créer l’espace pour permettre à ces entreprises d’opérer dans un environnement propice aux affaires. D’où la nécessité d’une refonte du mécanisme chargé de fixer les salaires. Aujourd’hui, il y a trop d’institutions qui influencent la fixation de salaires, dont la négociation collective, le National Remuneration Board, le Pay Research Bureau et le tripartisme lui-même. 

«Il y a urgence de trouver des moyens pour inciter davantage de femmes à intégrer le monde du travail.» 

La compétitivité de nos entreprises face à nos principaux concurrents asiatiques est source d’inquiétude aujourd’hui pour les opérateurs sachant que cette situation découle principalement d’un manque de productivité de la part des travailleurs mauriciens. Et ce, alors même que chaque année, ils sont compensés financièrement pour la baisse du niveau de vie. Comment peut-on remédier à pareille situation ?  

Il faut s’attaquer aux causes liées à la baisse de productivité dans les entreprises en cherchant les  solutions durables. Celles-ci peuvent prendre différentes formes : l’avènement de l’innovation et de nouvelles technologies, de nouvelles méthodes de travail, bref un ensemble de mesures pour accroître la productivité. 

Il faut parallèlement améliorer la participation des femmes dans le monde du travail. Aujourd’hui, seulement 55 % des femmes en âge de travailler sont affectées dans l’activité économique. C’est un taux relativement faible. Il y a urgence de trouver des moyens pour inciter davantage de femmes à intégrer le monde du travail à travers différentes formes, que ce soit le travail à la maison, dans des grandes surfaces, dans certaines entreprises ou dans des bureaux en introduisant une dose de flexibilité qui sera gagnante – gagnante pour toutes les parties. 

Le recours aux travailleurs étrangers peut-il constituer une solution à cette problématique de compétitivité des entreprises manufacturières vu que des industriels ont tendance à affirmer que les travailleurs étrangers aident les Mauriciens à conserver leur emploi. Partagez-vous cette opinion ? 

Le recours aux travailleurs étrangers n’est pas un phénomène nouveau à Maurice. Dans le passé on a fait appel aux ouvriers étrangers pour suppléer la pénurie de main-d’oeuvre dans le secteur manufacturier et jusqu’à tout récemment dans la boulangerie. L’histoire de Maurice et de son peuplement est d’ailleurs fondée sur l’apport des travailleurs étrangers. 

«D’autres pays comme Singapour et Dubaï ont décidé à un certain stade de leur développement d’appliquer une politique d’immigration sélective et ils récoltent aujourd’hui les fruits de cette ouverture.» 

En revanche, il est vrai de souligner que le manque de main-d’oeuvre dans le secteur manufacturier s’est accentué ces dernières années, d’où l’importation de travailleurs de l’Inde, de la Chine et du Bangladesh, à différentes étapes du développement économique de Maurice. Cette situation va empirer avec le phénomène du vieillissement qui gagne lentement la population active. Du coup, le pays n’aura d’autre choix que de privilégier le recours aux compétences étrangères pour soutenir la croissance des secteurs économiques traditionnels et émergents. Je pense particulièrement à la médecine high-tech, à l’ingénierie de précision, à certains créneaux financiers ou encore à l’hôtellerie. 

D’autres pays comme Singapour et Dubaï ont décidé à un certain stade de leur développement d’appliquer une politique d’immigration sélective et ils récoltent aujourd’hui les fruits de cette ouverture. Il faut que Maurice emboîte le pas sans tarder. 

L’avènement de l’intelligence artificielle et de la robotique dans des entreprises en Asie  et en Europe démontre que cette idée fait son chemin. Ce phénomène n’a pas encore touché Maurice. Comment s’assurer que l’avènement de la robotique dans certains secteurs économiques à Maurice ne se fasse pas au détriment des travailleurs ? 

Le phénomène n’a pas encore touché les rives mauriciennes mais la réflexion est déjà engagée parmi les opérateurs économiques. Le Bureau international du travail (BIT) a déjà mis en place une cellule pour réfléchir sur cette problématique. En Asie c’est une réalité dans certains secteurs économiques avec une robotisation de certaines activités. 

Évidemment, la question qui est posée est la raison d’être même des compétences humaines avec l’avènement de l’intelligence artificielle. À mon avis, il faudra s’inspirer des exemples de pays pionniers, ceux qui ont assuré cette transition pour éviter qu’une catégorie d’employés ne se retrouve au bord de la route. C’est une question de «reskilling» des compétences actuelles pour se recycler dans d’autres activités. 

Et quid du profil du travailleur de demain ? 

Il sera quelqu’un de polyvalent avec un passeport en termes de compétences, capable de s’adonner à une multitude de tâches et disposer de différents types de rémunération. Le travailleur de demain sera beaucoup plus un citoyen du monde avec un différent «mindset». 

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires