Roseline: Maman Balié

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Pour trouver dans le commerce un solide balai en «arundo donax», plus communément appelé balai fatak, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Or, une Rodriguaise joviale en fabrique avec une facilité déconcertante, à Roches-Bois. C’est Roseline Perrine, connue comme «Maman Balié».

Roseline Perrine, 52 ans, habite la rue St-Martin. Elle se déplace avec une canne en raison d’une prothèse et des vis insérées dans son genou droit, lors d’une intervention récente. Il faut dire qu’au niveau de sa santé, elle n’a pas eu beaucoup de chance.

À 11 ans, elle a été opérée d’urgence de l’appendicite et a failli y rester. En 2014, il a fallu lui enlever un rein, car un kyste s’y développait. Elle a aussi fait un malaise cardiaque qui l’a privée momentanément de l’usage de son bras gauche, mais dont elle ne conserve, aujourd’hui, aucune séquelle. Tous ces ennuis de santé n’ont pourtant pas entamé sa bonne humeur. Elle préfère toujours voir le verre à moitié rempli qu’à moitié vide et loue Dieu en permanence, car elle affirme n’avoir jamais eu de douleurs malgré tous ses ennuis de santé.

Cette habitante de Petit-Gabriel, à Rodrigues, est la sixième d’une famille comptant 15 enfants. Les Rodriguais étant très attachés à leur terre, depuis l’âge de deux ans, ses parents lui apprennent à planter du manioc, du maïs, de la patate. Et lorsqu’elle grandit, ils lui montrent comment fabriquer des balais en arundo donax et aussi à partir d’une plante à bâtons plus épais qu’elle nomme «porte». Roseline Perrine étudie jusqu’en Form III. «Mo ti kontan lékol mé mama inn tir mwa pou vey bann pli tipti zanfan.»

Sa rencontre avec Nicholas Perrine, de trois ans son aîné, se solde par le développement de tendres sentiments qui sont mutuels et par un mariage. Mais si son mari travaille comme stevedore, de son côté, Roseline Perrine, qui a à l’époque deux enfants sur les bras, a du mal à trouver de l’embauche à Rodrigues.

Le couple décide alors de prendre avantage de l’offre d’emploi de la sucrerie d’Union St Aubin, qui cherche des coupeurs de canne à sucre pour une période de six mois. Roseline Perrine, qui a à l’époque 24 ans, doit amarrer son coeur et laisser ses enfants avec sa mère pour venir travailler à Maurice. «Tablisman inn vinn rod nou pou travay Souillac. Léker ti kasé mé inn oblizé vini. Bann-la inn bien akéir nou isi ek ti fer lakaz pou nou», se remémore-t-elle.

Elle et son mari n’ont aucune peine à couper la canne. Ils sont, d’ailleurs, sacrés meilleurs coupeurs de canne. S’ils repartent pour Rodrigues au bout de six mois, eux et leurs enfants sont obligés de revenir s’installer à Maurice, faute de pouvoir obtenir un emploi à Rodrigues. Comme elle sait bien écailler le poisson, c’est à la Tuna Fishing, rebaptisée Princess Tuna par la suite, qu’elle fait son entrée alors que Nicholas Perrine travaille comme maçon avant d’être embauché par Securiclean.

Là où elle passe et qu’elle voit de l’arundo donax, elle en cueille et ramène les bâtons à la maison. Et en soirée, si le film télévisé n’est pas à son goût, elle se met à fabriquer des balais. En une soirée, elle peut en faire trois ou quatre. Depuis qu’elle a arrêté de travailler à Princess Tuna, en raison de son malaise cardiaque, elle en fabrique davantage.

D’où s’approvisionne-t-elle en arundo donax ? «Éna enn misié deryer légliz. Li otoriz mwa kas fatak. Mo met mo palto ek mo long kalson pou mo al kasé. Ler mo tifi trouv fatak lor sémin, li kas enn pogné pou mwa. Ler mo bolom trouvé, li fer parey. Dimounn ki koné mo fer balié amenn bann pogné fatak ek port pou mwa.»

Elle met les bâtons à sécher au soleil sur la toiture de sa maison et, ensuite, elle les attache un à un avant de les réunir et de les attacher ensemble solidement. Son mari lui prête mainforte parfois. À force de l’avoir vue faire, une de ses filles, Rajina, a tout compris et s’y met parfois. Son neveu Arnaud a appris d’elle également. «Mo ser konn fer balié osi mé li préfer asté ar mwa.»

«Mo fer li kouma enn bon distraksion ek pa pou fer bel profi lor la.»

Fabriquer des balais en arundo donax est pour elle une distraction. «Ler ou éna lamour pou enn kitsoz, ou fer li vit. Ek ler monn fini enn balié, mo get li ek mo dir : Wow ! Joli ! Mo flat momem», dit elle en rigolant.

Roseline Perrine n’a pas loin à aller pour trouver des clients. Dès qu’elle emprunte les rues du quartier, les gens qui la voient avec ses balais l’interpellent: «Met enn dé koté pou mwa, met dé pou mwa. Avan monn fini ariv dan bout sémin, mo stock inn fini.» Il en va de même pour les achards qu’elle fabrique avec les fruits de saison. C’est ce qui explique qu’elle n’ait jamais pensé à placer ses produits en boutique. «Mo pa gagn létan pou al plasé.»

Roseline Perrine ne facture que Rs 60 pour un balai. «Mo fer li kouma enn bon distraksion ek pa pou fer bel profi lor la.» Avec l’argent qu’elle en tire, elle «asté curry, asté tiffinn pou zanfan ek pou mwa, asté enn ti rob, donn enn ti transpor mo névé.» Prévoyante, Roseline Perrine conserve un stock de bâtons d’arundo donax secs sous plastique dans son armoire pour les jours pluvieux. Ainsi, elle n’en est jamais à court et peut continuer à faire ses balais.

Elle attend le mois de juin avec impatience. Car elle doit se rendre à Rodrigues, où elle n’a pas mis les pieds depuis longtemps. Elle fantasme, d’ailleurs, sur le premier menu qu’elle compte manger – haricots rouges, poisson frit et chatini de pommes d’amour. Même s’il s’agit de vacances, il n’est pas dit qu’elle chômera en matière de fabrication de balais. Sacrée Maman Balié…

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