Cultures vivrières : la production de légumes à bout de souffle

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Prakash Dowlut dans sa plantation de bringelles à Triolet.

Prakash Dowlut dans sa plantation de bringelles à Triolet.

Maurice ne serait pas près de réduire ses importations en légumes. Pour atteindre l’autosuffisance, il faut une production de plus de 100 000 légumes par an. Or, le pays peinerait à dépasser ce chiffre. Pourquoi ?

 Aujourd’hui les effets des grosses pluies du début d’année et du cyclone se font toujours sentir. Certains légumes sont encore rares sur les étals tandis que d’autres se vendent à des prix élevés.

Mais les planteurs évoquent, eux, d’autres obstacles à l’autosuffisance. Soit des difficultés pour avoir accès aux financements et plans d’aide, le manque de main-d’œuvre – les jeunes qui délaissent la culture des légumes – l’impréparation au changement climatique et les vols de plus en plus fréquents dans les champs.

Prakash Dowlut, un planteur de Triolet âgé de 65 ans, s’adonne toujours à la culture de légumes, un héritage qui lui vient de son père. Il souligne un problème de taille : «Le coût de production a presque doublé en 10 ans.»

Il y a deux mois, il a mis un arpent de terre sous culture de bringelles. Le montant des investissements avoisine les Rs 60 000. «Une dizaine d’années auparavant, on aurait eu besoin de Rs 30 000 – Rs 35 000. L’augmentation des investissements est due au coût des intrants, de la main-d’oeuvre et de l’irrigation.»

Idem pour Uday Ghoorah qui cultive des choux, entre autres légumes, à Ripailles. «La production pour un chou est passée de Rs 3 à Rs 10 en cinq ans», souligne-t-il, d’où le prix exorbitant de cet aliment.

Comment les planteurs voient-ils leur avenir ? Uday Ghoorah est catégorique : cette communauté n’est pas loin de disparaître.

Quant à Prakash Dowlut, il estime que les beaux jours du cultivateur sont derrière lui. Il y a une douzaine d’années, son père possédait huit arpents sous culture de légumes, raconte-t-il. À présent, il ne s’en occupe que quatre arpents à Prakash Dowlut. Le reste est à l’abandon. Tout récemment, il en a mis une partie à la disposition d’un promoteur pour un projet de ferme photovoltaïque.

Autre coût qui pèse dans la balance : Prakash Dowlut soutient qu’il paie un laboureur Rs 300 pour trois heures de travail. Généralement, il doit compter sur deux personnes, mais lors de périodes spécifiques, il lui faut trouver jusqu’à six employés. Pour l’irrigation, il doit débourser Rs 3 500 par an et par arpent.

De son côté, Uday Ghoorah évoque ses difficultés à trouver de la main-d’œuvre. Pourquoi les ouvriers se font-ils rares ? Uday Ghoorah relate qu’il doit se réveiller à 3 h 30 chaque matin pour cueillir des brèdes à partir de 4 h 15. «Pensez-vous qu’un jeune fera ce métier ?»

Prakash Dowlut confie qu’il a subi d’énormes pertes durant les trois premiers mois de l’année, tout comme les autres planteurs. Pour un arpent sous culture de bringelles, il a essuyé environ Rs 25 000 de pertes.

Uday Ghoorah a, lui, accusé des pertes de Rs 50 000. Il s’est retrouvé avec un manque à gagner de Rs 150 000. Pour relancer ses plantations, il puiserait de ses économies. Quid des subventions de l’État et autres aides ? Il estime qu’il est très difficile d’y avoir accès, surtout à cause de son âge avancé.

L’abus de pesticide serait-il également un obstacle à l’autosuffisance ? Pour Prakash Dowlut, il y a une exagération des faits de la part de certains. «On parle souvent du Pesti Bill. Je peux vous dire qu’il y a des lobbies derrière. Je ne dirai pas plus.»

Il ajoute que ses champs sont régulièrement vérifiés et que jamais le laboratoire n’a trouvé qu’il a utilisé ce genre de produit au-delà de ce qui est autorisé par la loi. La présence d’une ruche d’abeilles dans son champ, à Solitude, prouverait aussi qu’il n’y a pas eu d’excès.

Détenteur d’un MSc en Physics, Prakash Dowlut a eu l’occasion de voyager pour mettre son expertise de la culture vivrière à la portée des pays qu’il a visités. Le sexagénaire fait ressortir qu’en 20 ans, 20 types de maladies affectant les légumes ont fait leur apparition.

Or, selon lui, les planteurs ne seraient pas préparés à y faire face. Idem pour la question de changement climatique. «On n’a pas prévu de plan. Chaque année, on constate que le climat est une des causes de la baisse de production des légumes.»

Volume de production

Le président de la Small Planters Association, Kreepalloo Sunghoon, indique que le pays doit produire environ 130 000 tonnes de légumes par an. De son côté, Statistics of Mauritius révèle que la production en 2016 a été de 106 000 tonnes contre moins de 100 000 tonnes en 2017.

Or, la superficie de terrain sur laquelle les légumes sont cultivés a connu une baisse. De 8 124 hectares sous culture de légumes en 2012, la superficie a été réduite à 7 766 hectares l’année dernière.

Des légumes qui coûtent les yeux de la tête

Des bringelles à Rs 40 le demi-kilo et des pâtissons à Rs 50 l’unité, entre autres, en vente au marché de Port-Louis hier.

Les consommateurs doivent revoir à la hausse leur budget consacré à l’achat de légumes. La raison est qu’ils coûtent cher. C’est ce qu’un détour au marché de Port-Louis nous a permis de constater, hier. Pour la pomme d’amour, il faut compter Rs 45 le demi-kilo pour celles qui ne sont pas en très bon état. Pour de «jolies» pommes d’amour, le prix varie entre Rs 80 et Rs 125. «C’est en raison de la pluie», nous explique un commerçant. Parmi les autres légumes les plus coûteux, on retrouve le haricot vert à Rs 60, le chou et le pâtisson à Rs 50, la bringelle et le lalo à Rs 40 le demi-kilo, le margoz et la carotte à Rs 35 ou Rs 40 le demi-kilo. Les rares légumes disponibles à un prix abordables sont les brèdes et les fines herbes à Rs 15, le giraumon à Rs 18 ou Rs 20.

Le sheltered farming fait tiquer

Lancement d’un projet de culture protégée à Plaine-Magnien le 5 avril par le Premier ministre.

Il a été présenté comme un moyen de moderniser l’agriculture et d’attirer ainsi plus de jeunes vers ce secteur. Mais le «sheltered farming» ne ferait pas l’unanimité du côté des planteurs.

Depuis peu, les autorités veulent aller de l’avant avec plus de projets de culture protégée. Un d’entre eux, géré par des diplômés, a été lancé en grande pompe, à Plaine-Magnien, par le Premier ministre le 5 avril. Il y aurait un certain intérêt pour la culture protégée, à en croire Murveen Ragobur, de la compagnie Golden Valley. Il soutient que depuis quelques semaines sa compagnie reçoit de plus en plus de commandes pour installer des structures, soit des tuyaux et des filets spéciaux provenant d’Israël pour ce genre d’agriculture.

Autre son de cloche du côté des planteurs, que nous avons interrogés. Ils avancent que si le «sheltered farming» permet de doubler la production de légumes, ils sont peu nombreux à pouvoir investir dans un tel projet. Il faut compter environ Rs 2 millions pour lancer la culture protégée sur un arpent de terre.

Rs 63 M de compensation aux planteurs

C’est le ministre de l’Agro-industrie qui a révélé le montant à l’Assemblée nationale, le mardi 9 avril. Mahen Seeruttun a indiqué que Rs 62,7 millions ont été accordées aux planteurs affectés par les inondations depuis le début de l’année.

Ainsi en accord avec le plan qui préconise une compensation octroyant Rs 3 500 par arpent, 2 004 planteurs ont reçu un total de Rs 13,6 millions. Des semences évaluées à Rs 5 millions leur ont aussi été accordées. Ils ont également obtenu 15 811 sacs de fertilisants d’une valeur totale de Rs 8,1 millions. De plus, la Banque de développement a déboursé Rs 36 millions en prêts.

En chiffres

2015

Lancement du plan stratégique du ministère de l’Agro-industrie pour 2016-2020. Le but : augmenter la production de la culture vivrière.

21 600 tonnes

La production visée de la pomme de terre. Soit une augmentation de 13,7%. Le ministère veut aussi produire 8 500 tonnes d’oignon, 300 tonnes d’ail, 6 500 tonnes de carotte et 15 000 tonnes de tomate.

Rs 36,4 Mds

Le coût de l’importation des légumes en 2013.

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