Père Jean-Claude Veder: «Tout ne va pas bien dans le domaine de la discrimination raciale à Maurice»

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Père Jean-Claude Veder, directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot et fondateur du mouvement Affirmative Action.

Père Jean-Claude Veder, directeur de l’Institut Cardinal Jean Margéot et fondateur du mouvement Affirmative Action.

Vous venez de fonder le mouvement de droits civiques Affirmative Action. De quoi s’agit-il ? 
Même si la constitution de ce mouvement est récente, la réflexion est là depuis longtemps et porte sur la prise de conscience de la discrimination notamment envers les Créoles. Cette discrimination existe, est latente, larvée. Tout le monde en parle.

À moi qui suis prêtre, des gens viennent me voir et me parlent de discrimination dans le regard, des préjugés à propos de cette ethnie ainsi que certaines autres composantes de la population. On en a beaucoup parlé dans l’église. On a parlé du malaise créole et beaucoup d’études ont été faites à ce sujet par des prêtres et des laïcs chrétiens. Beaucoup d’efforts ont été faits pour l’éducation, pour l’éradication de la pauvreté. Il y a une prise de conscience aujourd’hui du fait créole et on en parle.

Autrefois, on avait peur d’utiliser le mot créole. Aujourd’hui, je sens comme une affirmation du fait créole. Avant, lorsque l’on mentionnait le Créole, on disait «Attention, ne sois pas communaliste». Aujourd’hui, il y a une fierté, une affirmation de soi, de l’identité créole.

Les Créoles aujourd’hui ont pris conscience de leur valeur et du fait qu’on ne doit pas les traiter comme des moins que rien. Ils sont aujourd’hui diplômés. Les parents font d’énormes efforts pour que leurs enfants aient accès à l’éducation, pour qu’ils fassent des études supérieures. Affirmative Action a commencé dans le sillage de cette réflexion.

«Nous, à Affirmative Action, nous invitons les gens à venir raconter la discrimination dont ils ont fait l’objet.»

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a fait passer de la réflexion à l’action ?
En 2017, il y a eu les propos de l’ancien ministre Showkutally Soodhun concernant les maisons de la NHDC et les Créoles. J’ai suivi tous les commentaires qui en ont découlé sur Facebook.

À ce moment-là, tout ce qui se disait tout bas sur les Créoles a éclaté au grand jour. On disait que Créole est égal à problèmes sociaux, prostitution, drogue et j’ai vu comment on les dénigrait sur les réseaux sociaux.  

Je me suis dit, en tant que prêtre, ai-je le droit de me taire ? J’ai écrit sur FB en me référant à la lettre de 2008 du cardinal Maurice Piat qui disait que la cause créole est juste et qu’on ne peut se voiler la face car il y a de la discrimination envers la communauté créole. Dans cette lettre, le cardinal exhortait tout le monde à travailler ensemble pour la cause créole.

J’ai écrit et ça a fait le buzz. Radio One m’a appelé et j’ai dit que je ne peux admettre que l’on dénigre une communauté quelle qu’elle soit. Chacune d’entre elle a droit au respect, surtout si elle est la plus pauvre.

Est arrivé le cyclone Berguitta et tout le monde était enfermé. Il y a eu une explosion sur les réseaux sociaux avec des propos racistes. Je me suis dit «Combien de temps vais-je me taire ?»

Le 21 janvier, qui est une date symbolique car c’est à cette date que les bagarres raciales ont éclaté à Maurice, j’ai donné une déposition d’incitation à la haine raciale au poste de police de Curepipe en compagnie d’un avocat. J’ai soumis tous les «posts» racistes sur Facebook et la police a choisi de n’en retenir que cinq où l’on dénigrait les Créoles. Deux policiers ont été interpellés dans le sillage de cette déposition mais à ce jour, j’ignore ce qu’il en est advenu.

C’est à ce moment-là que les pères Mongelard, Fabien et moi avons décidé de nous rencontrer pour en discuter. Et décider de la marche à suivre. Avec dix autres personnes, des laïcs, nous avons commencé une réflexion qui a débouché sur le mouvement Affirmative Action et dont le postulat est réflexion et action pour dénoncer la discrimination raciale.

Tous les deux ans avant août, le gouvernement mauricien soumet aux Nations unies un rapport qui est un état des lieux de la discrimination raciale à Maurice. Le tableau dépeint est toujours idyllique. Nous, à Affirmative Action, nous voulons montrer que tout ne va pas bien dans le domaine de la discrimination raciale à Maurice. Nous invitons les gens à venir déposer et raconter la discrimination dont ils ont fait l’objet dans la confidentialité et la discrétion. Nous nous chargerons de faire un contre-rapport que nous enverrons aux Nations unies avant août.

 Avez-vous des statistiques de cette discrimination dans l’emploi par exemple ?
C’est délicat car les gens ne veulent pas en parler. Ils ont peur des représailles, de subir la «victimisation». Quand on est prêtre, on est plus libre de s’exprimer car on n’a rien à perdre. Un fonctionnaire par exemple a besoin de beaucoup de courage pour venir dire qu’il subit la discrimination.

Nous venons de lancer Affirmative Action et on commence à avoir des personnes qui viennent nous voir. À ce jour, nous avons organisé quatre forums pour inciter les gens à venir nous parler et à la quatrième rencontre, qui s’est déroulée au collège St Joseph, il y avait un monde fou.

Par rapport aux statistiques, des rapports ont été rédigés dans le passé comme celui de la Truth and Justice Commission. Il y est écrit noir sur blanc que les Créoles sont discriminés. Cette commission a bien établi le lien entre les causes profondes de cette discrimination et leur enracinement dans l’esclavage.

Si vous voulez des statistiques plus récentes, prenons le cas de la Mauritius Broadcasting Corporation. Sur 800 employés, 100 d’entre eux sont de la population générale. Et étrangement, les trois quarts de ces 100 employés travaillent en free-lance. C’est de la discrimination.

Cette discrimination frappe aussi d’autres composantes de la population mauricienne ?
Oui, elle existe dans toutes les composantes de la population mais elle est plus évidente chez les Créoles. Et ne venez surtout pas me dire que les Créoles n’ont pas de diplômes ! Pourquoi réussissent-ils partout à l’étranger où ils ont émigré sauf à Maurice ? Si quelqu’un a une réponse claire et nette à ce sujet, qu’il me le dise.

Il n’y a pas que les diplômes, je pense aux Attendants déployés dans les hôpitaux. Quel est le diplôme requis pour exercer comme Attendant et faire du nettoyage ? Le Certificate of Primary Education ? Je peux vous emmener 100 Créoles qui ont ce certificat. Mais combien d’entre eux sont recrutés comme Attendant ? Allez voir.

Il faut de l’équilibre, de la méritocratie. Il faut cet équilibre social dans une société multiculturelle et multi-religieuse comme la nôtre car autrement, la société finira par exploser. 

«Et ne venez surtout pas me dire que les Créoles n’ont pas de diplômes ! Pourquoi réussissent-ils partout à l’étranger où ils ont émigré sauf à Maurice ?»

Ne craignez-vous pas que l’on traite Affirmative Action de lobby sectaire ?
Non, car je ne défends pas uniquement la cause créole. Mon combat est un combat national. J’invite les gens de toutes les communautés de Maurice, de toutes les cultures à venir travailler avec nous et ceux qui ont subi la discrimination au sein de ces différentes ethnies de venir déposer auprès de nous.

Je ne travaille pas pour Mo Bann ou pour Mo Bout. Je cherche simplement un partage équitable du gâteau national. Tout le monde a droit à cette part de gâteau national plutôt qu’à des miettes. Tout le monde est citoyen de ce pays à part égale.

Comment allez-vous vous organiser à l’avenir ?
Nous organisons des forums. Nous en avons organisé quatre et nous le ferons dans tout le pays. Lors de chaque forum, il y a trois ou quatre intervenants et ensuite nous donnons la parole à trois ou quatre personnes dans l’assistance pour qu’elles racontent la discrimination qu’elles ont subie. Comme nous voulons rester dans l’objectivité et conserver notre crédibilité, nous avons d’abord écouté ces personnes pour évaluer le poids de leurs témoignages et y déceler l’objectivité.

N’y a-t-il pas le risque qu’Affirmative Action soit récupérée politiquement ?
C’est un risque car les élections générales sont dans moins de deux ans. Si cela arrive, c’est notre mort. Nous sommes un mouvement apolitique et non violent, je le répète. Nous sommes inspirés par des leaders comme Martin Luther King, Gandhi et Nelson Mandela.

Sur quoi nous allons déboucher, je l’ignore mais nous voulons faire entendre notre voix. Nous ne voulons pas être récupérés par les politiciens mais être un groupe de vis-à-vis que les politiciens écouteront. C’est notre force d’être des vis-à-vis qui sont animés et portés par notre foi en Dieu.

Et nous ne cherchons pas à ne rassembler que des catholiques ou des chrétiens. Nous voudrions que des personnes d’autres confessions religieuses s’associent à nous, ceux qui ont été discriminés comme ceux que la cause interpelle. Il faut que chacun ait sa place dans cette société. Nous voulons être la voix des sans-voix.

«Nous sommes un mouvement apolitique et non violent, je le répète. Nous sommes inspirés par des leaders comme Martin Luther King, Gandhi et Nelson Mandela.»

Où vous situez-vous par rapport à la Fédération des créoles mauriciens ?
Nous nous situons à la suite de tout ce qui a été fait avant nous. Notre devise est : «Seuls, nous allons vite. Ensemble, nous allons plus loin.» Je veux rassembler tous ceux qui veulent nous rejoindre pour que nous allions plus loin.

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