Ranjit Jokhoo:«Ce n'est pas la brutalité qui amène les aveux»

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Ranjit Jokhoo, ancien inspecteur de la Major Crime Investigation Team.

Ranjit Jokhoo, ancien inspecteur de la Major Crime Investigation Team.

Alors que l'«Independent Police Complaints Commission» décolle à peine,une nouvelle vidéo avec des allégations de violence circule sur les réseaux sociaux. Une énième cas qui jette le  blâme sur la police. Pour Ranjit Jokhoo, ancien inspecteur, la formation est exécrable. Tout comme des changements de structure qui font surgir des brebis galeuses.

Depuis quelques jours, une vidéo circule sur les réseaux sociaux faisant état d’allégations de brutalité policière contre un couple de marchands ambulants. Que se passe-t-il avec la police ?
Auparavant, la discipline et la formation étaient différentes. On demandait à des policiers d’être fermes mais courtois envers les gens. Maintenant, tout a changé, tout a été chamboulé. Et surtout n’importe qui devient policier de nos jours. On ne devient pas policier par vocation, mais plus pour être un salarié. 

Pourquoi ce changement ?
Avant, quand on faisait une demande pour adhérer à la force policière, on faisait un vetting (enquête) pour déterminer le background de la personne, ses fréquentations, sa façon de se comporter en public, l’environnement dans lequel il évolue, etc.

Aujourd’hui, quelqu’un qui porte l’uniforme de la police continue à garder ses mauvaises habitudes antérieures. Même s’il porte l’uniforme, au fond de lui, il n’est pas un policier. Ce n’est pas par vocation, ni pour faire respecter la loi. Pour beaucoup, la meilleure façon de trouver un travail, c’est d’intégrer la force policière. 

D’ailleurs, la police ne cesse d’être sous le coup d’allégations de brutalités…
Il ne faut pas généraliser. Il y a certains individus qui font ça. Faisons la distinction entre la police comme institution et ces quelques brebis galeuses qui n’ont aucun respect pour la fonction qu’elles occupent. 

L’enquête sur le cas Gaiqui égratigne certains policiers impliqués qui n’auraient pas dû utiliser ces méthodes. Votre avis ? Pourquoi certains peinent-ils à respecter les droits des suspects ?
La police fait son travail. Et aussi longtemps que tout se passe bien, alors le commissaire de police et les officiers se frottent les mains, disant qu’on a fait quelque chose de louable ; une filature pendant des mois, la patience, etc. Tout d’un coup, les choses tournent mal et on dit non, pa mwa sa, li sa. Chacun doit assumer ses responsabilités. Il y a quelques individus qui salissent le nom de la police. Cela existe depuis longtemps.

De votre temps, quelles étaient les méthodes de la police pour obtenir des aveux ?
J’ai passé 42 ans dans la force policière. Premièrement, il faut mettre l’accusé à l’aise, sans faire preuve de brutalité. On lui parle en douceur pour qu’il commence à comprendre. Mais il faut être ferme avec lui. Ce n’est pas la brutalité qui amène les aveux. Surtout dans les cas de meurtres, j’ai vu des accusés, indépendamment des circonstances qui les ont conduits à commettre l’acte, réagir. Il faut cerner la partie sensible en eux. Durant l’interrogatoire, les pires criminels peuvent commencer à pleurer car ce sont des êtres humains. 

Vous tombez parfois sur des délinquants récalcitrants qui ne veulent piper mot sur leurs forfaits ou défient la police…
Effectivement, il y a des récalcitrants. Il y a des accusés qui suivent les conseils de leurs avocats. Comme il y a des brebis galeuses dans la police, il y en a aussi dans la profession légale. Regardez la nouvelle présidente de l’Independent Police Complaints Commission, fraîchement nommée (NdlR, Deviyanee Beesoondoyal). Il y a quelques années, elle était présidente d’un comité pour enquêter sur des avocats. Quinze ans plus tard, le rapport émis est resté dans un tiroir. Et aujourd’hui, quelques noms y figurant resurgissent devant la commission Lam Shang Leen. 

Parfois, les policiers utilisent une méthode peu orthodoxe. D’ailleurs, certains, comme Raddhoa, étaient connus pour cela. Pourquoi ?
C’est vrai. Cela arrive des fois. Mais il faut aussi comprendre que nous avons parfois affaire à des bandits récalcitrants. Il y a des suspects qui entrent dans notre bureau avec des bouncers à la porte et qui n’ont aucun respect pour la police. Ils se comportent comme s’ils sont dans la rue. Ce sont des protégés politiques. Ils bénéficient d’une protection quelque part. Et le politicien appellera un haut gradé pour dire qu’on ne veut pas qu’ils restent en détention ou qu’on ne doit objecter à leur libération sous caution, etc.

Cela justifie-t-il le fait que la police les brutalise ?
Non, je ne peux pas vous dire qu’en général, cela se fait. Ça arrive quelquefois. Il y a des «clashs» entre les bandits et les policiers.

Des cas de harcèlement des policières viennent d’être dénoncés. Votre opinion ?
J’en ai entendu parler. Je crois qu’un haut gradé était impliqué et que la policière aurait été transférée à la Special Supporting Unit. Après, on n’a pas entendu grand-chose. Le harcèlement est un délit dans la loi. Il faut définir quel type de harcèlement a été commis. Si cela tombe dans la définition légale, c’est un délit. Il faudra alors prendre les sanctions nécessaires.

En sus des lois, la police dispose de standing orders où le commissaire peut agir contre les contrevenants. Par exemple, si cela se passe entre collègues, il peut prendre des sanctions. Si c’est grave, il peut même demander une intervention de la Disciplined Forces Service Commission. C’est comme à l’armée, où vous avez la cour martiale. (NdlR, voir aussi la page 10) 

Une commission sur la police se retire et une nouvelle recommence. Est-ce bien nécessaire d’avoir une sorte de police des polices ?
Quand on a mis sur pied la Police Complaints Commission, c’est comme si on ciblait la police uniquement. Si on veut assainir la situation générale, nous aurions à faire des plaintes contre tout le monde. On fait rouler plein de personnes âgées qui vont à la Sécurité sociale. On les fait venir deux à trois fois. Pour une demande de permis au conseil de district, il faudra faire la navette à plusieurs reprises. Il fautfaire une commission pour les fonctionnaires qui ne font pas leur travail correctement. Que ce soit les fonctionnaires dans les corps parapublics ou autres, il faut une commission qui englobe tout cela. Pour cette commission-là, la présidente est stricte. Je la connais : elle fera bien son travail. Mais il faut savoir où on va, ce qu’on veut corriger, améliorer, etc. L’idée même de la commission me renvoie à l’image des pompiers. Dès qu’il y aura un feu, on va venir avec quelque chose de différent. Qu’est-ce que cela va changer ? Rien ne change, sauf l’emballage. 

Le commissaire de police n’est-il pas censé prendre des sanctions à l’interne en cas de dérives ?
En cas de manquements des policiers, les standing orders doivent s’appliquer. Le commissaire de police était habitué à cela. Auparavant, si un policier fautait régulièrement, il passait devant un comité disciplinaire. On demandait aux autorités de lui servir une notice lui demandant pourquoi il devait être démis de ses fonctions dans l’intérêt public. Ces derniers temps, on a vu qu’un policier peut avoir de rapports et de charges contre lui. Mais il continue à exercer dans la police. Il passera des examens et deviendra sergent, etc. 

À quoi est dû ce laxisme ?
Parce que personne ne veut se mouiller. On ne veut pas prendre de décision. Alors que certains ont des connexions, d’autres pourraient être transférés ou ne pas avoir de promotion. On se dit pourquoi se donner de la peine pour ces choses-là. Il vaut mieux se cantonner à faire son travail et laisser courir.

Malgré les commissions d’enquête et leurs recommandations, les actions peinent à être appliquées par le commissaire de police. Pourquoi ?
Il est indépendant et ne reçoit pas d’ordre. On lui donnera 1 000 recommandations, mais le dernier mot lui appartient. Il est le seul habilité à prendre des actions, si nécessaire. S’il n’agit pas, on ne peut rien faire. Il doit le faire selon son propre jugement. Il doit faire montre de sévérité. Cela dépend de la personne, des connexions du policier qui a fait face au problème. Il existe tout de même des cas où des policiers ont été renvoyés.

L’enregistrement des aveux est souvent réclamé. Qu’en pensez-vous ?
Pour y procéder, il faut impérativement avoir le consentement des accusés. Très souvent, ces derniers suivent les instructions de leur avocat de ne rien dire devant la caméra. Ce n’est pas juste l’aveu du suspect qui sera pris en considération. Il y aura des interférences de l’avocat. Et donc, il ne veut pas se faire enregistrer. Mais si l’enregistrement des aveux devient une obligation légale, beaucoup de choses changeront. Il y aura alors peu de plaintes contre la police. J’y suis favorable. 

Quelles stratégies préconiser pour une meilleure police dépourvue de brutalité ?
Le tout, c’est une question de formation, d’éducation et de role model. Avec qui apprenez-vous dans la police ? Si vous avez été à bonne école, c’est déjà bien. Mais si vous avez été avec quelqu’un et on ne sait même pas par quels moyens il est devenu policier, inspecteur, sergent, il ne va jamais pouvoir guider ses officiers…

N’importe qui est appelé à former les policiers ?
N’importe qui et n’importe comment. Pour passer des examens afin de devenir sergent, il fallait faire le promotion course. Ça veut dire qu’on n’était pas promu automatiquement. Après, on passait trois examens, puis on se présentait devant un promotion board. Ce dernier évaluait les aptitudes des policiers à commander ou pour assumer les responsabilités d’un rang supérieur.

De nos jours, vous répondez à cinq questions et vous devenez sergent ou inspecteur. Tout le processus pour recruter et pour la promotion a changé du jour au lendemain. Avant, quelqu’un d’indiscipliné n’était même pas considéré pour devenir sergent, par exemple. 

Bio express

Originaire de Pamplemousses, Ranjit Jokhoo a intégré la force policière le 21 janvier 1972. Il a notamment travaillé à la Police Training School et aux postes de police de Rivière-Noire et de Quatre-Bornes. Il a fait partie du Central Criminal Investigation Department. Intégrant l’Anti Drug and Smuggling Unit à sa création en 1983, il a été formé au Botswana, aux États-Unis et en Russie. Il a rejoint la Major Crime Investigation Team en 2005. Ranjit Jokhoo a pris sa retraite le 14 décembre 2014. Alors

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