Achat et gestion des médicaments: la pilule passe mal après le rapport de l’Audit

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La pharmacie de l’hôpital Victoria, à Candos. Il n’y aurait pas de contrôle sur la façon de dispenser les médicaments achetés localement au niveau des établissements hospitaliers.

La pharmacie de l’hôpital Victoria, à Candos. Il n’y aurait pas de contrôle sur la façon de dispenser les médicaments achetés localement au niveau des établissements hospitaliers.

En 2017, Rs 1,1 milliard étaient destinées à l’approvisionnement en médicaments. Selon le rapport de l’Audit, de ces frais, Rs 8 millions ont été gaspillées suivant le retrait de certains produits. Par exemple, 16 137 ampoules de 50 ml sont soupçonnées d’être de faux médicaments. Le coût ? Rs 2 534 265. Idem pour le sirop Mucosol dont le contenu de 302 736 flacons était jugé impropre à la consommation. Résultat : Rs 3 727 080 de perdues.

Quant aux injections de Methylprednisolone, utilisé notamment pour les traitements anti-inflammatoires, la qualité était décriée, selon le rapport. Rs 898 289 ont été dépensées pour rien. Enfin, pour l’antibiotique Amoxicilline, 94 882 flacons ont été retirés des centres de santé. Du coup, Rs 863 000 sont parties en fumée. De plus, d’autres médicaments s’étaient détériorés et avaient changé de couleur.

Comment et pourquoi les fonds publics destinés à la santé des Mauriciens sont-ils ainsi gaspillés ? «Les conditions de stockage laissent à désirer. Depuis 2017, nous avons attiré l’attention des autorités sur cela», déclare Radhakrishna Sadien, président de la Government Services Employees Association. D’après lui, le ministère achète les médicaments les moins chers. Le pire, c’est que certains d’entre eux occasionnent des effets secondaires, d’après des spécialistes, avance-t-il.

Quelles sont les étapes de l’acquisition de ces médicaments ? Selon un fonctionnaire du ministère des Finances qui suit ce dossier depuis des années, les pratiques d’achat sont inchangées depuis dix ans. «La quantification des achats est faite par les pharmaciens des hôpitaux qui envoient leurs chiffres à la Procurement Unit. Celle-ci prépare les documents pour les appels d’offres. Ces documents sont vérifiés par le Departmental Bids Committee (DBC), où siègent un secrétaire permanent, le directeur des services pharmaceutiques, le responsable des opérations financières et celui du Procurement and supply.»

Long processus

Selon lui, après accord du DBC, les appels d’offres sont lancés. Depuis 2015, ces derniers sont ouverts, donc n’importe qui, de par le monde, peut y participer. Un procurementofficer souligne que l’exercice peut être national ou international. Néanmoins, il faut répondre à des critères spécifiques. «Par exemple, la qualité, la spécificité du produit – s’il est original ou générique, sa durée de vie, entre autres», précise un ancien cadre. Ces exigences figurent sur les appels d’offres publiquement affichés sur les sites web du ministère de la Santé et du Public Procurement Office.

Passé le délai, un Bid Evaluation Committee (BEC), présidé par un spécialiste et d’autres officiers, est constitué. Il envoie des recommandations au DBC pour examen et accord sur le soumissionnaire. «Ce processus est long. Chaque étape pour l’achat est vue par au moins six à sept fonctionnaires. Aucun contrat n’est passé sans leur autorisation

Dans quelques cas, l’approvisionnement de certains médicaments ne nécessite pas cette procédure publique, déclare le Procurement Officer : «Si le montant du médicament est inférieur à Rs 100 000, on peut solliciter trois soumissionnaires et faire le bidding. Là, ce sera basé sur le coût.» Généralement, c’est le soumissionnaire le moins cher qui l’emporte.

Avec l’appel d’offres et les spécifications des médicaments souhaités, un échantillon est envoyé pour des tests, explique l’ancien cadre, pour attester de leur conformité. Les fournisseurs doivent d’ailleurs produire un certificat de bonnes pratiques émis par des instances régulatrices de la zone européenne, américaine ou après inspection par l’Organisation mondiale de la santé, ajoute le représentant du ministère des Finances.

Selon nos interlocuteurs, la plupart des médicaments sont achetés en Inde, au Bangladesh, au Pakistan, en Égypte et en Europe, entre autres. «En Inde, par exemple, les coûts de production sont plus bas, tout comme ceux de la main-d’œuvre. Un même médicament, mettons du paracétamol, coûtera 8 sous en Inde mais 50 sous en Europe. Il faut justifier pourquoi on prend le plus cher au lieu de celui à meilleur marché. Il faut une raison bien solide», confie le Procurement Officer. Néanmoins, prévient-il, il faut bien en examiner la qualité et la durée de vie. Cela peut arriver qu’à tarif inférieur, le délai d’expiration soit court.

La conformité est attestée à Maurice ou à l’étranger auprès des laboratoires sud-africains et réunionnais entre autres, selon l’ex-cadre. Cette étape franchie, la commande est passée. Après son expédition, livraison est faite à la Central Supply Division (CSD). L’instance va alors la stocker. Puis, un échantillonnage est prélevé et vérifié par des techniciens. Malheureusement, il se peut qu’il y ait discordance entre les médicaments commandés au départ et ceux expédiés en réalité.

Garantie de qualité ?

D’ailleurs, affirment nos interlocuteurs, aucune garantie de qualité n’est effective une fois le stock arrivé à Maurice. «Le département de pharmacie n’a ni les moyens ni la compétence requise pour l’inspection des sites de fabrication étrangers. Les Européens, les Sud-Africains et les Américains le font. Leurs rapports d’inspection sont disponibles», souligne le haut fonctionnaire. Pour l’heure, les deux seuls contrôles effectués demeurent les attestations à l’échantillonnage.

Outre leur nature douteuse, la conservation des médicaments est aussi remise en question. En effet, renchérit Radhakrishna Sadien, il faut les préserver selon les conditions spécifiques comme la température, la climatisation entre autres. D’ailleurs, l’ancien cadre abonde dans ce sens : «Le système de stockage est à blâmer. Un store devait être construit. Pour ça, il faut de la volonté politique. Quant au système, il devrait être informatisé pour contrôler le stock, la prise de commande, la livraison et le réapprovisionnement. Il faut une zone spécifique uniquement adaptée aux médicaments. Ces derniers ne sont pas comme de la ferraille. Il y a des risques pour la santé

Que faudrait-il faire dans ce cas ? Travailler sur l’unité de gestion des médicaments en la dotant de plus de compétences et de professionnalisme, déclare-t-il. Insister pour des remboursements en cas de non-conformité des médicaments, ajoute un autre intervenant. En effet, les rapports de l’Audit de 2014 à 2017, démontrent que des demandes en ce sens ont été effectuées mais n’ont jamais abouti. «Le rapport de l’Audit peut être tendancieux. Les lots de médicaments ont été achetés avant 2014. D’ailleurs, cette année-là, Rs 88 millions avaient été utilisées pour des achats hors appel d’offres sur le marché local à cause des pénuries. Puis, Rs 95 millions de produits expirés s’amoncelaient. Des mesures ont été prises ensuite et ça s’est amélioré», argue le fonctionnaire.

Un autre manquement souligné par l’Audit est l’absence de contrôle sur la façon de dispenser les médicaments achetés localement au niveau des hôpitaux. Le flou demeure à ce sujet. Nous avons essayé d’avoir des éclaircissements du ministère de la Santé mais en vain.

En chiffres

Selon le rapport Health Statistics de 2016, 185 945 admissions avaient été répertoriées dans les hôpitaux. Le plus fort taux était recensé à celui de Candos avec 46 178 séjours, suivi de l’hôpital Jeetoo avec 40 735. Durant cette période, 35 242 interventions chirurgicales ont été réalisées. Le département des urgences a traité 1 046 713 cas. Au niveau des dispensaires, mediclinics, centres de santé régionaux et communautaires, 4 732 358 visites ont été enregistrées. Les Plaines-Wilhems affichaient le plus fort taux de fréquentation (860 211 visites), suivies des districts de Flacq (743 671) et de Rivière-du- Rempart (644 065).

Les gaspillages perdurent d’année en année

Les manquements dans le système actuel favorisent encore les gaspillages. D’autant que le budget pour l’achat des médicaments augmente systématiquement.

Ainsi, en 2013, Rs 605 942 077 avaient été dépensées. Un an plus tard, le coût imputé était de Rs 672 708 900. Des sommes additionnelles avaient dû être déboursées pour les pénuries qui sont survenues. Et de janvier 2015 à juin 2016, le budget pour les médicaments avait pratiquement doublé, passant à Rs 1 352 354 695. Quant aux médicaments expirés, des pertes de Rs 21,1 millions ont été enregistrées en 2014. De novembre 2014 à février 2015, des produits évalués à Rs 214 890 ont été reçus endommagés.

Durant la même année, l’Audit a décelé des contrôles insatisfaisants de la CSD, couplés à une absence de surveillance sur la quantité de médicaments dispensés. Des relevés déterminant toute consommation anormale entre le nombre requis en début d’année et celui requis pendant l’année, n’ont pas été effectués. De plus, les hôpitaux et dispensaires ne fournissaient plus de détails sur les stocks.

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