Jumelle manquante: «On ne peut tout mettre sur le dos des médecins…»

Avec le soutien de
Dr Dushyant Purmanan, président de la Government Medical and Dental Officers’ Association.

Dr Dushyant Purmanan, président de la Government Medical and Dental Officers’ Association. 

Diagnostiquer un état de santé n’est pas jouer. Le cas de Neha Sookun, qui s’est retrouvée avec un seul bébé au lieu de jumelles, lève le voile sur les mauvais diagnostics. Comment ces erreurs se produisent ? Quelles preuves et contre-vérifications sont effectives ? Dushyant Purmanan nous en parle. 

Suivant les cas des «jumelles» de Neha Sookun, on parle beaucoup d’erreur de diagnostic. Ces dernières sontelles récurrentes dans le milieu médical ? 

Normalement, quand on est qualifié en tant que médecin, on a une connaissance basique de ce domaine. Pour réaliser un diagnostic, on doit premièrement parler au patient et faire son historique. Ensuite, on procède à un examen physique. Pour n’importe quel médecin, on s’appuie sur ces choses fondamentales pour former un diagnostic dans sa tête. Et celui-ci doit généralement corroborer avec l’historique et l’examen physique du patient. On le vérifie davantage avec une analyse sanguine, une radiographie, une échographie, un scan, etc. C’est pour confirmer ou rule out d’autres choses. 

Les erreurs de diagnostic se produisent-elles souvent ? 

Souvent, en médecine, A+A n’est pas égale à 2 A ou B. Imaginez qu’une personne arrive avec une forte fièvre. On ne va pas conclure forcément que celle-ci est d’ordre viral. Elle peut provenir d’une infection bactérienne, un champignon, etc. Il peut y avoir une quinzaine de raisons associées. Notre processus est d’établir le diagnostic et le traitement. Chaque médecin a pour souhait de voir un patient soigné. Aucun ne veut sa mort ou des complications. On n’est pas là pour jouer avec la vie des patients. C’est pour ça qu’on a fait le serment d’Hippocrate : pour servir indépendamment de la race, la couleur, entre autres. 

Est-ce récurrent ? 

Cela peut arriver. Avec la technologie, par exemple. Auparavant, le médecin traitant établissait son diagnostic seul en se fondant sur des investigations très faciles comme des tests d’hémoglobine, des radiographies, etc. Maintenant, on a des méthodes très sophistiquées et on doit s’aider des super-spécialités. Quand vous ne savez pas, vous dites, «ok, on ne peut pas tout savoir». Ce que je ne sais pas, je le réfère à mon collègue. Je n’essaie pas de voir un IRM et de le déchiffrer moi-même. Dans ces caslà, si le médecin le fait, il peut y avoir des erreurs de diagnostic. Si je vois une radio ou une échographie et que j’ai des doutes, je dois me référer au spécialiste. Cela explique pourquoi nous avons des spécialités et super-spécialités. 

Quelles sont les causes de ces diagnostics erronés ? 

La médecine est un domaine très dynamique. Quand ça change, c’est très rapide. Si on n’est pas au courant de ces changements, quelques fois, on se perd au milieu. 

À quels changements faitesvous allusion ? 

À la technologie, aux protocoles, aux traitements, etc. Plusieurs médecins sont très au courant de ces évolutions. D’autres… ça dépend de leur vitesse. Il y a des slow learners et des fast ones. Je ne peux pas dire qui a appris à quelle vitesse. Pour les diagnostics erronés ou des cas de négligence, nous avons une norme commune, c’est-à-dire dans un cas précis, ce qu’un médecin normal doit faire. Et si celui accusé de mauvais diagnostic ne suit pas cette norme, dans cette situation, on peut lui dire qu’il pratique mal la médecine. 

Il y a 50 ans, à Maurice et à Rodrigues, les généralistes faisaient les césariennes, les interventions pour l’appendice, etc. À l’époque, c’était la norme. Aujourd’hui, si un tel médecin procède à ce type d’opération et que le patient a des complications, ce n’est pas acceptable. Car nous avons des spécialistes. Pour les diagnostics, c’est la même chose. Il faut suivre la norme. Si quelqu’un vient avec une douleur sciatique, je ne peux émettre un diagnostic de déplacement de disque, par exemple, sans un IRM. Donc, il faut qu’un radiologue l’interprète. C’est du evidence-based medicine. On a beaucoup de facilités pour confirmer les diagnostics. 

Qu’advient-il si le médecin n’a pas suivi cette «norme»

S’il a fait une erreur de diagnostic, cela revient au patient d’agir. Par exemple, s’il a été soigné au privé, il faut contacter le Medical Council (MC) qui enquêtera. En revanche, s’il est insatisfait du traitement à l’hôpital ou que le diagnostic a été mal fait, il peut aller au ministère de la Santé. On peut aussi voir le surintendant ou directeur de l’établissement pour les plaintes. Le système est déjà établi. Tous les jours, il y a des gens qui viennent pour des plaintes. Quand on en reçoit, c’est une façon de voir comment améliorer les choses. 

Qu’en est-il des enquêtes ? 

Dans le privé, le patient écrit au Registrar du MC où il y a des comités d’investigation. Ils sont composés de quatre représentants de cette instance, dont un membre du public nommé par le ministre de la Santé, pour avoir un équilibre. Dans le service public, le directeur de l’hôpital mène une enquête et s’il trouve qu’il y a un cas de négligence, il va écrire au ministère pour qu’on fasse le nécessaire. 

Comment prouver les erreurs ? Y a-t-il une contre expertise? 

Si, par exemple, un patient a une fracture et a été mal traité, après la plainte, on peut demander une contre-expertise, avec un panel constitué du MC et d’autres spécialistes du domaine concerné. Donc, si c’est l’orthopédie, ces spécialisteslà feront la contre-expertise. On ne prendra pas des jeunes mais des anciens qui maîtrisent cette filière. Ils feront une enquête et verront si on a pratiqué la médecine comme il le faut ou si la personne a failli dans sa tâche. Pour toute négligence médicale, on retracera l’historique. À quelle heure le patient a-t-il été examiné et par qui ? Si un patient a été admis à 9 heures et que le spécialiste arrive à 22 heures, ce n’est pas acceptable. On analyse tout. A-t-on donné les médicaments ou opéré à temps ? Une enquête hospitalière prend une à deux semaines. 

Qu’en est-il de ces négligences justement ? Sontelles nombreuses ? 

Quand une telle chose se passe, cela explose dans les médias. Cela peut aussi provenir d’une erreur dans le système. Ce n’est pas juste à cause du médecin mais aussi de l’infrastructure, de l’équipement, des facilités et d’autres effectifs de la santé. Le système médical est un réseau. Une faute peut arriver à plusieurs niveaux. Par exemple, on a demandé un examen sanguin pour le patient X, le rapport arrive en salle mais on le met dans le dossier du patient Z. Le docteur n’est pas fautif. Il peut voir que cela ne corrobore pas à ce qu’il pense. Il peut demander qu’on refasse le test ou vérifier le nom et constater l’inadéquation. On ne peut pas tout mettre sur le dos des médecins… 

N’empêche que ces erreurs peuvent être coûteuses, voire mortelles… 

Ce cas d’un ou deux bébés... On ne sait pas. L’enquête a démontré que tout le monde a vu un seul bébé sortir du ventre de la maman. Le ministre l’a confirmé. Dire qu’un second bébé a disparu, c’est quasiment improbable. Il y a dix à 20 personnes dans la salle d’opération. S’il y a un trafic de bébés dans les hôpitaux, on en aurait entendu parler. De plus, les proches sont aux abords de la salle. C’est difficile d’en prendre un et de sortir. Il n’y a pas de porte secrète cachée. 

Erreurs de diagnostic, négligence médicale ou pas, la santé des citoyens demeure la responsabilité du médecin. Il y a des conséquences. Votre avis ? 

Il faut mettre en place des protocoles. Par exemple, un gynécologue qui vient d’arriver sait réaliser une échographie mais pas aussi bien que le radiologue. Celui-ci est le super-spécialiste. En association, nous disons qu’il faut instituer un protocole. Dans le cas de cette mère, le gynécologue a diagnostiqué des jumelles. 

Pourquoi ne pas mettre un système pour que tous les cas de jumeaux soient revus et confirmés par un radiologue ? À l’avenir, c’est ce qu’il faut faire. Là, il n’y aura pas de doute. Il faut aussi une formation continue du personnel médical. On doit évoluer avec le temps. 

Pourquoi la double pratique au privé et au public est-elle autorisée à certains médecins et proscrite à d’autres ? 

C’est un long débat. Pour nous les spécialistes, la double pratique, c’est une façon de servir la population. On ne fait pas de business. C’est du service qui s’appuie sur notre expérience et nos années d’études. C’est pour cela qu’on a toujours milité pour la pratique privée. Le ministère a récemment revu les conditions liées à cette pratique. Et tous les spécialistes doivent les respecter. Après deux ans de pratique, on peut exercer parallèlement dans le privé. Par contre, les généralistes n’y ont pas droit. 

Bio express 

Dushyant Purmanan pratique la médecine à Maurice depuis 2003. Il exerçait alors à l’hôpital Nehru, à Rose-Belle. En 2008, il a fait sa spécialisation en pathologie en Inde. Depuis 2011, il est basé au laboratoire central de Candos. Membre de l’association depuis 2012, il a occupé la fonction de secrétaire. Depuis 2016, il en est le président. L’organisation existe depuis 1958 et compte 360 membres. 

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires