#50ansMoris: la femme, épine dorsale de l’économie

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Dans les années 70, les femmes travaillant dans la zone franche touchaient la moitié du salaire des hommes

Dans les années 70, les femmes travaillant dans la zone franche touchaient la moitié du salaire des hommes

De mère de famille à salariée. Le travail a rendu indépendante la femme. Et la zone franche a joué un rôle clé. En cette Journée internationale des femmes, nous revenons sur le rôle de la zone franche dans l’émancipation des Mauriciennes.

Début des années 70. La zone franche est lancée à Maurice. Des milliers d’emplois sont créés. La femme mauricienne, qui devait à l’époque se cantonner à son rôle d’épouse et de mère avant tout, commence à travailler. Le salaire est maigre, mais son ambition est grande. Elle a soif de liberté, est productive et est prête à tout. Le chômage est en baisse, la performance économique du pays en hausse. Grâce à elle.

La zone franche a créé énormément d’opportunités d’emplois pour la femme. «Surtout pour celles qui n’étaient pas éduquées et qui n’avaient jamais suivi de formation», dit le Dr Ramola Ramtohul, Senior Lecturer in Sociology and Gender Studies.

Reaz Chuttoo, syndicaliste, soutient, lui, que la zone franche a permis à la Mauricienne d’avoir une certaine liberté. «Avant l’Indépendance, elle était enfermée dans son rôle de mère de famille. Avec la zone franche, elle a vu là l’opportunité d’aller travailler.»

Pour Danielle Wong, ancienne directrice de la MEXA, la femme a découvert un pouvoir qu’elle ne se connaissait pas. «C’est à ce moment-là qu’elle est devenue un pilier de la cellule familiale. La femme, avant, était surtout une maman. Avec la création de la zone franche, elle a pu apporter sa contribution à la famille et a eu son mot à dire dans l’éducation des enfants», souligne-t-elle.

En effet, quand la Mauricienne a commencé à travailler, son ambition a changé, notamment pour ses enfants. «Étant salariée, elle pouvait payer les leçons particulières des enfants. Grâce à elle, la famille pouvait se permettre des extraset pas seulement l’essentiel», explique Reaz Chuttoo.

Même en 2018, la femme continue à atteindre difficilement des postes de responsabilité dans des entreprises.

Petit à petit, la femme se développe. Sa façon de voir les choses évolue. C’est à partir de là que l’on a cessé de privilégier l’éducation des garçons au détriment de celle des filles, avance Reaz chuttoo. «Une fille pouvait désormais aller à l’école, comme son frère», explique-t-il.

Le mouvement de grève des étudiants de Mai 75, suivi de l’avènement de l’éducation gratuite, ont certes donné davantage d’opportunités aux filles d’être éduquées. Mais c’est l’émancipation de la mère de famille qui a le plus contribué à ce changement. «À la maison, c’est la femme qui a transmis son ambition à ses enfants, surtout à sa fille. Elle ne voulait pas que cette dernière aille travailler dans des usines, mais qu’elle ait accès à l’éducation, comme les garçons», soutient Danielle Wong.

Outre son rôle dans l’émancipation de la femme, la zone franche a été cruciale dans le développement économique du pays. L’apport de la femme a été loin d’être négligeable. «Ce n’est un secret pour personne. La main-d’oeuvre de la zone franche était principalement composée de femmes, soit 95 % des employés», explique Reaz Chuttoo. «Ce secteur était un des plus grands employeurs de l’histoire du pays. À tel point que 95 000 personnes y travaillaient», estime Reaz Chuttoo.

Ce qui rendait ce secteur encore plus attractif, c’était sa main-d’oeuvre bon marché. Qui plus est, soutient Danielle Wong, «on payait une femme presque la moitié de ce que recevait un homme dans ce secteur».

Fait que confirme Anne-Marie Heviamoovia. Cette dernière se rappelle qu’elle gagnait Rs 2,50 de l’heure lorsqu’elle a commencé à travailler dans une usine, à l’âge de 17 ans. Une somme dérisoire, certes, mais qui importait beaucoup pour elle et aussi pour d’autres femmes.

«La Mauricienne voulait absolument avoir une certaine indépendance. Elle était productive et ne voulait pas perdre cette opportunité», soutient Reaz Chuttoo. «Cette productivité a permis d’attirer des investisseurs étrangers», raconte-t-il.

Emploi: les inégalités hommes-femmes persistent

Presque 50 ans plus tard, où en est la femme mauricienne ? Les filles réussissentmieux que le sexe opposé sur le plan académique ,et sont plus nombreuses dans les écoles. La femme a évolué sur le plan professionnel, occupant des postes de plus en plus importants. Pourtant, elle stagne toujours et n’a souvent pas les mêmes opportunités que les hommes. En effet, selon le rapport de Statistics Mauritius sur le genre, publié en 2016, 46 % de femmes en âge de travailler étaient en situation d’emploi, contre 74 % des hommes.

«Il est vrai que les femmes peinent à se faire une place dans les postes de direction»,soutient le Dr Ramola Ramtohul. D’ailleurs, si un plus grand nombre de filles étaient enregistrées pour un mastère en 2016 que de garçons, elles sont bien moins à s’inscrire pour des qualifications plus poussées.

Pourquoi la femme peine tellement à se hisser au sommet ? Pour Jane Raggoo, syndicaliste, cela est dû à la socialisation des filles. «Ça commence dès l’enfance. Ondonne à la fille des zouzou ménaz, des poupées. Les garçons jouent à des jeux plus ‘virils’. On place déjà les hommes et les femmes dans des rôles bien précis depuis l’enfance», explique-t-elle.

Comment cela entrave-t- il le parcours professionnel de la femme ? «Quand la fille arrive sur le marché du travail, c’est elle qui va devoir prendre des jours de congé pour s’occuper des enfants ou d’un proche qui est malade. C’est un inconvénient pour le patronat. Et il ne faut pas oublier que le pouvoir d’embauche réside dans leurs mains. Le choix est souvent fait dans l’antichambre. Si un homme et une femme ont les mêmes qualifications, on choisit l’homme», explique-t-elle.

Gravir les échelons

Le Dr Ramola Ramtohul rejoint les propos de Jane Raggoo. Elle avance que la pression familiale qui repose sur les épaules de la femme lui fait souvent défaut. «La femme a un triple fardeau. Quand elletermine sa journée au travail, elle entame une deuxième journée à la maison», soutientelle. Suivant cette logique, la femme hésite donc à prendre plus de responsabilités professionnelles.

La une de «l’express» du vendredi 8 mars 1968.

Toujours selon l’universitaire, qui a longuement étudié la sociologie de l’émancipation féminine, ce serait la raison pour laquelle les femmes opteraient pour des «soft jobs» tels que l’enseignement, où elle a plus de temps libre à accorder à sa famille.

Cela veut aussi dire que la femme est obligée d’accepter des postes moins bien payés et où la possibilité de gravir les échelons est minime. «Cette prison de gender roles la condamne à rester financièrement inférieure à l’homme, d’une manière générale», explique le Dr Ramola Ramtohul.

«Petit à petit, la femme se développe. Sa façon de voir les choses évolue. C’est à partir de là que l’on arrête de privilégier l’éducation des garçons au détriment de celle des filles.»

Mais Reaz Chuttoo vaplus loin. «Beaucoup de parents ne laissent pas leurs filles entreprendre des études pousséesparce que pour les filles, il y a un âge où elles ne peuvent plus prétendre à gagn enn mari», fait-il valoir. Pour cette raison, elles arrêtent leurs études assez tôt. «D’ailleurs, beaucoup de filles ayantfait des études très poussées ne se marient pas», estime-t-il.

Pour le syndicaliste, les hommes et leurs parents ne veulent pas trouver une fille «trop qualifiée». «So papa, mama pou dir li pa amenn enn belfi ki pou vinn fer dominer dan lakaz…»

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