#50ansMoris: le créole, une langue, plusieurs histoires

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La deuxième édition du Diksioner Morisien, sous la houlete d’Arnaud Carpooran, paru en septembre 2011, sera suivie d’une troisième édition en février 2019.

La deuxième édition du Diksioner Morisien, sous la houlete d’Arnaud Carpooran, paru en septembre 2011, sera suivie d’une troisième édition en février 2019.

Si le créole est aujourd’hui une fierté, cela n’a pas toujours été le cas. À la veille de l’Indépendance, la langue créole était certes parlée, mais il n’y avait aucune trace écrite dans les journaux. Le combat pour sa reconnaissance a été long et n’est pas encore terminé.

«Le créole est une langue qui prend naissance lorsqu’au moins deux langues entrent en collision», explique Dev Virahsawmy, linguiste. Les langues perdent alors plusieurs éléments superflus et ne retiennent que l’essentiel. Puis, elle évolue, se structure et devient la langue d’un pays. «Par la suite, cette nouvelle langue, lorsqu’elle est bien installée, devient une langue maternelle et prend le nom du pays», explique-t-il. L’anglais, de ce fait, est une langue créole, tout comme le créole mauricien.

Au conseil municipal

Lorsque le pays a accédé à l’Indépendance, l’anglais avait été retenu comme langue administrative, et le créole n’était pas reconnu. Il a fallu attendre 1977, lorsqu’Élie Michel a été élu comme conseiller municipal à Beau-Bassin–Rose-Hill, pour que le créole fasse son entrée officiellement dans les instances du gouvernement. «Élie ne parlait ni le français ni l’anglais. Il avait déposé une motion pour pouvoir s’exprimer en créole», explique Sylvio Michel, frère du pionnier dans le combat pour le créole.

Jean Claude de l’Estrac, alors maire, a, lui, déposé une motion pour que les débats soient en créole. La coalition PTr-PMSD était farouchement contre cette démarche et a essayé de renverser cette motion, en passant par le Parlement, mais elle n’est pas arrivée à son but. Kher Jagatsing, alors ministre du Logement, avait affirmé que le créole allait créer «une bande d’idiots». Mais le mouvement était en marche et peu après, Kader Bhayat, lord-maire, autorise l’utilisation du créole dans son conseil municipal.

De la rue au Parlement

La suite logique a été de proposer le créole au Parlement, et le 5 novembre 1977, ce n’est nul autre qu’Anerood Jugnauth lui-même qui porte cette motion au Parlement. «This Assembly is of opinion that the Creole language should be authorised in the Legislative Assembly and that government should take the necessary steps to introduce appropriate legislation to amend the relevant section of the Constitution accordingly

Mais 39 ans après, le ministre mentor a changé d’avis. Répondant à une question de Franco Quirin, en avril 2016, il avait déclaré qu’il est contre. «There are a number of issues that would need to be addressed before contemplating the formal use of the Mauritian Creole language in the National Assembly. As far as I am concerned, I will never accept to introduce Creole language in the National Assembly», avait-il dit.

Création du lexique approprié

Le combat pour l’introduction du créole au Parlement est toujours en cours, mais Dev Virashawmy explique que ce ne serait pas une bonne idée. «Nos parlementaires ne savent pas parler créole correctement, pourquoi leur demander de s’exprimer dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas ?» ironise-t-il.

Mais Arnaud Carpooran, universitaire et concepteur du Diksioner Morisien, dans un entretien, avait, lui, dit que le créole mauricien sera introduit au Parlement en temps et lieu. Selon lui, il y a plusieurs termes parlementaires, comme les «Standing Orders», qui n’existent pas en créole. Il faudra que tout ce lexique soit créé avant de parler de l’introduction du créole au Parlement. Pour l’heure, il n’y a que le Mouvement patriotique qui a pris position en faveur de l’introduction de notre langue nationale au Parlement.

A l’école

Si la langue de la rue n’est pas encore au Parlement, elle a fait du chemin depuis l’Indépendance. Après un long combat mené par Lalit et les Verts Fraternels, le créole est introduit comme matière dans les écoles en janvier 2012. «Avoir cela comme langue, c’est bien. Mais il faut que cela devienne le médium d’enseignement. Nous sommes le seul pays au monde qui utilise une autre langue que la langue maternelle pour l’apprentissage des enfants, et c’est un crime», ne cesse de répéter Dev Virashawmy.

A la télévision

Quant à la Mauritius Broadcasting Corporation, il a fallu attendre les années 2000 pour qu’un journal télévisé en créole soit lancé. «Il était inconcevable que les gens n’aient pas accès à l’information dans leur langue maternelle», avance Sylvio Michel, qui a été l’un des plus fervents militants pour le créole à la télévision.

À l’aube des 50 ans d’Indépendance de Maurice, tous s’accordent à dire que le créole n’est plus un patois mais une langue à part entière. «Il existe un dictionnaire, des poèmes, des romans… Même les livres sacrés sont en créole maintenant», dit Dev Virahsawmy pour justifier sa position.

Langue vivante

Le créole de nos grands-parents était totalement différent du nôtre. Des expressions se perdent, d’autres apparaissent dans le paysage. L’explication est que le créole est une langue vivante. «Mais il y a aussi le fait que nous évoluions culturellement et la langue s’adapte», dit Dev Virahsawmy. Notre manière de cuisiner, de nous déplacer, bref, de vivre, a changé, et le vocabulaire a évolué avec.

Prenons les jeux. Demandez à un gamin de faire une partie d’«aring bouring » ou de «gouli danta», il vous regardera comme si votre «lespri inn pike» avant de retourner à ses consoles. Mais tous s’accordent à dire qu’auparavant, le créole d’autrefois, avant l’avènement de l’occidentalisation, avait plus de saveur.

Nos grands-parents avaient le verbe haut en couleur. Et mettaient leurs «konserv» pour se protéger les yeux du soleil. Allez savoir pourquoi les lunettes de soleil étaient ainsi désignées. Puis, ils prenaient le bus pour aller «anvil ». Pendant longtemps, la capitale a été la seule ville du pays et se rendre «anvil» ne pouvait laisser aucun doute sur la destination. D’ailleurs, les Portlouisiens, qui étaient «gran nwar» – eh oui, même ceux qui étaient petits et de teint clair – considéraient toute région hors des frontières de leur localité comme des «bitasion». Même aujourd’hui, les rares fois où le terme est encore prononcé, il garde cette connotation péjorative.

Outre les expressions, les chiffres avaient aussi une place spéciale dans les conversations d’antan. Autrefois, un «zennzan» avait une «35», et non une «fam». Si la «35» était très jeune, elle était une «17». D’ailleurs, s’il ne se mariait pas avec elle, il restait «zennzan», peu importe son âge. S’il se mariait, il devait passer par le mariage religieux et le «maryaz lapolis», c’est-à-dire devant l’officier de l’état civil.

Bref, nos grands-parents avaient toute une panoplie de descriptifs qui sont souvent repris par les politiciens lorsque leur «tartari pran zot». Pas compris ? Remplacez par «babani». Non plus ? «Nérasténi», alors ? Toujours pas ? Il reste à espérer qu’un Diksioner Morisien pourra vous mettre sur la voie…

Photo du jour

Miss Young Farmer 68

Miss Mauritius n’existait certes pas, mais les plus jolies Mauriciennes avaient quand même l’opportunité de se mettre en valeur. Shobah Buckory avait été élue Miss Young Farmer 1968, événement organisé par la Fédération nationale des jeunes fermiers. Il a fallu attendre 1970 pour que Primerose Obeegadoo organise le premier concours de Miss Mauritius.

La une de «l’express» du mardi 5 mars 1968.
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