Vinesh Hookoomsing, professeur de linguistique: «Le trilinguisme est le tierce gagnant pour notre réussite»

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Vinesh Hookoomsing, professeur de linguistique.

Vinesh Hookoomsing, professeur de linguistique.

De sa graphie à son enseignement en passant par les débats sur son introduction au Parlement, le créole enflamme toujours les passions. La langue a-t-elle atteint sa légitimité ? Vinesh Hookoomsing analyse la situation à l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée le 21 février.

Du Grafi Larmoni au Diksioner Morisien, comment a évolué la langue créole à Maurice ?
Comme on est dans la célébration des 50 ans de l’Indépendance, il est bon de rappeler l’existence de notre langue commune, le créole mauricien – morisien tout court –, qui s’est imposée au pays comme le ciment de l’unité nationale. Mais sa reconnaissance en tant que telle par l’État n’a pas suivi, d’où l’émergence d’initiatives individuelles et collectives, donc privées, pour développer la langue, la doter d’une orthographe, rédiger sa grammaire, produire un dictionnaire. Tout le travail d’aménagement de la langue a été fait.

Au moment de l’Indépendance, c’était encore prématuré. L’État était sensible au créole, mais il avait déjà développé une culture de la diversité. La langue créole n’en faisait pas partie. La priorité était un rééquilibrage des langues occidentales et dites orientales, dont celles de l’Inde et de la Chine.

Ce n’est qu’en 2004 que l’État a décidé de prendre ses responsabilités et de proposer l’harmonisation des graphies standardisées entre-temps par des linguistes, écrivains, activistes culturels et groupes associatifs. Le premier Diksioner Morisien monolingue rédigé en Grafi larmoni en est l’exemple concret. Cinq ou six ans après, l’État a enfin mis en place une Akademi Kreol Morisien pour préparer l’introduction du créole morisien à l’école. Pour ce faire, il l’a placé dans le panier des langues ancestrales optionnelles et l’Akademi dans un tiroir.

Pourquoi a-t-elle terminé dans un tiroir ?
L’Akademi avait pour tâche principale de faire du créole une langue standard. À l’époque, il fallait la doter de trois piliers fondamentaux : une grammaire, un dictionnaire et une orthographe. C’était comme acquis pour l’État. Mais de notre côté, à l’Akademi, on voulait continuer ce travail de standardisation. Car c’est dynamique. Il y a encore beaucoup à dire sur la grammaire, le lexique, etc.

Quel en est l’impact comme médium d’enseignement ?
Cette question revient avec persistance car elle est au coeur du problème de la langue maternelle. À Maurice, le créole n’est pas entré comme langue d’enseignement mais comme matière. Pourtant, dans le premier cas de figure, cela servirait à enseigner d’autres matières. Dans la logique de son introduction, le créole aurait dû être employé comme médium d’enseignement durant les trois premières années. Cela servirait à consolider la base. Puis, il aurait pu passer comme matière à part entière après.

Apprendre dans sa langue maternelle est un principe universel. Mais pour des raisons sociohistoriques, les contextes créolophones posent problème, qu’il s’agisse des Caraïbes ou de l’océan Indien, à l’exception des Seychelles. Le système éducatif mauricien est assez rigide. Un certain conservatisme perdure malheureusement.

«Ces barrières, s’il y en a, peuvent être le résultat de revendications sectaires, de préjugés sociaux, voire de l’héritage colonial.»

Pourquoi cela marche aux Seychelles ?
Ce pays a justement commencé avec le créole comme langue d’enseignement. À Maurice, ce n’est pas le cas. On ne peut mettre la langue maternelle dans le même panier que les versions ancestrales. Pour reprendre l’exemple des Seychelles, en 1977, un gouvernement socialiste à parti unique a été institué. Il y avait alors trois langues nationales : l’anglais, le français et le créole seychellois. Ce dernier était la langue d’enseignement. En 1981, il a changé l’ordre ; avec le créole, l’anglais et le français.

Et vers 1993, les Seychelles ont changé de régime pour la libéralisation du multipartisme. Une opposition et une démocratie parlementaire étaient créées. On a gardé l’ordre des langues nationales mais, dans le cas du créole, il est devenu la langue de l’Assemblée nationale aussi bien dans les discours que dans les procès-verbaux.

Quelles sont les barrières à l’insertion du créole dans la pédagogie ?
Ces barrières, s’il y en a, peuvent être le résultat de revendications sectaires, de préjugés sociaux, voire de l’héritage colonial. Cela dit, le rapport du locuteur mauricien contemporain avec sa langue a beaucoup évolué. La quasi-totalité de la population s’exprime sans complexe dans la langue du terroir. Le dernier recensement évaluait à 97 % le taux d’enfants grandissant avec cette langue maternelle.

L’école mauricienne existe depuis des siècles, tandis que le créole à l’école n’y est que depuis sept ans. Il ne faut pas dramatiser. Aujourd’hui, il y a une bonne appropriation de cette langue. On ne peut fonctionner sans le créole, ni sans les autres langues d’ailleurs. Nous devons être conscients du trilinguisme, qui est le tiercé gagnant pour la réussite de Maurice. À côté, les autres langues sont des références. Elles n’ont pas le même rayonnement.

Avons-nous atteint la reconnaissance voulue au départ pour cette langue ?
Nous avons atteint la reconnaissance du créole. La littérature mauricienne est forte, présente et vivante. La compilation de textes littéraires produits pendant la période coloniale est conséquente. On pourrait là se référer à l’ouvrage de Furlong et Ramara. Des productions post-indépendance depuis Dev Virahsawmy jusqu’au recueil de haïku d’Anaas Ruhomaly témoignent de la richesse et la diversité du créole morisien. En même temps, nous devons valoriser notre trilinguisme.

Les débats sur l’usage du créole mauricien au Parlement sont toujours aussi passionnés. Quelle est votre position à ce sujet ?
Prenons exemple sur les Seychelles : «The proceedings and language of the National Assembly is Seselwa but any member may address the Chair in English or French.» Quant à Maurice, on fera l’inverse : «The language of the National Assembly is English, but any member may address the Chair in French or Mauritian Creole.» Ce n’est qu’une question de temps ! Je crois que le créole passe bien au Parlement. Le registre est poli et courtois. S’il y a des mots déplacés, cela se passe déjà dans ce contexte politique mais en anglais.

Au sein de la jeune génération, le créole est critiqué pour ses risques de transcription de la phonétique à l’écrit. Qu’en est-il ?
Je suis chercheur universitaire et je peux comprendre cela. En effet, cela peut se produire car l’adolescent n’a pas eu l’occasion d’apprendre la graphie. Encore une fois, ceci est dû au fait que le créole est enseigné comme matière. La jeunesse mauricienne joue avec les lettres et écrit le créole comme elle le peut. Elle n’a pas été initiée à l’orthographe standard.

D’un autre côté, si cette génération y était initiée, elle pourrait trouver cela contraignant ; alors qu’elle voudrait que cela se fasse librement. Cela prévaut dans d’autres cas de figure. Lisez les commentaires dans les médias. Vous voyez le massacre… (NdlR : illustration ci-contre…)

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