#50ansMoris: ces institutions méconnues qui ont aussi modernisé Maurice

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Le collège d’État Sookdeo Bissoondoyal, à Rose-Belle, sort de terre grâce aux employés de la Development Works Corporation, fin des années 70.

Le collège d’État Sookdeo Bissoondoyal, à Rose-Belle, sort de terre grâce aux employés de la Development Works Corporation, fin des années 70.

L’île Maurice indépendante avait à faire face à de grands défis. Ceux de réduire la pauvreté, de créer des infrastructures, surtout dans les régions rurales, et aussi de trouver des emplois pour ces nombreux jeunes, dont la majorité ne détenait qu’un certificat de sixième année du primaire. Le taux de chômage dépassait les 10 %. La jeune nation créa ainsi des institutions qui aidèrent à mettre Maurice sur les rails du progrès.

Des ouvriers des travaux publics s'affairant à construire des routes.

Les jeunes ayant un diplôme du School Certificate pouvaient être embauchés dans le secteur public, notamment comme instituteurs, infirmiers ou policiers. Les autres allaient être recrutés comme laboureurs au sein des institutions nouvellement créées, telles la Development Works Corporation, la Rural Development Unit ou la Malaria Unit.

Il y avait ce fameux département pour les travaux publics, connu comme «quatre jours à Paris». Département tant décrié mais qui avait sa raison d’être. Sans cela, le pays aurait pu connaître une explosion sociale, avec des jeunes désœuvrés et exposés aux divers fléaux. De nos jours, beaucoup de Mauriciens ne savent pas, par exemple, qu’il existait des Special Police Constables ou «la police cinq roupies» comme on les surnommait, qui ont énormément contribué à la sûreté du pays.

Nos dirigeants de l’époque, même avec beaucoup de défauts, étaient quand même des visionnaires. Car, sans ces institutions, et sans ces hommes et ces femmes, le pays aurait sans doute pris plus de temps pour sortir de la pauvreté. Nous avons rencontré quelques-uns de ces pionniers qui ont travaillé au sein de ces institutions.

Dewan Quedou: «Des parlementaires casaient leurs agents»

Dewan Quedou, président du conseil des syndicats.

Vous étiez un des travailleurs de la Development Works Corporation et, aujourd’hui, vous dirigez le conseil des syndicats, qui regroupe près de 120 000 employés. La création de ces institutions à l’époque avait-elle sa raison d’être ?

Je précise que je suis aussi le président du Mauritius Trade Union Congress. Vous avez raison. L’île Maurice indépendante avait beaucoup de jeunes chômeurs. Le gouvernement avait de grands défis à relever.

D’une part, il y a eu les vagues migratoires et, d’autre part, les Britanniques pensaient que les Mauriciens ne pourraient pas progresser. Alors, le gouvernement a lancé de vastes chantiers, avec la création de ces institutions.

Mais ne pensez-vous pas que c’était des emplois improductifs ?

Non, pas du tout. Il fallait qu’il y ait des écoles, des routes, des terrains de foot, des village halls, Ce sont les employés de la Development Works Corporation (DWC) qui ont construit ces infrastructures. Il y a la Rural Development Unit et la section des travaux publics qui ont énormément contribué à mettre sur pied ces infrastructures.

La DWC était devenue un éléphant blanc par la suite, ce qui provoqua sa fermeture. Pourquoi ?

Il y a eu une mauvaise gestion de la DWC. Des députés et des ministres ont voulu caser leurs agents dans cette institution. Mais la DWC n’était pas non plus payée pour des travaux réalisés. Et à chaque fin du mois, ses employés devaient recevoir leurs salaires. Juste avant sa fermeture, on n’y comptait que moins d’un millier d’employés. Beaucoup avaient été transférés dans d’autres départements gouvernementaux.

Santaram Ragoobar: «La National Development Unit a été créée pour mettre sur un pied d’égalité nos villages et nos villes»»

Santaram Ragoobar, le premier diplômé de son village, Arsenal.

C’est peu après l’Indépendance que la Rural Development Unit (RDU) a été créée, pour apporter le développement dans les villages dépourvus de facilités dont disposaient les villes. La RDU était pilotée par le ministère du Développement économique, sous la houlette de Kher Jagatsingh. À cette époque, les quelques diplômés dont disposait le pays, qui avaient été surtout formés en Inde, trouvaient leur place au sein de ce département.

L’un de ces jeunes était Santaram Ragoobar, qui habite Arsenal. Il a été le premier diplômé de son village. Quand il est recruté en 1975, la RDU avait comme directeur Oumashankar Hawoldar. Santaram Ragoobar est ainsi embauché comme Village Development Officer. Il est attaché au village de Poudre-d’Or.

«Ce village côtier n’avait rien comme infrastructures, sauf un hôpital et quelques bâtiments coloniaux. On rencontrait des conseillers du village et on tenait des réunions parfois sur la plage, pour connaître leurs demandes. Il fallait construire des routes, un village hall, améliorer le bâtiment de l’école, apporter l’eau courante et l’électricité au plus près des habitants et aussi aménager des infrastructures pour les jeunes et les enfants. C’était comme ça dans presque tous les villages. Ensuite, c’est la Development Works Corporation qui était appelée à réaliser les travaux. Les bases étaient jetées et dans les années 80, il y a eu la création de la National Development Unit pour mettre sur un pied d’égalité nos villages et nos villes.»

Dipnarainsing Bhuruth: «La Development Works Corporation a apporté sa pierre à la construction du pays»

Dipnarainsing Bhuruth, un des premiers employés de la Development Works Corporation.

Elle était tellement décriée par des politiciens et par une bonne partie de la population qu’elle a dû fermer ses portes il y a une dizaine d’années. Mais la Development Works Corporation (DWC) a beaucoup œuvré pour la construction de l’île Maurice post-indépendance.

Dipnarainsing Bhuruth a été l’un des premiers employés de cette institution. Il a été chef inspecteur des Travaux et a été même président de l’organisme pendant deux années. Il fut aussi syndicaliste et président de la Fédération des syndicats des corps constitués (FSCC). Il a dû se battre pour au moins retarder la fermeture de cette institution et se vante d’avoir été le premier à introduire le Voluntary Retirement Scheme, en 1994-95, bien avant l’industrie sucrière.

20 000 employés à la Development Works Corporation

Ce sont des jeunes, qui étaient embauchés pour des emplois connus comme «quatre jours à Paris», qui viennent former l’ossature de la DWC. Auparavant, ils ne travaillaient que quatre jours par semaine, avec un maigre salaire. À la DWC, ils deviennent des salariés et ont la garantie de toucher un salaire à chaque fin du mois.

La DWC comptait jusqu’à 20 000 employés. Par la suite, après son démantèlement, un bon nombre ont été redéployés dans différents ministères et départements gouvernementaux.

Construction d'écoles et élevage

Dipnarainsing Bhuruth soutient que la DWC a décroché des contrats pour la construction de plusieurs écoles et collèges, surtout ceux connus à l’époque comme Junior Secondary Schools. Les employés ont construit de nouvelles routes à travers le pays.

Il se souvient que la Banque mondiale avait financé un projet d’élevage. «On donnait des poules, des lapins, des vaches et des porcs aux pauvres des régions rurales. Les employés de la DWC allaient y construire des étables et autres poulaillers. Il y avait aussi une distribution d’arbres fruitiers.»

Critiques

La DWC fait aussi l’objet de critiques. «On disait que les employés n’avaient rien à faire. Mais savez-vous pourquoi ? Le gouvernement n’honorait pas ses engagements financiers envers la DWC en dépit des contrats signés. Comment alors poursuivre le travail ? Je me suis battu, surtout avec le ministre des Finances d’alors, Rama Sithanen, pour que la DWC ne ferme pas ses portes. On faisait aussi des jaloux, car on décrochait la majorité des contrats de construction. Il y avait des lobbies du secteur privé pour favoriser la fermeture.»

Suryadeo Sungkur: «La Malaria Unit nettoyait les rivières»

Suryadeo Sungkur a été affecté à la Malaria Unit.

En 1970, Suryadeo Sungkur se joint au ministère de la Santé, en compagnie de Showkutally Soodhun et de Georgy Candahoo, qui deviendra député dans les années 80. Ils sont basés à l’hôpital SSRN, à Pamplemousses. Ensuite, celui qui deviendra aussi «pandit», est transféré à la Malaria Unit. Il est affecté dans la région de Port-Louis.

Son travail consiste à nettoyer les canaux, rivières et drains. Il aide à garder les berges des rivières propres et la végétation qui y poussait était bien entretenue. Dans cette même unité, il y avait une équipe qui devait faire la pulvérisation des environs, afin d’éliminer les moustiques.

Suryadeo Sungkur se dit triste que de telles équipes n’existent plus aujourd’hui. «C’est une des raisons pour lesquelles les rivières sont polluées et recouvertes de feuilles et de branches mortes». Il dit ne pas comprendre le fait qu’il y ait des campagnes de démoustication uniquement quand il y a des épidémies, alors qu’actuellement, il y a une prolifération de moustiques à travers le pays et pas de campagne.

Bobaun Backory: «Les Special Police Constables faisaient le travail le plus dur !»

Bobaun Backory, un des Special Police Constables.

Des policiers à temps partiel, connus comme des Special Police Constables (SPC), ou encore «la police cinq roupies». Cette catégorie de policiers, introduite au début des années 60, a existé jusqu’en 1978. Bobaun Backory était l’un d’eux. Ayant étudié jusqu’à la Form V, il se trouve parmi les milliers de jeunes sans emploi. Il rencontre un ami policier et lui demande comment faire pour se joindre à la force policière.

Il apprend que pour faire partie des SPC, il fallait écrire directement au Commissaire de police. Ce qu’il fait. Entre-temps, il demande à deux autres amis chômeurs de faire de même. Au bout de quelques semaines, ses deux amis obtiennent une entrevue aux Casernes centrales et lui, il attend toujours.

Néanmoins, le jour de l’entrevue de ses deux amis, il se rend au quartier général de la police et plaide son cas avec un haut gradé. Il est alors inscrit pour l’interview et se retrouve finalement parmi la centaine de jeunes qui sont embauchés comme SPC.

Deux équipes

Bobaun Backory explique que ces SPC étaient divisés en deux groupes. Une équipe est affectée à Port-Louis-Sud et l’autre à Port-Louis-Nord. Comme il habite Plaine-Verte, il est rattaché à la division du Nord. «Dans cette région, on ne travaillait que deux ou trois fois par semaine tandis qu’à Port-Louis-Sud, il y avait plus de boulot. La raison c’est que souvent il y avait des grèves, notamment dans le port et aussi il fallait surveiller les Casernes.»

Comme SPC, il a à assurer la sécurité des résidences des ministres, comme celles de sir Satcam Boolell, à la rue Bancilhon ; de sir Veerasamy Ringadoo, à la rue Mère Barthélémy, ou encore celle de Raouf Bundhun, à la rue Wellington.

Salaire

Au départ, ces policiers touchent Rs 5,70 par jour et, quelques années après, Rs 6,72. Ils ne percevaient souvent que moins de Rs 50 par mois. Heureusement pour lui, il allait être plus tard transféré à Port-Louis-Sud, où il obtiendra jusqu’à Rs 120 par mois.

Bobaun Backory se souvient que ses camarades et lui recevaient toujours des uniformes, des chaussures et casques usagés. Ceux qui avaient déjà été utilisés par des policiers de la force régulière. Outre la surveillance des maisons ministérielles, ces policiers de Rs 5,00 travaillaient souvent à la maison de jeux l’Amicale.

Ses collègues et lui étaient appelés à travailler durant les deuxième et troisième équipes (soit entre 15 heures et 7 heures le lendemain matin). Comme Bobaun Backory habitait non loin du poste de police de Plaine-Verte, à chaque fois qu’il y avait des policiers qui se faisaient porter pâle, il était appelé à les remplacer.

Ce sont toujours eux qui allaient assurer la surveillance d’une voiture accidentée ou celle du corps d’un pendu, aussi loin qu’il se trouve. Ils devaient aussi poireauter à la morgue ou être présents au Police Cell. Bref, le travail difficile était pour eux.

La une de «l’express» du lundi 19 février 1968.
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