#50ansMoris: Politique - kouma enn mamzelle fer fas...

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Ghislaine Henry, prenant la parole, en 1976, devant une assemblée composée principalement d’hommes.

Ghislaine Henry, prenant la parole, en 1976, devant une assemblée composée principalement d’hommes.  

La femme obtient le droit de vote à Maurice. Aux toutes premières élections, après le suffrage universel, une femme se présente à l’électorat et est élue. Son nom : Emilienne Rochecouste. Aux élections suivantes, plusieurs femmes lui emboîtent le pas. Parmi elles, Radha Poonoosamy, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Vidula Nababsing… Elles font fi des rôles traditionnels que leur impose la société et s’engagent.

Cependant, de nos jours, observe l’académique et spécialiste en démocratie Roukaya Kasenally, le militantisme féministe en politique n’est plus le même. En sus de cela, 50 ans après notre accession à l’Indépendance, Maurice est encore loin du quota de 50 % de femmes au Parlement, préconisé par le protocole de la Southern African Development Community (SADC) sur le genre.

Aujourd’hui, des 68 députés, seules huit sont des femmes, soit 11,6 %. Le pourcentage de femmes parlementaires plafonne, d’ailleurs, à 20 %. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de politiciennes ?

Quels obstacles rencontrent-elles ? Comment la femme fait-elle pour se frayer un chemin en politique ? Éléments de réponse.

D’emblée, le langage des hommes en politique est décrié par les politiciennes. «Le langage de l’homme peut être très blessant», soutient Sheila Bappoo, qui a occupé le poste de ministre des Droits de la femme, celui du Travail et de la Sécurité sociale, entre autres. Des propos que rejoignent ceux de Jocelyn Chan Low, historien et observateur politique. Il qualifie la scène politique de «monde impitoyable».

Shirin Aumeeruddy-Cziffra et Jean Claude de l’Estrac, entourés de partisans lors de la campagne électorale pour la partielle de janvier 1995.

Lynchage sur les réseaux sociaux

Sheila Bappoo se rappelle surtout des commentaires désobligeants concernant le physique de la femme. «Ce sont seules les femmes qui ont droit à ce genre de commentaires. C’est une manière facile de les atteindre, on dirait», souligne-t-elle. Avant d’évoquer les propos du leader du Reform Party, Roshi Bhadain, à l’encontre de Tania Diolle.

La députée mauve Danielle Selvon est, pour sa part, d’avis que le langage désobligeant ne s’arrête pas à ceux qui font de la politique. Elle fait valoir qu’avec l’avènement des réseaux sociaux, le public en général prend plaisir à s’adonner au lynchage de la femme. «Des fois, c’est terrible ce que la femme subit. Les commentaires sur les réseaux sociaux sont effrayants. On peut critiquer la politique, mais pas se montrer méchant.»

Ce genre de propos peut facilement décourager la femme à s’engager en politique, avance Sheila Bapoo, qui a commencé sa carrière à l’âge de 25 ans. «Lorsqu’on écoute des politiciens parler entre eux, surtout lorsqu’il s’agit des femmes, la famille nous décourage de faire de la politique.»

Même son de cloche du côté de Leela Devi Dookun. «Moi, j’ai eu de la chance. On m’a toujours encouragée. Mon époux m’a soutenue, mais il se peut qu’il y ait une réticence de la part de la famille», affirme-t-elle.

Autre obstacle : son rôle de femme avant tout. «Avant, la femme était maman d’abord», se rappelle Shirin Aumeeruddy-Cziffra, la première femme mauricienne à avoir atteint le rang de ministre. Elle a été ministre de la Justice, des Droits de la femme et de la Famille.

Traitement différent

Aujourd’hui, même si la situation a beaucoup évolué, Leela Devi Dookun avoue que la femme joue toujours un rôle important à la maison ; ce qui peut empêcher cette dernière d’avancer. «Comme je l’ai dit, moi j’ai eu de la chance. Mes parents n’habitaient pas très loin, donc, j’ai pu leur laisser mon fils. Et ma famille me soutenait énormément.»

Le manque de femmes en politique reposerait, selon certains, sur la volonté des leaders. En effet, Sheila Bappoo et le Dr Roukaya Kasenally s’accordent à dire que la décision finale de faire confiance à la femme revient aux leaders politiques. «C’est chagrinant que ça soit le cas, mais les leaders décident le plus souvent en faveur des hommes», lâche Sheila Bappoo.

D’ailleurs, elle se rappelle s’être demandée à plusieurs reprises si elle n’avait pas été choisie seulement pour être un symbole de la volonté du parti d’inclure les femmes. «Surtout quand j’étais la seule au Conseil des ministres, c’était gênant.»

Mais tout n’était pas perdu. Pour Sheila Bappoo, même si l’atmosphère était parfois difficile, les relations avec les homologues de son parti étaient plus au moins cordiales. «Ils ne me traitaient pas différemment.»

Leela Devi Dookun affirme, qu’elle n’a jamais eu de problème sur la scène politique. «Pour moi, ce sont les femmes qui doivent faire le pas. Nous ne sommes pas traitées différemment, il n’y a pas de problème. Ce sont les femmes qui doivent prendre l’initiative.»

Danielle Selvon est, quant à elle, bien consciente des aléas qui peuvent empêcher la femme de s’engager en politique. Mais avec une bonne organisation et de la volonté, souligne-t-elle, tout est possible. «Je suis avocate, maman, épouse, politicienne et j’ai même écrit un livre. Avec l’organisation, et la volonté on peut y arriver.»

Femmes en politique: les grandes premières

1916
Marthe Sapet était la toute première femme journaliste politique à Maurice. Elle était rédactrice en chef de l’«Aurore de l’île Maurice» en 1916, pendant la Première Guerre mondiale. «Elle était extrêmement proche du petit peuple et avait, d’ailleurs, été condamnée pour diffamation», fait ressortir Jocelyn Chan Low, historien et observateur politique.

1947
L’île Maurice passe au suffrage universel et les femmes ont le droit de vote pour la première fois.

1948
Les femmes participent pour la première fois aux élections. Elles sont environ 15 000 à s’inscrire et 21 % des votants sont des femmes.

La première femme est élue au Parlement : Emilienne Rochecouste. La parlementaire, qui était aussi enseignante, est élue deuxième députée de la circonscription Plaines-Wilhems–Rivière-Noire. Elle a beaucoup travaillé pour les jeunes internés dans des centres correctionnels.

10 juin 1975
Radha Poonoosamy est élue ministre de la Condition féminine. Elle devient, donc, la première femme ministre de Maurice. Radha Poonoosamy était, cependant, d’origine sud-africaine. Elle est arrivée à Maurice à l’âge de 29 ans.

1976
Pour la première fois, plusieurs femmes obtiennent un ticket pour prendre part à une élection. D’ailleurs, Ghislaine Henry (1) du PMSD, Shirin Aumeeruddy-Cziffra et Vidula Nababsing (2), deux députées MMM, sont élues au Parlement.

1982
La première femme ministre mauricienne est élue. Il s’agit de Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Cette dernière est aussi activiste féministe et fondatrice d’un mouvement pour la femme : la Ligue féministe.

2010
Monique Ohsan Bellepeau, journaliste, est nommée, en 2010, première femme à occuper le siège de vice-présidente de la République de Maurice. Elle assurera l’intérim à la présidence pendant deux mois, en 2012.

2014
Une femme est nommée speaker de l’Assemblée nationale pour la première fois. Maya Hanoomanjee, candidate battue aux élections de 2014, était auparavant haute fonctionnaire.

2015
Ameenah Gurib-Fakim est nommée présidente de la République, étant la première femme à occuper cette fonction. Elle est une académique respectée internationalement et détient un doctorat en chimie.

2017
Fazila Jeewa-Daureeawoo est la première femme à être nommée vice-Première ministre. Propulsée n°4 du gouvernement, l’avocate de formation est la première femme à occuper une aussi haute fonction au sein d’un gouvernement.

Dr Roukaya Kasenally: «La politicienne est une opportuniste»

Dr Roukaya Kasenally, académique et membre fondatrice de Mauritius Society Renewal.

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes en politique ?
Avant, il y avait des femmes fortes sur la scène politique. Des femmes comme Shirin Aumeeruddy-Cziffra, qui avaient la capacité de speak out sa pensée. Malheureusement, les choses ont changé. La première raison est que les leaders sont toujours des hommes. Il n’y a même pas de co-leader femme. Ce sont les hommes qui décident qui va avoir un ticket ou une promotion. Et donc, c’est dans leurs mains que repose ce pouvoir. La femme est aussi à blâmer.

Vous dites qu’avant, il y avait des femmes qui avaient la capacité de s’imposer. N’est-ce pas le cas maintenant ?
Maintenant, la politicienne est une opportuniste politique. C’est une autre raison pour laquelle la cause de la femme en politique n’avance pas. Tout le monde veut avoir un ticket. Cette lutte féministe devrait transcender les frontières d’un parti. Mais, à Maurice, elles jouent le jeu. Les femmes jurent allégeance au leader, pas à leurs mandants ou à la cause. La politicienne est sous l’influence du culte du leader. Elles veulent juste s’assurer qu’elles resteront au pouvoir. La vraie politique, c’est le clash des idées.

C’est pour cela que les femmes ne réagissent pas quand leurs homologues du même bord politique sont sexistes ?
Dans un parti politique, la liberté d’expression est très restreinte, quasi inexistante. Il faut toujours s’assurer d’avoir la permission du leader pour parler. Nita Deerpalsing, par exemple, avant d’être au Parti travailliste, savait vraiment s’imposer. Mais après… Pourtant, c’est la cause qui devrait primer avant la politique politicaille. Par contre, quand il s’agit d’un membre d’un parti adverse, là, c’est de l’opportunisme politique, l’occasion de se redorer le blason. Le citoyen ne condamne pas assez.

Vous parlez de collaboration inter-parti. Le «ParliamentaryGender Caucus» est un bon début, vous ne trouvez pas ?
C’est une excellente initiative pour pousser des agendas féministes. Mais est-ce qu’il y aura un vrai engagement, en sachant que la speaker qui préside le caucus est biased ? Et surtout, qu’est-ce qui figurera vraiment à l’agenda ?

En trois ans, nous avons eu notre première femme présidentede la République, speaker de l’Assemblée nationale et vice-Première ministre. Qu’en pensez-vous ?
Est-ce que ça change la dynamique en politique ? Pour les gens qui les ont mises là, oui. Par exemple, Paul Bérenger n’arrêtait pas de crier haut et fort sur tous les toits, aux dernières élections, que le MMM était un des seuls partis à avoir choisi une femme candidate à une élection. En plus, presque toutes sont controversées. Et les femmes sont encore plus dans le firing line que les hommes. «Elle a gaffé parce que c’est une femme», dira-t-on. Cinquante ans après notre Indépendance, l’évolution économique est bien là, mais la mentalité n’a pas changé.

La une de «l’express» du 15 février 1968.

«Fort courant d’opinion en faveur d’une zone franche.» C’est le titre de la une de «l’express» du 15 février 1968. La création de cette zone franche, qui s’est faite dans les années 70, a, d’ailleurs, créé une multitude d’emplois pour les femmes. Elle est citée par beaucoup pour avoir été un événement majeur qui a contribué à l’émancipation de la femme.

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Retour dans l’histoire. Que s’est-il passé dans l’année 1968, année durant laquelle le pays a accédé à l’indépendance ? Quelle évolution depuis ce temps ? Nous vous proposons une série d’articles et de photos en marge des 50 ans d’indépendance de Maurice.

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