#50ansMoris: Konzé piblik, pa fer riyé!

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À l’époque le Premier ministre se rendait aux prières...

À l’époque le Premier ministre se rendait aux prières...

Les jours fériés jouent les trouble-fêtes depuis plus de 50 ans. Avec l’Indépendance, il faut revoir les congés publics, se détacher du colonialisme, harmoniser, réduire... En 68, on fait deux pas en avant… mais dix en arrière jusqu’à 1982 : On en compte 24. Ils passent à 13 l’an suivant. La réduction des jours fériés est un combat que l’express, sous le Dr Forget, mène. Et poursuit, car il n’est pas totalement acquis.

En ce 14 février 1968, point question de Saint-Valentin, mais de nombreuses fêtes, chômées. L’express relate: «Un comité a été institué pour examiner la situation créée par les congés publics. Les attributions seraient d’analyser la liste des 20 congés publics pour les banques et les bureaux et des 12 congés publics pour les propriétés et de faire des recommandations au gouvernement...»

Raouf Bundhun, à l’époque député, siège au sein de ce comité en tant que représentant de la communauté musulmane. Celui-ci est présidé par Philippe Duclerc des Rauches, président de la Chambre d’agriculture. Seules deux réunions ont lieu. La «chose» est vite expédiée. L’Indépendance venant de passer par là, on n’en est pas aux revendications de chaque groupe – cela reviendra bien vite, en crescendo.

La fête de la Saint-Louis avait été déclarée fériée par le gouverneur sir Robert Farquhar en 1814 pour apaiser les tensions avec les Français.

Il est question d’une prise de distance par rapport aux anciens colonisateurs. «C’était un comité avec des fonctionnaires, notamment du bureau du Premier ministre, des représentants religieux, le secteur privé. Nous nous sommes réunis à la Plantation House. Ce comité a été créé pour revoir tout le système de congé de l’époque coloniale. Les fêtes hindoues et musulmanes n’étaient pas fériées, juste les fêtes chrétiennes.» Et il fallait mettre de l’ordre, la liste pouvant s’allonger en cours d’année (voir éditoriaux plus bas).

En mai 1968, le comité rend son rapport. Verdict: 11 congés publics. Le titre de l’express («le comité, d’humeur expéditive, a déposé son rapport») rejoint le Dr Forget, peignant le président comme «homme (…) pas disposé à laisser traîner en longueur les délibérations».

Impact sur l’économie

L’effet désastreux des congés publics sur la vie économique du pays a été analysé et les représentants des divers secteurs – les 29 – «Ils ont été unanimes à regretter la multiplication de ces congés». «Le président du comité, M. P. Duclerc des Rauches, a dit sa satisfaction de constater que les membres se sont mis à la tâche en Mauriciens et non en représentants de différentes communautés.»

Résultat des recommandations : liste commune bureaux et propriétés sucrières, pas de jour férié un lundi si le congé tombe un dimanche, entre autres. Il faut dire qu’ils atteignent le nombre de 28 en 1967 (voir encadré). En juin 1968, l’Assemblée législative adopte le projet de loi. Au Parlement, Sookdeo Bissoondoyal «frotte les oreilles» d’un député de son parti, l’Independent Forward Bloc, qui réclame d’autres congés pour une partie de la population: «Ce n’est donc pas le moment (…) de faire des réclamations pour des congés publics additionnels. En cette année d’indépendance, une telle décision serait en contradiction avec la signification même de cette indépendance.»

La Fête-Dieu également a été congé à un moment.

Pourquoi 20 jours pour les bureaux et 12 pour les propriétés ? «Cette agriculture est saisonnière. En début d’année, il y a une quinzaine de jours chômés.» Hypothèse de l’économiste Pierre Dinan. Rejoint partiellement par l’historien Jocelyn Chan Low. «Nous étions dans une société de plantation. L’entrecoupe rythmait la vie des propriétés.»

Mais le petit ver communal est dans le fruit. «Le communalisme (…) se retrouve également dans le choix des congés publics», déclare le père Henry Souchon lors d’un atelier sur le mauricianisme en 1980. Les années passent et, de onze en 1968, le nombre de jours fériés s’accroît.

Le problème est leur «communalisation». Chaque groupe veut ses fêtes. On retrouve encore aujourd’hui ce réflexe: qui n’entend pas, en ce moment, au bureau, «mo pou konzé, sé mo fet» ?

La fête Holi a été congé public à une époque.

Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) doit composer avec ça. Conscient du problème, le Premier ministre met sur pied un comité présidé par le fonctionnaire France Empeigne, dès 1978. Celui-ci préconise que le nombre de congés publics soit ramené à 14. Toutefois, ses recommandations ne font pas l’unanimité au Parlement, tant dans l’opposition que chez les travaillistes. D’ailleurs, le MMM et le PMSD refusent de siéger au sein du comité. Sir Seewoosagur Ramgoolam doit retirer son projet d’amendement à la Public Holiday Act de 1968.

Le rapport Empeigne sur les congés publics ne sera jamais rendu… public. «Empeigne souhaitait voir le nombre de congés diminuer, notre économie ne nous permettait pas de soutenir la vingtaine de congés que nous avions», se souvient Kris Poonoosamy, ancien haut fonctionnaire. Sylvio Michel, député à l’époque, se souvient également de ce comité, mais il a eu beau chercher le rapport il ne l’a jamais trouvé. «SSR avait décidé de réduire le nombre de congés, mais so bann n’étaient pas d’accord.»

«Notre problème national est que nous avons trop peu de jours ouvrables.»

«SSR recevait beaucoup de demandes des sociétés religieuses. À chaque fois, il fallait y accéder et le nombre de congés augmentait. La poussée des organisations socioreligieuses nécessite d’équilibrer, en termes de communautés, jusqu’à aujourd’hui», déplore Kris Poonoosamy.

En 1981, le directeur de la Mauritius Employers Federation (MEF), Francis Rey, s’affole, dans les colonnes de l’express: «Notre problème national est que nous avons trop peu de jours ouvrables.» Il existe même des «demi-jours» de congés publics.

En 1982

Finalement, arrivent les élections de juin 1982, avec le 60/0 du MMM–PSM et le renversement de Ramgoolam père. Rama Poonoosamy, alors ministre de la Culture et des loisirs, s’en souvient comme si c’était hier. «Il y avait 24 congés publics en 1982 (NdlR, en cette période c’était 23 sur la liste officielle mais il y a eu deux jours pour Yaum-Um- Nabi en 82 – voir hors-texte). Nous sommes passés à 13. J’ai proposé la liste : les fêtes que tous les Mauriciens célébraient – le 1er et le 2 janvier, le 12 mars et le 1er mai. Celles à vocation nationale déjà célébrées par presque tous les Mauriciens : Noël, Divali, Eid, la fête du Printemps et puis les fêtes que beaucoup de gens célébraient : Maha Shivaratree, Cavadee, Ougadi, Ganesh Chaturthi, la Toussaint. Pour la Toussaint, j’ai téléphoné au cardinal Jean Margéot pour lui demander une date de célébration pour les chrétiens. Il m’a dit : “les mo réflési, dimin mo rapel twa”. Le lendemain, il m’a dit la Toussaint. Ce n’est qu’une vingtaine d’années après que l’Église a demandé d’alterner une année sur deux, la fête de la Vierge et la Toussaint.»

Rama Poonoosamy fait partie du comité ministériel composé de neuf membres (Anerood Jugnauth, Paul Bérenger, Harish Boodhoo, Ramduth Jaddoo, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Kailash Ruhee, Jayen Cuttaree et Serge Clair) mis sur pied le 15 juillet 1982.

«Mo trouv sa ki Rama finn propozé bien rézonab. Mo pa koné si lézot kamarad ena kit komanter.»

«La situation économique était difficile. La solidarité était de mise. Le patronat, lui, était content. Nous avons rencontré les syndicalistes. Lors d’une réunion, je leur ai expliqué le raisonnement et la liste. Une seule personne a parlé et elle a déclaré : “Mo trouv sa ki Rama finn propozé bien rézonab. Mo pa koné si lézot kamarad ena kit komanter” et personne n’a rien dit. C’était Jack Bizlall.»Syndicats et MEF sont en effet favorables à une réduction des congés, écrit l’express du 13 novembre 1982. Le Conseil des ministres du 13 octobre 1983 arrête la liste à 13 jours et deux congés additionnels et facultatifs. Toutefois, cette formule de «special leaves» ne fait pas l’unanimité.

Des «local leaves» pour compenser…

La MEF explique en novembre 1984 que les activités des entreprises ont été perturbées. On se dirige donc vers une augmentation des «local leaves» de 16 à 18 pour compenser la perte des jours chômés.

La Une de l’express du 14 février 1968.

L’histoire ne s’arrête pas là. Vient ensuite l’introduction du 1er février et du 2 novembre.

Plus près de nous, encore, dans le manifeste électoral de l’alliance Lepep, il est écrit que «les jours fériés seront revus après concertation avec les organisations religieuses et socioculturelles.» Le Public Holidays Bill est voté avec amendements, le mardi 17 novembre 2015. Parmi les changements apportés, le retrait du Nouvel an tamoul (Varusha Pirappu) de la liste des jours fériés.

A-t-on enfin trouvé un équilibre ? Sylvio Michel le pense. «C’est un long combat, mais aujourd’hui nous avons réuni tout ce qu’il fallait et il faut qu’on s’y accroche.» Jack Bizlall également : «Ce qui est nuisible, c’est d’exagérer. Aujourd’hui les fêtes ne posent aucun problème pour la population. Ces traditions sont entrées dans nos moeurs, ont une dimension nationale.»

Suggestion de Pierre Dinan, toujours d’actualité

En 1978, Pierre Dinan écrit, dans la revue PROSI: «Chaque année, les Mauriciens sont invités par l’État à chômer pendant vingt-trois jours de congés publics. (…) on doit toutefois tenir en ligne de compte les autres occasions de jours chômés qui se présentent chaque année : les avertissements de cyclone ; les traditionnels ‘ponts’ que s’octroient certains pour bénéficier d’un long week-end.» Ce qui porte le nombre de jours de travail à 273,5, selon le calcul de l’époque, de Pierre Dinan (incluant «sick leaves», etc.). «Ne serait-il pas préférable (…) de bénéficier de trois semaines de congé annuel, à être prises au moins par tranche d’une semaine plutôt que de ces congés périodiques qui désorganisent le travail et ne représentent pas vraiment un repos (…) À force d’être oisifs et de vouloir le rester, s’étiolera notre capacité à mordre à pleines dents dans la vie de chaque jour (…) Puissions-nous en ce dixième anniversaire de l’Indépendance de notre pays, prendre cette résolution de passer à l’action et la tenir en toutes circonstances.» En 2018, ceux qui ont à gérer les «sick leaves» d’un jour savent de quoi il en retourne. Au-delà des congés publics, n’est-ce pas toute la question des congés qu’il faudrait revoir, comme le soulevait Pierre Dinan il y a 40 ans ? Avec ce système inique de 21 «sick leaves», que prennent certains en totalité, se disant que c’est leur droit, et dont s’abstiennent d’autres, pensant à leurs collègues et sachant qu’ils sont en état de travailler ? Les maladies ont bon dos… Les fêtes religieuses aussi…

Éditoriaux du Dr Philippe Forget

«Sur le bon pied», 4 janvier 1967

En 1966, outre les 20 jours fériés sur la liste officielle initiale, le gouvernement en avait accordé cinq autres en cours d’année. «L’express» salue le sursaut de rigueur en ce début d’année suivante.

«Le gouvernement commence l’année avec deux mesures prises dans l’intérêt national. Il n’a pas décrété congé public le 3 janvier bien que le 1er fût un dimanche (…) L’abus des congés publics et l’éruption des boîtes de jeux (…) avaient atteint la cote du scandale et il est rassurant de voir que le gouvernement ne craint pas de s’attaquer, à quelques mois des élections générales, à d’aussi puissants “vested interests” que la paresse et la commercialisation de l’oisiveté.» Il qualifie même les jours fériés de «fléau social». «Mais l’important reste à faire: obtenir des secteurs d’opinion divers la collaboration nécessaire pour élaguer la liste ridiculement longue de congés publics dans un pays que seul peut sauver plus de travail.»

«Le sens d’une crise», 9 avril 1968

«La campagne contre le nombre excessif de congés publics dure, sous une forme ou une autre, depuis deux ans déjà. Hors du gouvernement et à l’intérieur du gouvernement, le sentiment qui s’est coagulé la semaine dernière est que toutes les limites ont été dépassées. Il fallait donc agir. Il faut agir. (…) Pour la première fois, depuis les élections générales, il y a dans l’air une crise qui n’est ni d’ordre partisan, ni de nature communale, ni reliée au “tug-of-war” de “vested interest” économiques, ni de gestion. Mises à part quelques tentatives isolées et cousues d’assez gros fil, la révolte de l’opinion (…) se réclame de mobiles sains. Mieux : patriotiques. (…) La commission des 29 qui a été nommée aura à sa tête un homme dont on sait qu’il ne sera pas disposé à laisser traîner en longueur les délibérations. (…) En aucune façon ne faut-il donc relâcher la pression exercée sur le gouvernement ou ses délégués de la commission. L’objectif immédiat est de réviser, dans un esprit patriotique et nationaliste, le nombre de congés. Les congés retenus devraient – doivent – être de nature à unir notre nation, à renverser la politique de fragmentation des pôles d’intérêt. L’objectif à plus long terme est de recréer une moralité de travail (…).»

Combien ça coûte ?

Rs 33 millions en 1977, Rs 25 millions en 1982, puis Rs 300 millions à Rs 1 milliard au début de 2000... Les chiffres varient mais sont difficilement calculables. «En gros, vous prenez le PIB et vous divisez par le nombre de jours ouvrables. Cela vous donnera une indication mais très grossière», explique Pierre Dinan. «Il faut prendre en compte le fait que beaucoup de personnes travaillent les jours fériés, comme les services essentiels, l’hôtellerie. Et ce qui n’est pas gagné en capital est transféré aux travailleurs. Il y a un déplacement de la case profit à la case salaire. Cependant, il y a d’autres coûts, comme les perturbations dans l’approvisionnement. C’est pour cela que c’est un montant très dur à calculer.»

Estimons donc une semaine de 5 jours et demi et un PIB annuel de Rs 400 milliards environ (très arrondi). Si on divise le PIB par les jours ouvrables, cela fait Rs 1,4 milliard par jour non travaillé. Cela s’applique donc aussi aux jours chômés pour cause de cyclone ou de pluies diluviennes…

Abolition de l’esclavage et arrivée des engagés prévues en même temps

Arrive la question de la célébration de l’abolition de l’esclavage. En 1977, Sylvio Michel dépose une motion au Parlement pour que le 1er février soit férié. Mais, dès le départ, créolité et indianité, sempiternels jumeaux opposés de Maurice, jaillissent. En novembre 1977, la motion de Sylvio Michel est présentée. Anerood Jugnauth veut apporter «un amendement piège», comme le qualifie l’ex-député dans son livre Combats fraternels - Premiers pas d’une diaspora africaine vers les réparations. «Ma motion a été doublement amendée par Anerood Jugnauth, leader de l’opposition, et par James Burty David, au nom de la majorité gouvernementale, selon les intérêts politiques que chacun représentait.» (Triplement en fait, avec une motion de Yousuf Mohamed).

C’est ainsi que l’Assemblée était d’avis que le jour férié commémorerait à la fois l’abolition de l’esclavage et les travailleurs engagés, «taking into account the number of public holidays already existing and the indroduction of the 40-hour week». «Je siégeais au sein du comité institué en février 2001», se rappelle Jocelyn Chan Low «et, en effet, il était question de célébrer les deux en même temps». Pour Sylvio Michel, de toute façon, ces commémorations, ne peuvent, par essence, tomber le même jour. «Dans un cas on célèbre une abolition et, dans l’autre, une arrivée.»

De congé pour l’abolition de l’esclavage, il n’y a point eu jusqu’en 2001. À part en 1985. «C’était juste pour cette année-là, car elle marquait les 150 ans de l’abolition de l’esclavage», commente Sylvio Michel. «L’année d’avant avait marqué l’arrivée des engagés, mais cela n’avait pas été jour férié.»

Ce n’est que 14 ans plus tard, lors du vote du Public Holidays (Amendment) Bill que ces deux dates sont inscrites dans la loi. Si le 1er février 2001 devient pour la première fois jour férié (c’était dans le manifeste du MMM–MSM de 2000), il faut en faire de même pour le 2 novembre 2001. Les socioculturelles font pression. En juillet 2001, le 2 novembre est reconnu férié.

En 1968, après la commission Duclerc des Rauches  

Nouvel an - 1er janvier
Eid-Ul-Fitr - 2 janvier (en fonction de la lune)
Maha Shivaratree - 26 février
Eid-Ul-Adha - 11 mars
Indépendance - 12 mars
Vendredi Saint - 12 avril
Fête du travail - 1er mai
Divali - 21 octobre
Noël - 25 décembre.

En 2018

Nouvel an - 1er janvier et 2 janvier
Thaipoosam Cavadee - 31 janvier
Abolition de l’esclavage - 1er février
Nouvel an chinois - 16 février
Fête de l’Indépendance et de la République - 12 mars
Ougadi - 18 mars
Fête du travail - 1er mai
Eid-Ul-Fitr - 16 juin (en fonction de la lune)
Assomption - 15 août
Ganesh Chaturthi - 14 septembre
Arrivée des travailleurs engagés - 2 novembre
Divali - 7 novembre
Noël - 25 décembre

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Retour dans l’histoire. Que s’est-il passé dans l’année 1968, année durant laquelle le pays a accédé à l’indépendance ? Quelle évolution depuis ce temps ? Nous vous proposons une série d’articles et de photos en marge des 50 ans d’indépendance de Maurice.

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