Acteur en herbe: la galère avant la gloire

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Jake François possède le talent et la capacité à se glisser dans la peau d’une multitude de personnages et suffisamment de sensibilité pour en maîtriser les nuances.

Jake François possède le talent et la capacité à se glisser dans la peau d’une multitude de personnages et suffisamment de sensibilité pour en maîtriser les nuances.

Jake François a tout ou presque pour réussir. Outre sa jeunesse, sa grande taille et son air bonhomme, il possède le talent et la capacité à se glisser dans la peau d’une multitude de personnages et suffisamment de sensibilité pour en maîtriser les nuances. Cependant, son rêve de devenir acteur bute sur un manque de moyens.

Les meilleures écoles américaines de beaux-arts, où il est possible d’apprendre le métier d’acteur et être son propre agent ou encore à maîtriser un des nombreux métiers techniques associés au cinéma, lui ont pourtant ouvert leurs portes. Et non des moindres, à savoir la Julliard School, qui est considérée comme la meilleure de toutes, mais aussi l’University of Southern California, le Colombia Chicago College, la Relativity School de Los Angeles, repabtisée depuis peu la Studio School.

Certaines lui ont même offert une bourse partielle à un montant jamais offert jusqu’ici à un étudiant étranger de l’hémisphère Sud. Le hic est que Jake François a beau avoir du talent, il n’a pas les moyens de ses ambitions, qui lui permettraient pourtant d’aspirer à décrocher un Bachelor in Fine Arts.

Jusqu’à tout récemment, lorsque ce jeune de 22 ans, costaud et de haute taille – il fait 1 mètre 96 – se repassait le DVD d’introduction du Colombia Chicago College, il avait les larmes aux yeux face à cette opportunité ratée. Depuis qu’il a remporté le concours «Banc d’essai des animateurs», organisé par la Mauritius Broadcasting Corporation, et qu’il a été recruté en freelance comme animateur-radio, il a moins le temps de trop y penser. Mais quand cela arrive, il est comme torturé.

«Avant de monter sur scène, je ressens une tension. Une fois que je commence, je sens l’adrénaline monter, j’ai un flash et c’est parti.»

Le fait brut est que Jake François est fait pour les jeux de rôles. Il a, d’ailleurs, été figurant dans le film hollywoodien Serenity, entièrement tourné à Maurice l’an dernier et dans d’autres séries étrangères. Dans un passé pas trop lointain, il a prêté sa voix au doublage de séries. Tout comme il a récemment figuré dans la série télévisée sud-africaine The Agent, actuellement tournée à Maurice.

À chacune de ses participations, Jake François gagne en expérience. Bien que les cachets perçus ne soient pas très importants, il économise ce qu’il peut pour tenter de se rapprocher des Rs 2,4 millions manquantes et ainsi compléter la bourse partielle de Rs 5,2 millions offertes par la Studio School de Los Angeles. Mais Jake François est encore très loin du compte. «Cela ne me fera pas réaliser mon rêve de sitôt », dit-il en soupirant, un brin triste. Et il ne sait pas vraiment à quelle porte frapper. Il a déjà laissé passer une année. «Je dois appeler mon counsellor à la Studio School pour voir s’il est possible de reporter la bourse.»

Il aurait pu se faire violence et opter pour des études supérieures en design pour lequel il a obtenu un A en Form VI au collège La Confiance, et étudier à Maurice. Mais là encore, c’est une question de manque de moyens. «Je me suis renseigné et il m’aurait fallu pour ça trouver Rs 1,2 million. Ni ma mère, ni ma grand-mère, ni moi n’avons les moyens. Et puis, le design n’est pas mon premier choix.»

Il avoue être découragé. «Parfois, je me dis que toutes mes avenues sont bouchées et que je ne pourrais jamais quitter Maurice pour apprendre le métier d’acteur. Or, être acteur est ma raison de vivre. Je l’ai réalisé lorsque j’ai été choisi comme figurant dans le film Serenity. En regardant Matthew McConaughey, qui s’était isolé pendant deux semaines dans une villa au bord de l’eau pour s’imprégner de son rôle de personnage tourmenté et le jouer ensuite à la perfection, c’est là que j’ai réalisé pleinement que c’était ce que je voulais faire.»

«J’étais timide...»

Jake François, vous l’aurez compris, est issu d’un milieu très modeste. À 11 ans, il perd son père Elvis, employé portuaire, qui décède d’un cancer des poumons. L’homme n’a que 43 ans. Jake François est fils unique et sa mère Pamela, qui est femme au foyer, le voit progressivement se renfermer sur lui. «Déjà que j’étais timide, la disparition de mon père m’a fait perdre tous mes repères.» Pour éviter qu’en sus de cela, il ne perde aussi la tête, sa mère l’oblige à fréquenter les ateliers du groupe ABAIM, animés par Alain Muneean et Marousia Bouvery et destinés à faire les enfants à problème se développer et s’épanouir. Il est dirigé vers l’atelier musical et finit par apprécier.

De l’autre côté, au collège La Confiance, il a pour enseignant d’art Stanley Harmon, qui l’incite à faire du théâtre. C’est ainsi que Jake François joue dans deux pièces ayant trait à l’esclavage, à savoir 1695 et 1806. C’est là que naît sa passion pour la scène. Il intègre le Pierre Poivre Entertainment et avec cette troupe de jeunes, il fait des animations pour enfants dans les hôtels et les fêtes privées. En 2014, il passe l’audition pour faire partie des acteurs de Tikoulou et le souffle magique. Lors de son audition, il récite un conte en kreol. Il est si convaincant que même si le metteur en scène a déjà trouvé tous ses comédiens, il décide de créer un rôle sur mesure pour Jake François. C’est ainsi qu’il devient M. Lafleur. La pièce se joue 15 jours à guichets fermés au Mahatma Gandhi Institute et il faut tous les soirs rajouter des chaises dans la salle.

Avec l’agence Rhistik, il apparaît dans plusieurs publicités. À aucun moment ses engagements n’ont influé sur ses études secondaires puisqu’au final, il a eu comme résultat de Higher School Certificate deux A en Design et Français et un B en Art.

Sachant ses avenues bouchées, il a bien essayé de travailler dans un call-centre. Mais il a trouvé l’emploi statique et répétitif. «Ce n’est pas pour moi. Cela me stressait. J’ai besoin de bouger, de changer. Juste avant de monter sur scène ou de jouer un rôle, je ressens des picotements, une tension. Une fois que je commence, je sens l’adrénaline monter, j’ai un flash et c’est parti. Et je me sens super bien. C’est une façon pour moi de m’évader.»

Comme de nombreux jeunes, le rêve américain est ancré dans sa tête. C’est à travers Phronesis Admission Consultancy, qui aide les aspirants étudiants à trouver une université aux États-Unis, que Jake François a pu contacter toutes les écoles de beaux-arts américaines susmentionnées. Le cinéaste Azim Moollan l’a aidé à faire sa vidéo de présentation personnelle et il a aussi envoyé trois vidéos de lui en plein one-man-show. Il s’est aussi soumis au SAT, qui évalue les connaissances en mathématiques et en anglais. Et à sa grande surprise, pratiquement toutes les écoles contactées l’ont accepté, la Studio School trouvant que son «portfolio and submitted application are of exceptional quality and you should take pride of all you have accomplished ». Les autres institutions ont eu des mots similaires à son égard.

Formation pointue

Quatre ans d’études pour obtenir un BA en Fine Arts à la Julliard School coûtent Rs 14 millions. Connaissant sa situation précaire, cette école lui a offert une bourse de Rs 4 millions. La Colombia Chicago College lui a donné une bourse de Rs 2 millions et la Studio School lui en a proposé une de Rs 4 millions. C’est cette dernière proposition qu’il a retenue car en sus d’une formation extrêmement complète et intense – les cours commencent à 8 h 30 et se terminent à 22 heures, il ne lui manquera que la somme de Rs 2,4 millions, ce qui est inférieur aux autres montants à compléter mais qui n’est toujours pas à sa portée.

Deux de ses amis lui ont conseillé d’opter pour une admission dans des écoles de beaux-arts européennes, mais il sait à quel point la formation américaine est pointue et complète, et il vise l’excellence. A-t-il un plan B en cas d’échec du plan A ? «Oui, mais le B est tributaire du A. J’aurais souhaité faire ce Bachelor in Fine Arts à la Studio School et ensuite rentrer au pays et ouvrir une école d’art dramatique pour les jeunes défavorisés intéressés par le cinéma et le théâtre comme moi.»

La générosité légendaire des entreprises locales et des particuliers sera-t-elle une fois de plus à l’oeuvre dans le cas de Jake François ? Attendons voir…

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