#50ansMoris: le tabac, une industrie partie en fumée

Avec le soutien de
Des propriétés sucrières louaient des terrains à des planteurs de tabac. Ainsi, la canne à sucre et le tabac étaient cultivés sur la même terre.

Des propriétés sucrières louaient des terrains à des planteurs de tabac. Ainsi, la canne à sucre et le tabac étaient cultivés sur la même terre.

De 1 500 tonnes par an, la production de tabac est passée à environ 350 tonnes. Puis rien. L’arrêt de cette industrie a marqué la fin d’un chapitre de l’histoire du pays.

Loin de Cuba, qui se vante d’avoir les plus belles plantations de tabac au monde, la petite île Maurice ne s’en sortait pas si mal au démarrage de l’industrie du tabac. Si notre principale activité agricole était la canne à sucre, pour les planteurs d’alors, le tabac avait toute sa place dans les plantations locales. Surtout que nous sommes bénis d’avoir du soleil presque toute l’année.

Produire le tabac, «un plaisir»

Mais attention ! Si le slogan reste le même ; que fumer le tabac est mauvais pour la santé, les planteurs, eux, sont d’avis que le produire était, au contraire, «un plaisir».

Suivant l’exemple de son père et de son grand-père, Jugdish Foolee, qui, pourtant, ne fumait pas, a, lui, démarré la culture de tabac dans les années 80. «Comme mon père, des propriétés sucrières me louaient des terrains dans l’est de l’île. C’est sur ces mêmes terres qu’on plantait la canne à sucre et le tabac mais les deux ne se cultivaient pas en même temps», dit-il.

Nostalgie

Cette époque, il s’en souvient toujours avec une pointe de nostalgie. C’est à travers des accords conclus avec les propriétés que les planteurs pouvaient louer les terrains pour le tabac. «Vous savez, contrairement aux légumes, il fallait planter les semences sur un bout de terre à la maison. Ensuite, nous faisions le transfert des plantules vers les terrains des pro- priétés en attendant la récolte», explique Jugdish Foolee.

Il avait, lui, à l’époque, environ 15 arpents de terre qu’il cultivait. Les semences, c’est le défunt Tobacco Board qui en était le fournisseur. «Nous vendions le tabac au Tobacco Board qui, lui, le revendait à la British American Tobacco», poursuit-il.

La British American Tobacco fabriquait les cigarettes.

Jugdish Foolee précise qu’importe le type de plantation, le travail reste le même ; il fallait le même effort et la même patience. La récolte prenait un peu plus de deux mois et un arpent de terre pouvait produire jusqu’à 900 kilos de tabac pour une très bonne récolte. «Après avoir cueilli les feuilles de tabac, il fallait les faire sécher. On les attachait à un morceau de bois placé dans une structure en roche qui faisait office de four», relate l’ancien planteur de tabac.

«Ensuite, on faisait un feu et les feuilles séchaient avec la chaleur. Cela durait quatre jours et il fallait surveiller ce procédé 24 heures sur 24. Par la suite, il y a eu le diesel et c’était plus simple mais aussi plus cher», fait ressortir Jugdish Foolee.

Le déclin de l'industrie

Les feuilles séchées étaient ensuite classées en grade. Plus la feuille était jaune meilleure était sa qualité. Si le travail était dur, les gens vivaient bien en temps de bonne récolte. Cela, jusqu’au déclin de l’industrie, quand la production est passée d’environ 1 500 tonnes par année à 350 tonnes. Puis, rien. Du coup, Jugdish Foolee a dû se tourner vers la plantation de légumes.

«J’étais la quatrième génération à planter le tabac et notre famille vivait bien grâce à ce métier.»

Tanveer Mauderbaccus a, lui aussi, été obligé de changer de créneau. Toutefois, il se souvient toujours de l’époque où il vivait de ses plantations de tabac comme si c’était hier. Il s’y rendait chaque matin.

«J’étais la quatrième génération à planter le tabac et notre famille vivait bien grâce à ce métier. Moi, j’ai démarré en 1994 dans les plantations de la région de Caroline et la propriété de Beau-Champ me louait le terrain», raconte-t-il.

Appareil à la défunte BAT.

Il se souvient qu’il louait le terrain pendant à peu près six mois. «J’avais 20 ans à l’époque et j’aidais mon père dans les plantations et nous employions aussi d’autres laboureurs. Le travail commençait dès 6 heures du matin», explique Tanveer Mauderbaccus.

Les terrains de Beau-Champ étant à environ 15 minutes de chez lui. C’est dans la camionnette de son père qu’il se rendait au travail. «Il y avait beaucoup à faire ; mettre du fertilisant, arroser… Une fois que les feuilles commençaient à jaunir, nous pouvions procéder à la récolte.»

Utilisation du diesel

À son époque, le diesel était utilisé pour alimenter l’installation et faire sécher les feuilles. «C’était trop cher, certains planteurs retournaient même à l’ancien système. C’est un des éléments qui ont contribué au déclin de ce secteur. Le gouvernement aurait pu trouver un moyen de sauver cette industrie», avance Tanveer Mauderbaccus.

Cette opinion, le ministre de l’Agro-industrie d’alors ne la partage pas. «Arrêter la plantation était la seule option. Il n’y avait que la British American Tobacco qui fabriquait les cigarettes en quantité pour envoyer au Kenya. La compagnie a trouvé que c’était plus rentable de s’y installer. Toutefois, pendant quelque temps les feuilles étaient exportées au Kenya», soutient Satish Faugoo.

Puis, cela a cessé, marquant ainsi la fin d’un chapitre de l’histoire du pays.

Le Tobacco Board opérationnel depuis… 1932

Institution régulatrice de la production de tabac, le Tobacco Board démarre ses opérations en 1932. Toutefois, la production de tabac se faisait depuis longtemps, avec une surproduction aux alentours de 1925. «Le Tobacco Board devait contrôler la production et les planteurs devaient avoir un permis. Ils devaient absolument passer par le board. Ensuite, la production était redirigée vers la British American Tobacco», explique Hemrajsingh Ramahotar, ancien directeur du board. La production de tabac étant moindre que celle de la canne à sucre, seulement quelque 500 arpents de terrains y étaient dédiés.

Il y avait à l’époque deux types de tabac produits à Maurice ; le tabac brun, plus connu comme Amarello, et le tabac blond aussi appelé Virginia Leaf, qui était également le plus populaire.

À la fermeture du Tobacco Board, en 2013, l’on comptait environ 150 planteurs de tabac, dont une centaine pour le Virginia Leaf. Toutefois, au fil du temps, la production a chuté drastiquement, passant à 350 tonnes en 2011. «Le coût de production était trop élevé et quelques planteurs avaient abandonné les terrains. Sans compter l’importation de cigarettes qui augmentait», fait-il comprendre.

Plus de Rs 5 milliards générées par la taxe sur la cigarette

En 2017, plus de Rs 5 milliards ont été générées grâce à la taxe imposée sur la cigarette. Selon une source de l’express, si la taxe génère autant d’argent, il est important de bien contrôler les activités d’importation afin d’empêcher les tentatives de contre- bande.

Même si le ministère du Commerce n’impose pas de quota d’importation, il est nécessaire que chaque importateur ait l’autorisation préalable du National Agricultural Products Regulatory Office avant l’importation de cigarettes. Afin de s’assurer que les produits commercialisés ont été mis sur le marché suivant toutes les procédures, des timbres fiscaux doivent être apposés sur les boîtes de cigarettes mises en vente.

Les autorités établissent une base de données afin de mieux contrôler l’importation future. Des scanners sont aussi utilisés au port pour veiller qu’aucune marchandise cachée n’entre sur le marché. Selon nos recoupements, la plus grande quantité de cigarettes de contrebande provient de Chine.

BAT Maurice, une histoire longue de 81 ans

C’est en juin 2007 que la British American Tobacco (BAT), qui était située à la route Nicolay, PortLouis, ferme ses portes. Incorporée en 1926, la compagnie entraîne, à sa fermeture, l’arrêt de l’industrie du tabac à Maurice. Elle tourne également la page sur 81 ans d’histoire partagée avec le pays. Pour Jean-Pierre Mamet, ancien Managing Director de la BAT pour les îles de l’océan Indien, «la BAT a toujours fait partie du paysage mauricien et était très structurée».

C’est en 1984 que ce dernier re- joint l’équipe de la BAT. À l’époque, toutes les transactions entre les planteurs et la compagnie passaient d’abord par le Tobacco Board. «On informait le board de la quantité de tabac, dont nous avions besoin et ensuite, eux, travaillaient avec les planteurs», explique l’ex-haut cadre. Les com- mandes de tabac se faisaient d’ailleurs bien à l’avance.

BAT Maurice s’occupait de la production de cigarettes pour la consommation locale sous les marques Matelot, Matinée, Pall Mall et Viceroy. Il y avait aussi les marques importées.

Photo du jour

Marlboro Man

C’est en 1954 qu’est lancée la campagne de publi- cité «Marlboro Man». À l’époque, c’est celle-ci qui a donné un sérieux coup de fouet à la vente de cigarettes avec filtre.

La contrebande de la cigarette battait son plein en 1968. L’article en une de l’express du 7 février de cette année fait part de ce problème qui prenait «une ampleur colossale». Il est dit dans l’article qu’à l’époque, chaque cigarette de contrebande qui entrait à Maurice privait le gouvernement de 9 sous de droit, surtout que des dizaines de millions de cigarettes entraient sur le territoire illégalement. Comment les identifier ? Les prix de vente étaient inférieurs au prix fixé.

En chiffre

Rs 1 641 170 418

C’est le coût de l’importation de cigarettes de janvier à septembre 2017, selon les données de Statistics Mauritius.

Témoignage Dadi Banon «Des cigarettes ‘dan bwat lamok’»

Dadi Banon, 88 ans, a tenu pendant 40 ans une tabagie où elle vendait entre autres des cigarettes.

Sa tabagie, à la rue La Poudrière, à PortLouis, existe bien avant l’Indépendance. Dadi Banon y a travaillé pendant 40 ans. Aujourd’hui âgée de 88 ans, elle se souvient encore de l’époque où la cigarette se vendait «dan bwat lamok».

Dadi Banon habite Terre-Rouge. Elle raconte qu’à cette époque, il y avait 50 cigarettes dans une boîte. «Ce n’était pas possible pour une personne d’acheter toute la boîte, cela coûtait trop cher. On vendait donc les cigarettes au détail», dit-elle.

Elle cite, d’ailleurs, certaines marques de cigarette de l’époque : 4 AS, Soirée, Players, Matelot, Bristol, Peter Stuyvesant, Mills, Embassy ou encore San Remo.

Les cigarettes Matinée, Benson & Hedges, Dunhill ou encore Chesterfield, vendues aujourd’hui, ont commencé à être com- mercialisées dans les boîtes. «Matelot n’était pas cher et les cigarettes se vendaient bien. Même si de nos jours les gens fument plus qu’avant.»

Selon elle, à cette époque, les gens de tout âge fumaient et ils pouvaient le faire partout. Il n’y avait pas autant de contrôle comme maintenant.

Publicité
Publicité

Retour dans l’histoire. Que s’est-il passé dans l’année 1968, année durant laquelle le pays a accédé à l’indépendance ? Quelle évolution depuis ce temps ? Nous vous proposons une série d’articles et de photos en marge des 50 ans d’indépendance de Maurice.

D'autres articles »
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires