Me Sanjeev Teeluckdharry: «Mo pa gagn létan al rod rol»

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Me Sanjeev Teeluckdharry était le «Lead Counsel» du panel d’avocats de David Gaiqui.

Me Sanjeev Teeluckdharry était le «Lead Counsel» du panel d’avocats de David Gaiqui.

Suivant une décision du Directeur des poursuites publiques, les charges provisoires qui pesaient sur David Gaiqui, soupçonné dans des cas de vol, ont été rayées. Il n’empêche que la photo de cet homme, nu et enchaîné à une chaise, au poste de police de Curepipe, a marqué les esprits. Comment faire pour qu’une telle chose ne se reproduise plus ? L’avocat Sanjeev Teeluckdharry prend le problème à bras-le-corps.

Vous étiez le «lead counsel» du panel d’avocats de David Gaiqui. Pourquoi ce cas vous a-t-il intéressé ? Vous vouliez vous faire un peu de pub ?

Je suis avocat, tous les cas m’intéressent. Dans cette affaire précise, la famille a retenu mes services, donc, je suis là. Au début, c’est Anoup Goodary qui m’a appelé pour me parler de son client, de la photo qu’il a prise et pour m’exposer la situation. Il m’a parlé de la manière dont il a été traité par les policiers et des circonstances dans lesquelles il a dû se retirer. Puis, on parle des droits humains, un sujet qui m’a toujours intéressé.

Ce n’est pas le premier cas de brutalité policière de Maurice. Où étiez-vous avant ?

Je ne peux pas m’immiscer dans les affaires pour lesquelles mes services n’ont pas été retenus. Prenons le dossier Iqbal Toofany, par exemple. Sa famille avait sollicité les services de Me Erickson Mooneapillay et comme il fait partie de mon cabinet, il me demandait des conseils. Par la suite, sa famille a décidé de changer d’avocats.

Autre cas: lorsqu’Arvind Hureechurn a été retrouvé mort dans sa cellule, sa famille voulait retenir mes services, mais leur avocat n’a pas voulu travailler avec d’autres collègues. Si la personne ne sollicite pas mon aide, je ne peux pas parler de l’affaire, c’est simple.

D’ailleurs, la semaine dernière, une affaire de torture alléguée impliquant la Criminal Investigation Division (CID) de Quatre-Bornes est passée devant la cour, et c’est moi qui défendais la victime. Je m’occupe de ce type de cas depuis 17 ans…

Donc, ce n’est pas du tout parce que vous aimez être sous le feu des projecteurs ?

Éna pé dir mo pé rod rol. Au risque de me répéter, mes services ont été retenus par la famille. Donc, que l’affaire soit médiatisée ou non, je représente mon client. Je suis également le Deputy Speaker de l’Assemblée nationale. Mo pa gagn létan al rod rol!

En sus de tout ça, vous avez aussi une association à gérer maintenant… Oui, il était temps que cette association (NdlR, la Human Rights Association) voie le jour. L’idée a germé après les difficultés qu’on a rencontrées au poste de police de Curepipe. Les différentes unités de la police se serrent les coudes pour torturer un suspect et discréditer un avocat. Si nous ne prenons pas position, qui le fera ? Il faut que les Mauriciens connaissent leurs droits. Bon, je précise que ce sont que quelques brebis galeuses de la force policière qui ternissent l’image du pays.

«Le premier cas de brutalité policière à Maurice date de 1776 et depuis, les pratiques policières n’ont pas beaucoup évolué.»

Puis, une association a le droit de porter des affaires en cour, je pense notamment à Greenpeace. Avec la Human Rights Association, nous pourrons aller en cour si jamais les droits de quelqu’un sont bafoués. Il y a, certes, la National Human Rights Commission, mais c’est une institution gouvernementale. Nous serons là lorsque les institutions failliront à leur devoir et nous tenterons de remédier aux manquements.

Que doit-on faire faire face à ces manquements ?

Réformer la police et le judiciaire. Dans l’affaire Michaela Harte, la Major Crime Investigation Team avait torturé deux innocents pour obtenir leurs aveux, qui ne tenaient pas la route. J’ai démontré plusieurs failles au niveau de l’enquête. Malheureusement, les autorités d’alors m’ont persécuté. Les réformes se font toujours attendre.

Concrètement, cela donnerait quoi ?

Prenez les magistrats, par exemple. Ils sont les rubber stamps quand il s’agit des charges provisoires. Ils ne prennent pas le temps d’analyser les charges en question et pour regarder les preuves. En Angleterre, les magistrats exigent des preuves qui justifient une charge et cela doit être le cas ici aussi. Et nous avons des lois datant de l’ère coloniale qu’on doit dépoussiérer. Il y a une loi qui protège les fonctionnaires contre les poursuites. Il faut l’amender pour qu’ils soient mis sur un pied d’égalité avec tout le monde.

«Les enquêtes doivent être menées de manière plus scientifique. Il est urgent de revoir la manière d’interroger les suspects. Il faut mettre un terme aux tortures.»

Concernant les cautions, le système actuel n’est pas idéal car les demandes tardent trop. La cour devrait pouvoir écouter le détenu et rendre son jugement au sujet des cautions le jour même où il fait sa demande. Si celle-ci est refusée, on doit accorder un délai à la police pour présenter le main case, car on ne peut pas laisser un détenu on remand pendant des années.

Quid du rôle de la police dans tout ça ?

Il faut déjà qu’ils commencent par respecter les lois. Le premier cas de brutalité policière à Maurice date de 1776 et depuis, les pratiques policières n’ont pas beaucoup évolué. Ils ont arrêté David Gaiqui sans lui dire pourquoi, ils ne l’ont pas emmené en cour dans les délais prescrits, ils l’ont empêché d’avoir accès à ses avocats. On n’invente rien, ces lois existent déjà. Quant aux enquêtes, il faut qu’elles soient menées de manière plus scientifique. Il est urgent de revoir la manière d’interroger les suspects. Il faut mettre un terme aux tortures.

Qu’en est-il de la fouille au corps, «joliment» appelé «strip search» ?

Ce n’est pas une pratique acceptable. Pour en revenir au cas de David Gaiqui, la thèse du strip search ne tient pas. Combien de fois l’ont-ils fouillé pendant sa garde à vue ? Matin, midi et soir ?

Avez-vous parlé au commissaire de police à ce propos ?

Le commissaire supervise la police dans son ensemble. Dans le cas de David Gaiqui, c’est le supérieur direct des officiers qui aurait dû prendre une décision. Le commissaire a lancé une enquête et il a dit qu’il prendrait les décisions qui s’imposent. Mais a-t-il «barricadé» la CID de Curepipe ? Est-ce que les diary books ont été saisis? Est-ce que les policiers en poste ce soir-là ont été interrogés under warning ? Est-ce que les chaînes et menottes ont été conservées comme preuve ?

Vous parliez de réformes. Vous êtes au gouvernement. Qu’attendez-vous pour agir ?

Mon rôle en tant que Deputy Speaker est de présider les débats. C’est à l’Attorney General d’initier ces réformes et je suis sûr que Maneesh Gobin sautera le pas. Cependant, cela prendra du temps. On ne parle pas de quelques années de retard, on parle de siècles de retard…

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