#50ansMoris: Améliorer la vie des travailleurs - une lutte qui dure depuis 80 ans

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Grève à la sucrerie de Solitude en avril 1978. La SMF matraque les manifestants près de la digue.

Grève à la sucrerie de Solitude en avril 1978. La SMF matraque les manifestants près de la digue.

1938-2018. Cela fait 80 années depuis que le premier mouvement syndicat a été créé dans le pays. Il s’agissait de la Mauritius Engineering and Technical Workers Union, qui regroupait des artisans de l’industrie sucrière mais également d’autres compagnies. Une lutte syndicale commencée par le Dr Maurice Curé et qui fut suivie par les Emmanuel Anquetil, Pandit Sahadeo, ou autres Harryparsad Ramnarain.

Cette lutte fut reprise plus tard par, entre autres, les syndicalistes de la GeneralWorkers Federation (GWF), fédération syndicale d’obédience Mouvement militant mauricien, et par le Mauritius Labour Congress (MLC), proche du Parti travailliste. Dans le secteur public, la Fédération des syndicats du service civil et la Government Servants Association ont beaucoup oeuvré pour l’amélioration des conditions de travail des fonctionnaires.

Grève à la sucrerie de Solitude en avril 1978. La SMF matraque les manifestants près de la digue.

Par la suite, des syndicats comme la Fédération des travailleurs unis, la Federation of Progessive Union, sans oublier la Textile and Clothes Manufacturing Workers Union, ont beaucoup lutté en faveur des employés de la zone franche.

Le chemin fut long et dur : il y a eu des morts, des coups de matraque, du gaz lacrymogène des syndicalistes emprisonnés, l’introduction des lois-bâillons comme l’Industrial Relations Act (IRA) et la Public Order Act (POA), pour briser l’élan des syndicalistes. Mais force est de reconnaître que les gouvernements qui se sont succédé depuis 1968 ont tous contribué à améliorer le sort des travailleurs.

Beaucoup a été fait mais il reste encore du chemin à parcourir. Nous avons donné la parole à des syndicalistes qui nous racontent les péripéties de leurs aînés et aussi leur lutte parsemée d’embûches.


Dev Luchmun: «Il ne faut pas juste voir le côté négatif des lois»

Dev Luchmun, consultant en relations industrielles.

Après une dizaine d’années passées comme conseiller au ministère du Travail, que faitesvous maintenant ?
Effectivement, j’ai été attaché au ministère du Travail et des relations industrielles entre 2008 et 2016 et j’ai eu l’honneur de travailler avec quatre ministres. Économiste de formation, depuis un an je suis consultant en relations industrielles et je fais beaucoup d’études sur les conditions de travail et des relations industrielles.

Justement, quelles ont été les grandes étapes, postindépendance, ayant marqué l’histoire syndicale à Maurice ?
D’abord, laissez-moi vous rappeler qu’en 1969, une décision a été prise par sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) pour que Maurice devienne membre du BIT, une instance mise en place par les Nations unies. Depuis, une trentaine de conventions ont été signées avec le BIT.

Puis, c’est la période 1969-1979, une décennie marquée par la création de la GWF. Cette fédération était un grand défenseur de la lutte des classes. La GWF a commencé par défendre les employés du secteur sucrier, ensuite ceux du port, du transport et a étendu ses assises dans d’autres secteurs-clés de l’économie.

Une période pas facile pour les syndicalistes ?
On appelait cela «les années de braise». Il y avait beaucoup de chômeurs et l’économie n’allait pas bien. Le gouvernement PTr-PMSD avait fait voter deux lois, l’IRA, en 1973, et la Labour Act, en 1975, considérées comme des législations pour régulariser les activités syndicales. Mais certains estimaient qu’elles ont été introduites plutôt pour barrer la route aux syndicats.

Mais je précise qu’il ne faut pas juste voir le côté négatif de ces législations. Il y a eu la création des institutions telles que le National Remuneration Board, pour réviser les salaires et les conditions de travail ou le Tribunal d’arbitrage permanent, pour régler les litiges industriels.

Vous pensez qu’il fallait venir avec ces lois ?
Écoutez, une chose est sûre : avec des grèves répétées, parfois injustes, l’économie du pays dégringolait. On faisait appel à des investisseurs, mais il fallait leur donner des garanties que nous étions un pays stable. Ces lois votées dans les années 70 sont restées en vigueur jusqu’à 2008. Tous les gouvernements ont utilisé ces deux lois. On a remplacé l’IRA par l’Employment Relation Act et l’Employment Right Act a remplacé la Labour Act. Ces deux lois sont entrées en vigueur le 2 février 2009.

En 2018, peut-on dire que les syndicats ont grandement contribué à l’amélioration du sort des travailleurs ?
Absolument. Mais pas seulement que les syndicats. Il faut compter aussi sur l’introduction de l’État providence par SSR, notamment avec la santé gratuite, l’éducation gratuite et la pension universelle. D’autres gouvernements ont consolidé cet État providence, avec le transport gratuit, la gratuité des frais d’examens de SC et de HSC et, récemment, la Negative IncomeTax et le salaire minimal.

103 000 syndiqués en 2014

En 2014, sur 540 000 employés, seulement 103 000 d’entre eux sont syndiqués. Durant cette année, il y avait 338 syndicats. En 1982, il y avait 81 256 syndiqués sur un nombre total de 330 000 travailleurs.

Création du PRB en 1978

C’est en 1978 qu’a eu lieu la publication du premier rapport du Pay Research Bureau (PRB). Le comité tripartite a été mis sur pied en 1977, sous l’égide du ministre des Finances d’alors, sir Veerasamy Ringadoo.

Jhurry : emprisonné à 14 reprises !

Bidianand Jhurry est un des fondateurs de la GWF, avec Paul Bérenger, France Soopramanien, Gérard Nina et Moorgesh Veerabadren, entre autres. Le jeune homme, passionné de la politique, s’était engagé en faveur de l’indépendance à l’âge de 17 ans. Il prend même la parole dans un baïtka.

En 1969, comme par hasard, il se retrouve au coeur de la manifestation contre la visite de la princesse Alexandra à Maurice. Il est parmi ceux qui reçoivent du gaz lacrymogène. Dans la foule, il y a Paul Bérenger, Dev Virahsawmy, Heeralall Bhugalloo et autres Jooneed Jeerooburkhan. Bidinanand Jhurry ne connaît personne, mais entend crier «samedi, réunion Rio Building, à Quatre-Bornes».

Il s’y rend et c’est là qu’on commence à discuter de la mise sur pied d’un syndicat. La GWF est née. Habitant à Beaux-Songes, il va s’occuper de la branche de Rivière-Noire. La GWF regroupe principalement des travailleurs de l’industrie sucrière, du port et du transport.

Il raconte : «le gouvernement de coalition PTr-PMSD fait tout pour casser les reins de la GWF. Il fait voter l’IRA et le POA. C’est la répression vis-à-vis des syndicats. La GWF tient un premier meeting au kiosque du Champ-de-Mars, qui connaît un grand succès. Elle fait appel à la solidarité des syndicats. Le 7 juin 1971, l’Union of Municipality Workers voit le jour. Du coup, la GWF contrôle plusieurs secteurs de l’économie. Le 12 août 1971, Paul Bérenger et 19 travailleurs, dont moi-même, sommes arrêtés et emprisonnés.

Face au go-slow et la grève dans plusieurs secteurs, le gouvernement décide de nommer le juge Droopnath Ramphul pour trouver une solution. Le juge trouve que la grève est légale et accorde du coup une augmentation de 12 % à tous les travailleurs de Maurice. Et les députés et ministres en profitent également. Les mouvements de grève vont se poursuivre et des go-slows se tiennent régulièrement dans le port. Le gouvernement fait appel à des éléments de la Special Mobile Force (SMF) pour débarquer des marchandises et par la suite vient l’introduction du vrac, pour le sucre.

En avril 1978, il y a grève à la sucrerie de Solitude. Des manifestants sont bloqués sur la route entre la digue et des éléments de la SMF matraquent des travailleurs. En 1979, nouvelle crise à Maurice. Plusieurs secteurs, dont celui du transport, sont paralysés. Le VacoasTransport ferme ses portes et quelques mois après est née la Corporation nationale du transport. 1 736 employés des différents secteurs sont suspendus. J’ai été emprisonné à 14 reprises et je n’ai aucun regret, car grâce à la lutte des syndicats, le sort des travailleurs s’est grandement amélioré.»

Le pandit Hurryparsad Ramnarain raconté par son neveu Ramesh

Ramesh Ramnarain, qui habite à Ste-Croix, est un ancien fonctionnaire. Il a milité au sein de la GSA et a côtoyé son oncle, Hurryparsad Ramnarain, qui était aussi connu comme «pandit». Ce dernier, dit Ramesh Ramnarain, débute dans le syndicalisme en 1936, quand il est agent d’un syndicat qui sillonne des sucreries pour demander aux employés de devenir membre de l’Union of Industrial Workers.

Un jour, Hurryparsad Ramnarain rencontre Laurent Coquet, qui travaille comme boiler à l’usine de Labourdonnais. Celui-ci demande au syndicaliste s’il voudra rencontrer son beau-frère qui vient du Pays des Galles. C’est Emmanuel Anquetil. Ramnarain va ainsi présenter Anquetil au Dr Maurice Curé, qui est déjà engagé dans le syndicalisme.

Hurryparsad Ramnarain lança le Central Rivière-du-Rempart Labourers Association qui regroupe des travailleurs de l’industrie sucrière. En 1943, une grève est déclenchée à l’établissement sucrier de Belle-Vue-Harel. Il y a une manifestation et une ouvrière, Anjalay Coopen, tombe sous les balles de la police. Le syndicaliste Ramnarain réclame une commission d’enquête sur ce décès et il a été obligé d’entamer une grève de la faim pour enfin obtenir gain de cause.

En parallèle avec son combat de syndicaliste, il mène un combat sur le front social. Il fonde le mouvement Jan Andolan (le parti de peuple) et mène une compagne contre la consommation d’alcool. La police l’arrête car, avec cette campagne, le gouvernement se voit avec une baisse de revenus, car il y a une taxe sur l’alcool. Le pandit Ramnarain ne jette pas les armes et poursuit sa campagne. Il est arrêté et emprisonné.

Son épouse vient à sa rescousse et entame une grève de la faim. Devant la pression populaire, le syndicaliste est relâché. Par la suite, il s’engage dans la vie politique et deviendra ministre. En 1976, il n’est pas candidat aux élections générales. Mais il est nommé à la tête de la Mauritius Marine Authority jusqu’à son décès en 1995.

Allgoo explique la déportation d’Anquetil à Rodrigues

Rajpalsingh Allgoo, aujourd’hui âgé de 80 ans, est un des pionniers du syndicalisme. Celui qui avait été arrêté en 1988 et menotté à son lit d’hôpital suite à une grève à l’usine Sinotex de Terre-Rouge, est aussi auteur d’un livre sur le syndicalisme, intitulé «A brief history of Trade Unionism in Mauritius».

Il rappelle comment sous l’impulsion du «père du syndicalisme mauricien», Emmanuel Anquetil, il y a eu des incidents, en août 1937, sur la propriété sucrière d’Union Flacq, appartenant à la famille Gujadhur. Des coups de feu sont tiréssur les manifestants, composés d’artisans et de laboureurs. Deux d’entre eux meurent et il y a eu beaucoup de blessés. Un an plus tard, il y a grève chez les dockers, au port, suite au licenciement d’un des leurs. Selon la police, c’est Emmanuel Anquetil qui serait l’initiateur de cet acte de désobéissance. Les dockers profitent de cette grève pour revendiquer un meilleur salaire.

Emmanuel Anquetil est arrêté chez lui à Rose-Hill et il est déporté à Rodrigues. Sa maison est fouillée de fond en comble et plusieurs documents et livres sont emportés. Grâce à l’intervention du représentant mauricien à Londres, Rajmohansing Jomadar, le gouvernement britannique décide de faire retourner Anquetil à Maurice quelques semaines après.

Sooklall et la difficile tâche d’unir les ouvriers de la zone franche

Yusuf Sooklall a été très actif au niveau de la zone franche en tant que syndicaliste. Lui qui a déjà présenté un document sur les premiers 25 ans de ce secteur, se souvient encore des difficultés pour faire syndiquer les employés de la zone franche. D’abord, il identifie trois étapes pour la zone franche : les années 70-80, 81-2000 et l’après 2000.

Il rappelle qu’au début, c’était un tabou de travailler dans le secteur de la zone franche. Le secteur industriel commençait à s’essouffler, le gouvernement fait voter l’Export Processing Zone (EPZ) Labour Act pour faciliter l’implantation des usines de textile chez nous. Le secteur décolle avec quelque 20 000 employés et connaît une accélération à partir des années 80. À un certain moment, 95 000 personnes y sont employés. Un gros tabou est brisé avec l’emploi dans ce secteur de jeunes filles, de divorcées et de veuves venant surtout des régions rurales. Elles n’hésitent pas à prendre un emploi comme ouvrière dans la zone franche.

La troisième étape survient après les années 2000, quand les usines se mécanisent et s’informatisent. Elles recrutent aussi des détenteurs du SC, du HSC, de même que des diplômés. Floréal Knitwear et la Compagnie mauricienne de textile sont parmi celles qui investissent gros dans la mécanisation et l’informatisation.

Le travail est difficile dans ce secteur. D’abord, l’EPZ Labour Act crée deux catégories d’employés dans le secteur privé. Dans la zone franche, les heures supplémentaires deviennent la norme. Les ouvriers sont appelés à travailler pendant sept jours consécutifs et, dans une grande mesure, les employés sont payés au piece rate : ils sont obligés à produire plus pour recevoir un meilleur salaire. Pour cela, des employés sont contraints de réduire leur temps alloué pour le déjeuner et, souvent, ne prennent pas leur pause-thé. «Ils fonctionnaient comme des robots», soutient Yusuf Sooklall. Ainsi, des fédérations syndicales, notamment la GWF, le MLC et la Fédération des travailleurs unis (FTU) entrent en jeu pour défendre la cause des travailleurs. «Ce n’était pas évident de faire syndiquer ces employés. D’abord, il n’était facile de pénétrer dans l’enceinte de ces usines et aussi il y avait un arrangement informel entre le patronat et le gouvernement pour réduire l’importance des syndicalistes. Il y avait à peine 20 % des employés qui étaient syndiqués, mais nous n’avons jamais baissé les bras, quid à être matraqués, arrêtés et emprisonnés. Souvenez-vous de l’arrestation arbitraire d’Allgoo et aussi de l’emprisonnement d’Alain Laridon et de Showkutally Soodhun en 1986, suite à une grève généralisés dans le secteur de la zone franche.»

Mais, se souvient encore Yusuf Sooklall, la lutte a apporté ses fruits. Il y a d’abord la reconnaissance des syndicats, la création de l’EPZ Welfare Fund pour le bien-être des travailleurs, l’introduction de nouveaux règlements au niveau des heures supplémentaires et ensuite avec Cassam Uteem et Jean Claude de l’Estrac comme ministres de l’Industrie, il y a eu des changements au niveau des législations pour mieux protéger les travailleurs de la zone franche.

Photo du jour

Rencontre…

L’Honorable Hurryparsad Ramnarain, secrétaire parlementaire au ministère du Travail, a assisté, le vendredi 26 janvier 1968, à l’assemblée générale de l’association des patrons de Maurice (Mauritius Employers Federation). Il s’est adressé à l’assemblée. Rappelons que M. Ramnarain est, lui, président du Mauritius Labour Congress et président du plus important syndicat des laboureurs.

Dix-huit ministres du Travail depuis 1967

Maurice a connu 18 ministres du Travail depuis 1967. Ils sont sir Harold Walter, Razack Peeroo (à deux reprises), Hurryparsad Ramnarain, Bheergoonath Ghurburrun, Yousuf Mohamed, Jayen Cuttaree, Sattyadeo Peerthum, Hervé Duval, Sheila Bappoo, Dharam Fokeer, Karl Offmann, Steve Obeegadoo, Satish Faugoo, Showkutally Soodhun, Vasant Bunwaree, Shakeel Mohamed et Soodesh Callichurn.


La une de l’express du 3 février 1968.

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Retour dans l’histoire. Que s’est-il passé dans l’année 1968, année durant laquelle le pays a accédé à l’indépendance ? Quelle évolution depuis ce temps ? Nous vous proposons une série d’articles et de photos en marge des 50 ans d’indépendance de Maurice.

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