#50ansMoris: 1er février 1968: trois décennies à briser des chaînes

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Sylvio Michel a fait de la reconnaissance de la souffrance des esclaves et leurs descendants son cheval de bataille.

Sylvio Michel a fait de la reconnaissance de la souffrance des esclaves et leurs descendants son cheval de bataille.

Il y a 50 ans, rien ne laissait présager que la journée commémorant l’Abolition de l’esclavage serait décrétée fériée. Mais le combat pour la reconnaissance de ce pan de l’histoire mauricienne et de ses conséquences avait déjà commencé.

Il ne se passe pas une année sans que les célébrations commémorant l’Abolition de l’esclavage, le 1er Février, ne tiennent une place importante dans la presse. Pourtant, il y a 50 ans, à quelques mois de l’indépendance, ce sujet était la dernière préoccupation des Mauriciens. Sauf pour une poignée d’irréductibles. C’est grâce à eux que l’idée de dédommager les descendants d’esclaves a germé. Un homme parmi tant d’autres derrière ce combat : Sylvio Michel. Il en a même fait un livre, Premier pas d’une diaspora africaine vers les réparations. Retour sur un combat commencé quelques jours avant le 12 mars 1968…

L’origine du combat 

1er février 1968, soit 29 jours avant que Maurice n’obtienne son indépendance de l’Angleterre. En une de l’express figure un article sur l’arrivée d’un bateau de croisières provenant de l’Amérique du Sud et avec 190 touristes à bord.

On apprend que certains visiteurs, qui avaient eu vent de la période sombre que l’île traversait juste avant, soit les bagarres raciales, ont annulé leur tournée à Maurice. Mais en voyant Port Louis de leur paquebot, ils le regrettent déjà.

Du reste, rien en première page sur l’Abolition de l’esclavage qui est survenue 134 ans plus tôt. Rien ne laissait présager non plus que 33 ans après l’Indépendance, ce jour serait décrété férié. 

«Les gens pensent que compensation est synonyme d’argent. C’est faux. J’ai milité pour la reconnaissance de la souffrance des esclaves et leurs descendants»

À la suite des bagarres raciales, Sylvio Michel met en place l’Organisation fraternelle, une ONG ayant pour but de restaurer l’harmonie sociale suivant les tensions intercommunautaires. Mais très peu savent qu’à l’époque, la compensation des descendants aux esclaves était déjà une idée fixe chez lui.

«Les gens pensent que compensation est synonyme d’argent. C’est faux. J’ai milité pour la reconnaissance de la souffrance des esclaves et leurs descendants», explique le porte-parole des Verts fraternels.

Voici le combat de Sylvio Michel et ses compagnons en quelques dates : 

1961. À l’université Pontificale de Rome, Sylvio Michel a accès à la littérature concernant l’esclavagisme et en fait le combat de sa vie. 

1969. Maurice est indépendant. Il n’y a toujours aucune mention de l’abolition de l’esclavage comme un thème de société, mais l’idée est là. «J’étais avec Paul Bérenger à l’époque. Pour faire prendre conscience à la population sur ce sujet, il avait proposé de refaire le portrait de la statue d’Adrien D’Epinay», dit Sylvio Michel en riant. Si l’idée avait fait sourire à l’époque, personne n’est allé de l’avant avec celle-ci. Mais la lutte a continué. 

1973. La décision est prise de construire une stèle au jardin de la Compagnie comme un premier pas vers la reconnaissance des esclaves. Toutefois le groupe se heurte à la municipalité, qui est réfractaire à l’idée.

Il a fallu attendre trois ans avant que le Premier ministre ne soit sollicité et qu’il accède à cette demande. «Nous avions décidé de la mettre à côté de la statue de Manilall Doctor car elle avait été dévoilée un 1er février», avance Sylvio Michel. Il est alors député du Mouvement militant mauricien (MMM). 

1977. Le député porte une motion à l’Assemblée nationale pour que le 1er février soit décrété jour férié. «C’est ainsi que, défiant tous les tabous sur un certain pan de l’histoire de Maurice, je n’ai pas raté la première occasion qui s’est présentée pour déposer à l’agenda des débats parlementaires une motion privée sur la question de la commémoration de l’Abolition de l’esclavage», écrit-il dans son livre. 

Cependant Sylvio Michel fait face à une levée de boucliers car la tendance était à la réduction des jours fériés qui, selon la presse, coûtaient Rs 33 millions par an au pays. Yousuf Mohamed, alors ministre du Travail, était sur le devant de la scène.

Toutefois la motion est votée et un comité est formé pour étudier les modalités de l’introduction de ce jour férié. «Je ne sais même pas s’il y a eu un rapport», dit notre interlocuteur. Par la suite, cette question sera omniprésente dans toutes les négociations des alliances. 

1979. L’express publie la photo de la commémoration pour la première fois. 

1985. La commémoration du 150e anniversaire de l’Abolition de l’esclavage est fériée. Seulement pour une année. Un monument est érigé à Pointe-Canon. Les années se suivent et se ressemblent. 

2001. Le 1er février est finalement décrété jour férié. Cette promesse figurait sur le manifeste électoral de l’alliance MSM-MMM, soit 33 ans après l’Indépendance.

Maurice se positionne dans le secteur touristique

Un avion d’Air India sur le tarmac de l’aéroport de Plaisance. Il se trouve, ici, face à un autre avion provenant de l’Australie. Ils étaient 65 passagers indiens à fouler le sol mauricien pour une visite promotionnelle. Cette délégation d’Indiens était composée de journalistes, d’industriels et de représentants d’agences de voyages. Maurice ouvrait ainsi la voie pour devenir une destination touristique.

Vijaya Teelock: «Les esclaves n’avaient aucune considération humaine et leurs descendants en ont fait les frais»

Vijaya Teelock, historienne et auteure.

Pourquoi la reconnaissance de l’esclavagisme a-t-elle pris tellement de temps ? 

À l’époque, il y avait un tabou autour de ce sujet. Même lorsque j’étais étudiante en 1975, tout le monde me disait qu’on ne peut pas en parler. Cela faisait partie de notre histoire mais il y avait, à l’époque, beaucoup de non-dits autour de ce sujet. Toutefois, on ne pouvait pas continuer ainsi. Cela fait partie de notre histoire et il est primordial de garder vivant ces mémoires.

«On a essayé de passer sous silence toute la culture africaine, y compris malgache.»

D’où venaient ces tabous ? 

De partout. Vous savez, pendant longtemps, on a essayé de passer sous silence toute la culture africaine, y compris malgache. Les esclaves n’avaient aucune considération humaine et leurs descendants en ont fait les frais. D’ailleurs, certains ont même essayé de renier leur culture. 

Ça allait très loin des fois ! Il y avait des discriminations au sein même des familles, où ceux ayant la peau plus matte étaient mis à l’écart. Mais ce n’est pas tout. Des descendants de ceux qui possédaient des esclaves voulaient que ce sujet reste enterré de peur qu’on accuse leurs familles de traitements inhumains. Comme personne ne voulait en parler, le combat a été difficile.

Parlons de l’Engagisme. Était-ce le même combat ? 

Les conditions de travail étaient similaires et il est tout aussi important de s’en souvenir. À la base, c’était de la main-d’œuvre opprimée qui ne coûtait pas cher. Même s’ils avaient un salaire, les travailleurs engagés étaient toujours exploités.

Puis, comme pour l’esclavage, l’origine ethnique avait son importance. Il était impensable que quelqu’un d’autre que les Africains et les Asiatiques puisse faire des travaux manuels dans les colonies.

La une de «l’express» du 1er février 1968.

Commission justice et vérité: sept ans et toujours rien

Elle devait permettre de restituer les terres aux familles qui avaient été lésées par les propriétaires terriens lors de l’abolition de l’esclavage. Mais où en est la Commission justice et vérité aujourd’hui ? «Au point mort. On ne comprend rien de ce qui se passe», soutient Danielle Tancrel dont le nom figure parmi les 42 familles mentionnées dans le rapport de l’instance. 

«Tout ce que nous demandons, c’est la mise en place de ce Land Tribunal»

Selon Danielle Tancrel, lorsque ce rapport a été soumis en 2011, cela a été une lueur d’espoir pour elle mais très vite, elle a déchanté. Elle soutient que la dernière fois qu’elle a entendu parler de cette commission, c’était le 24 mai 2016. Joe Lesjongard avait posé une question à Xavier-Luc Duval, alors en charge de ce dossier. La réponse du leader du Parti mauricien social-démocrate était similaire à celle qu’il avait donnée en novembre 2015. Soit que le dossier est à l’étude. 

En 2018, la situation n’a guère évolué. Pendant ce temps, Danielle Tancrel va de ministère en ministère pour essayer de savoir où en est l’affaire. Sans succès. «Tout ce que nous demandons, c’est la mise en place de ce Land Tribunal», dit-elle. 

Lindsay Morvan était membre de la commission. Sollicité, il affirme qu’il n’a pas vu grand-chose du rapport qui a été élaboré. «Il y avait beaucoup de cas réels. XavierLuc Duval présidait un comité pour établir des recommanda- tions. Même lorsque j’ai quitté la commission, je lui demandais souvent où en étaient les choses. Elles ont toujours été comme au- jourd’hui : nulle part.»

La contribution de Benjamin Moutou

Feu Benjamin Moutou, historien et auteur.

L’historien Benjamin Moutou a quitté ce monde le 29 juillet 2017. Tous s’accordent à dire que le pays a perdu un de ses plus grands historiens. Il a travaillé sur pratiquement tous les aspects et les liens de l’esclavage.

Il serait difficile de relater les circonstances exactes dans lesquelles il a travaillé son livre The Economic Impact of Slaves and their Descendants on the Development of Mauritius, mais sa fille, Johanne Moutou-Leckning, raconte que cela a été très vite fait. «C’était un homme qui avait une très grande connaissance et a écrit sur tout. C’est dommage qu’il n’assistera pas aux célébrations sur l’Abolition de l’esclavage, cette année», dit elle. 

Dans The Economic Impact of Slaves and their Descendants on the Development of Mauritius, la question qu’il pose est la suivante : s’il avait fallu rémunérer les esclaves autrement que par des coups de fouet, où en serait-on aujourd’hui en termes de développement ? Ce livre s’inscrit dans la continuité des travaux de la Commission justice et vérité. 

L’historien met en lumière le fait que les esclaves coûtaient chacun entre 25 et 43 piastres par an en vêtements et nourriture. Leur contribution au pays ? La construction du Château de Réduit, Fort-George, les Tours Martello, les Casernes centrales, les cheminées d’usine et bien d’autres. 

Les esclaves agricoles, quant à eux, s’occupaient des plantations et des animaux.

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Retour dans l’histoire. Que s’est-il passé dans l’année 1968, année durant laquelle le pays a accédé à l’indépendance ? Quelle évolution depuis ce temps ? Nous vous proposons une série d’articles et de photos en marge des 50 ans d’indépendance de Maurice.

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