Histoire: «L’apprentissage était une continuation de l’esclavage» 

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Une des statues de la Route de l’esclave au Morne.

Une des statues de la Route de l’esclave au Morne.

Gare aux clichés. À l’abolition, les esclaves auraient brisé leurs chaînes et célébrer la liberté dans la liesse populaire. Deux historiens rectifient. Alors que nous commémorons ce 1er février 2018 les 183 ans de l’Abolition de l’esclavage, Jocelyn Chan Low et Vijaya Teelock expliquent que la véritable libération est arrivée en 1839, à la fin de la période d’apprentissage.

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L’image des esclaves célébrant la liberté est empruntée à l’île sœur, affirme l’historien Jocelyn Chan Low. «Cette iconographie montre des esclaves à l’abolition à La Réunion en 1848. C’est une image trompeuse que l’on utilise pour Maurice.»

Discours trompeur 

Jocelyn Chan Low, membre du comité scientifique du projet La Route de l’Esclave de l’Unesco, explique la différence entre ce qui a été annoncé aux esclaves, à l’abolition, et les faits. «Dans une proclamation en créole, le gouverneur Nicolay dit aux esclaves que s’ils sont bons, ils finiront par être libérés. La reine et le roi leur donnent la liberté comme un cadeau. Mais ces esclaves libérés ont surtout énormément de devoirs. Et les esclaves n’ont pas lu la proclamation en anglais».

Libre jusqu’à l’âge de sept ans 

À l’Abolition de l’esclavage, ceux qui sont libres tout de suite sont les enfants de moins de sept ans, précise Jocelyn Chan Low. Tous ceux âgés de plus de sept ans deviennent des apprentis. Ils doivent rester avec le maître.

Période d’apprentissage 

«Après l’abolition, ce ne sont pas les esclaves qui ont célébré, parce qu’ils n’ont pas été libérés», affirme l’historienne Vijaya Teelock. Adrien d’Épinay, désigné par les planteurs locaux pour négocier la compensation avec les Anglais, obtient des autorités britanniques une période d’apprentissage qui, initialement, doit durer 14 ans. «C’était une grosse excuse, une continuation de l’esclavage.» 

En Grande-Bretagne, des voix s’élèvent contre ce nouveau système d’asservissement. Parmi elles, il y a la société antiesclavagiste qui fait campagne contre cette décision. L’apprentissage sera aboli à son tour en 1839. «C’est à ce moment qu’arrive la vraie libération», affirme l’historienne.

Le Monument aux Esclaves à Pointe-Canon.

Esclaves bernés 

Comment les esclaves ont-ils vécu ces événements ? «Ils savaient que l’apprentissage était une trahison du gouvernement britannique et des autorités locales», affirme Vijaya Teelock. Ce qui pousse certains esclaves qui en ont les moyens à acheter leur affranchissement. «Ils ne voulaient pas que la liberté leur soit donnée par le maître», dit-elle. 

Citant le rapport de Darvoy, consul honoraire de France à Maurice, Jocelyn Chan Low affirme que «les esclaves se sont sentis bernés parce qu’ils devaient rester travailler pour le maître. À l’abolition, ce n’est pas la joie»

«La compensation versée aux propriétaires n’a jamais servi à l’amélioration du sort des esclaves. Le gouvernement britannique aurait pu insister pour qu’une partie de l’argent serve au logement et à l’éducation, pour préparer l’esclave à la liberté.»

Il parle aussi de l’épisode des apprentis travaillant sur la propriété d’Adrien d’Épinay qui portent plainte auprès du magistrat. Ce qui donne lieu à une inspection. «Pour ne pas avoir de problèmes, le régisseur de la propriété tient un journal. On voit que les apprentis ne travaillent plus comme avant. Il y a de l’indiscipline, surtout parmi les femmes. Ce qui est normal, quand vous êtes libéré mais que vous devez rester sur place. C’est pour cela qu’il y a eu autant de punitions corporelles.»

Punitions excessives 

Des apprentis préfèrent fuir. Même si l’esclavage est aboli en 1834, les lois concernant le marronnage sont toujours en vigueur, précise Vijaya Teelock. La chasse aux apprentis est pratiquée, comme la chasse aux esclaves marrons. «Il n’y avait pratiquement aucune différence entre l’esclavage et l’apprentissage, à part que certains apprentis ont été payés. Mais c’était des petites sommes.» Jocelyn Chan Low souligne qu’à Maurice, «les punitions corporelles étaient excessives».

«Ce sont les apprentis qui ont payé une partie de la compensation versée aux maîtres.»

Grades de travailleurs 

«Il ne faut pas voir les esclaves comme un groupe homogène», prévient Vijaya Teelock. Les jeunes sont très demandés. Les ouvriers spécialisés, les commandeurs, considérés comme l’élite dans la hiérarchie, esclavagiste ont été payés pour rester sur les propriétés.

À l’inverse, les femmes, les vieux et les enfants sont considérés comme un fardeau financier par les propriétaires, qui doivent les loger et les nourrir. Conséquence : à l’abolition de l’apprentissage en 1839, ils sont chassés des propriétés.

Compensation 

À l’abolition, les propriétaires reçoivent une compensation financière par tête d’esclave. Mais, souligne Vijaya Teelock, «cette compensation n’a jamais servi à l’amélioration du sort des esclaves. Le gouvernement britannique aurait pu insister pour qu’une partie de l’argent serve au logement et à l’éducation, pour préparer l’esclave à la liberté.»

Jocelyn Chan Low souligne que «ce sont les apprentis qui ont payé une partie de la compensation versée aux maîtres.» L’historien va plus loin. Il affirme qu’avec l’argent de la compensation, «les planteurs n’ont pas acheté des machines mais des produits de luxe».

Il souligne qu’entre 1839 et 1843, l’immigration indienne est suspendue. «La production sucrière aurait dû baisser, or elle augmente.» Ce qu’il explique par le choix des ex-esclaves de «travailler à la tâche». Mais cela n’apparaît pas dans les documents officiels, précise l’historien.

L’avantage du travail à la tâche c’est que l’on peut choisir quel travail exécuter et si cela rapporte plus. «C’est là qu’à lieu le petit morcellement, d’anciens esclaves ont pu acheter un terrain.»

Cohabitation avec les engagés 

Entre 1834 (abolition de l’esclavage) et 1839 (abolition de l’apprentissage), les exesclaves cohabitent avec les engagés indiens. Jocelyn Chan Low, citant un rapport sur les relations entre les deux groupes, explique que les esclaves ont vu à quel point les engagés étaient maltraités. Par exemple, on leur doit des arrérages sur les salaires.

Naît alors une solidarité «extraordinaire» entre les esclaves devenus apprentis et les engagés. L’immigration indienne est suspendue en 1839, «à cause des abus». Jocelyn Chan Low explique qu’on offre alors aux apprentis le même contrat que celui octroyé aux engagés. «Les apprentis refusent en disant que c’est de l’esclavage, parce qu’ils ont vu le sort réservé aux Indiens. C’est faux de dire qu’ils ont refusé de travailler la terre.»

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