Suspect nu et enchainé: «Zot inn met mo garson touni kouma enn zanimo»

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David Gaiqui est arrivé à la BRC escorté par une dizaine d’offi- ciers de la Special Supporting Unit.

David Gaiqui est arrivé à la BRC escorté par une dizaine d’offi- ciers de la Special Supporting Unit.

La photo de David Gaiqui, nu et enchaîné, assis sur une chaise au poste de police de Curepipe, n’en finit pas d’émouvoir les Mauriciens. L’homme de 42 ans a été arrêté vendredi matin, car les enquêteurs le soupçonnent d’être impliqué dans plusieurs cas de vol. Sa famille nie en bloc et affirme qu’il a été victime de brutalité policière. Du côté de la police, certains expliquent que la «fouille au corps» est une étape tout à fait normale. Alors que les militants des droits de l’homme montent au créneau. Récit.

La photo de David Gaiqui, nu et enchaîné à une chaise, au poste de police de Curepipe, a été prise par Me Anoup Goodary, vendredi.

Ils sont une dizaine, petits et grands. Les membres de la famille Gaiqui sont postés devant la cour intermédiaire en ce samedi matin. Tous attendent l’arrivée de David Gaiqui… Entre-temps, les langues se délient, la colère gronde. «Zot inn met mo garson touni kouma enn zanimo. Zot inn atas li. Kifer bizin tret dimounn Koumsa ?» répète sans cesse Claudette, la mère de David, alors que les larmes de rage ruissellent le long de ses joues. L’innocence de son fils, elle ne cesse de la clamer haut et fort. 

Roselle Gaiqui, la femme du suspect, tente tant bien que mal de calmer sa fille de trois ans, qui réclame son papa. La police a débarqué chez eux à 3 heures du matin, a cassé son cadenas et a essayé d’enfoncer sa porte, raconte Roselle. «Zot inn sot miray. Zot inn sey avoy lamé par linpos pou ouver lafénet. Érezman monn désann a tan.»

Roselle, Claudette et Pascal Gaiqui étaient en cour depuis 9 heures hier matin, guettant l’arrivée de David.

Par ailleurs, «il y a 15 ans, mon autre frère, Pascal, a vécu la même chose. Il avait été victime de brutalité policière, allègue Catherine, la soeur de David. Pascal est resté en détention pendant 13 mois avant que l’affaire ne soit rayée en cour. Et là, le cauchemar recommence…» 

«J’ai entendu les coups…» 

Pascal Gaiqui, justement, est lui aussi présent devant la cour. Vendredi, il a également été arrêté, avant d’être remis en liberté. «Ils sont venus chez moi à 4 heures du matin et sans présenter de mandat, ils m’ont embarqué. Ils ont fait la même chose pour David.» Au moment de l’arrestation, il affirme qu’il n’était pas au courant des faits qu’on lui reprochait.

Me Anoup Goodary (à dr.) a été contraint de se retirer de cette affaire car il a été témoin de la violence dont David Gaiqui aurait été victime. Me Neelkanth Dulloo a repris le dossier. Les avocats ont animé une conférence de presse hier après-midi.

Les deux frères ont été conduits au poste de police de Curepipe, puis transférés à Terre- Rouge, où ils ont passé la journée. «Il n’y a pas eu d’interrogatoire. On est resté là-bas pendant plusieurs heures sans savoir pourquoi.» 

Vers 17 heures, Pascal et David Gaiqui sont une nouvelle fois transférés à Curepipe, en effectuant un petit détour par le centre de détention de Moka. Pourquoi ? «Ils voulaient probablement brouiller les pistes pour que nos proches ne sachent pas où nous étions», allègue Pascal. Une hypothèse appuyée par Roselle Gaiqui. Qui affirme que depuis l’arrestation de son mari, elle a tenté, à plusieurs reprises, de savoir où il se trouvait mais en vain, durant toute la matinée.

Las d’attendre, la fille, les neveux et nièces de David Gaiqui se reposant dans l’enceinte de la cour, hier.

«Létan nounn ariv Curepipe, monn tann bann polisié ki ti pé démann David ki li pou aksepté, sipa sarz vol ou krim», allègue Pascal. C’est à ce moment que les policiers auraient commencé à le frapper, selon les dires de Pascal. «Il était dans une autre salle. J’ai entendu les coups…» 

Finalement, c’est à 14 heures, hier, que David Gaiqui (ci-contre) est arrivé en cour, escorté par une dizaine d’officiers de la Special Supporting Unit. Entre-temps, la photo du détenu, dénudé et enchaîné, avait fait le tour des réseaux sociaux. Elle a été postée par Me Anoup Goodary. 

L’avocat a été sollicité pour représenter David Gaiqui. Devant la Bail & Remand Court, il a fait savoir qu’il détenait des preuves irréfutables quant au fait que son client subissait des «actes de barbarie». La police a alors argué qu’en tant que témoin dans cette affaire – puisque c’est lui a pris la photo – il ne pouvait assurer la défense du suspect. Me Neelkanth Dulloo a ainsi pris le relais.

Communiqué de la police 

À la suite d’un article paru dans un hebdomadaire, le samedi 27 janvier 2018, concernant un suspect faisant l’objet d’une enquête dans le sillage des récents cas de braquages, le commissaire de police tient à informer le public qu’une enquête impliquant toutes les parties concernées a été ouverte, afin de faire la lumière sur toute cette affaire et que toutes les procédures seront rigoureusement suivies. 

Shiva Coothen 
Responsable de communication de la force policière Au nom du commissaire de police

Réactions…

Marie Louise Lee Yin Lam Hung, Deputy Chairperson de la Police Complaints Division de la Human Rights Commission. 

«Je suis ultra-choquée en regardant la photo. Mais en tant que juriste, je me dis qu’il faut vérifier si elle a été prise au poste de police. Il paraît que c’est son avocat qui l’a prise. Donc, je considère que c’est très grave si cela s’avère vrai. Comment peut-on faire ce genre de chose en 2018 ? Ils ne connaissent pas la base des droits de l’homme ? Nous attendons un premier rapport et dès lundi une enquête sera ouverte. 

C’est dommage que la loi dans son état actuel ne nous permette pas de prendre des actions directes. Nous ferons des recommandations au bureau du Directeur des poursuites publiques. Notre rôle est limité, mais c’est incroyable. C’est la première fois que je vois ça ! Un suspect nu avec des menottes aux poignets et une chaîne aux pieds. Allait-il prendre la fuite ? Si quelqu’un était venu nous raconter ce genre de chose, on aurait eu, peut-être, un peu de mal à le croire, mais dans ce cas, il y a une photo. 

C’est très mauvais pour la réputation du pays. De plus, cela s’est passé au poste de police. Les policiers sont censés protéger les citoyens. Ce n’est pas leur rôle de se substituer à la justice. Si le suspect a commis un crime, il faut venir en cour pour le prouver afin que justice soit rendue.»

Mario Nobin, commissaire de police 

«Une enquête est en cours. C’est tout ce que je peux vous dire.» 

Jaylall Boojhawon, président de la Police Officers Solidarity Union 

«Il n’y a pas eu de brutalité policière dans cette affaire. Sinon, le suspect aurait fait une déclaration lors de sa comparution devant la Bail & Remand Court. Je dénonce la façon de faire de l’avocat Anoup Goodary, qui a posté la photo de ce suspect sur les réseaux sociaux. Est-ce qu’il a obtenu le consentement de la présumée victime au préalable ? La police a le droit de passer les menottes à un suspect si l’individu est violent, elle peut également lui menotter les pieds s’il en est encore plus violent. 

Dénuder un suspect, c’est normal, selon les procédures de la police. D’ailleurs, dans les prisons à Maurice, on utilise cette méthode au quotidien. C’est une pratique qui existe également dans d’autres pays. Quand on voit un suspect nu, il faut savoir interpréter les images dans le bon sens. Cela se fait pour effectuer un strip search pour des raisons précises : pour voir s’il n’est pas blessé, s’il ne dissimule pas de la drogue ou d’arme tranchante. Si on le dénude, c’est pour sa propre sécurité ainsi que celle des policiers qui s’occupent de lui.» 

Hector Tuyau, assistant surintendant de police, président de l’Union policière 

«Une enquête est en cours, je ne peux rien dire pour l’instant. Attendons…»

Vinod Appadoo, commissaire des prisons 

«J’approuve le strip search (NdlR, fouille au corps), car dans bien des cas, les policiers ont eu des surprises quand ils ont fouillé des détenus. D’où la nécessité de soumettre les prévenus à ce genre d’exercice. Hormis la drogue, des lames ont été découvertes sur eux. Qui en sera tenu responsable si un suspect se blesse avec une telle arme alors qu’il est en détention policière ? Menotter les mains et les pieds, je ne suis pas contre. Car cela se fait pour des «high profile prisoners or detainees». Cela s’applique aussi pour un suspect qui aurait un caractère violent ou qui est susceptible de s’évader.»

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