Musée de l’esclavage: pourquoi ça bloque

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L’Hôpital militaire se trouve dans la zone tampon de l’Aapravasi Ghat.

L’Hôpital militaire se trouve dans la zone tampon de l’Aapravasi Ghat.

Quelles chaînes brisent l’élan du Musée de l’esclavage ? Proposé par la Commission Justice et Vérité (CJV) depuis 2011, il resurgit de temps à autre, notamment à l’approche des commémorations de l’abolition de l’esclavage, le 1er février.

Dernier développement en date, le ministère des Arts et de la culture a lancé, le 19 janvier, l’appel à candidatures pour un consultant. Sa mission : réaliser l’étude préliminaire pour la création du Musée intercontinental de l’esclavage, à Port-Louis.

Pourquoi le Musée de l’esclavage bloque-t-il ? L’historienne Vijaya Teelock, ancienne vice-présidente de la CJV et nouvelle présidente du comité scientifique du projet de l’Unesco, La Route de l’esclave, affirme que l’un des enjeux majeurs concerne l’emplacement du musée : l’Hôpital militaire, situé à deux pas de l’Aapravasi Ghat.

Un édifice doublement patrimonial car il est «le plus vieux bâtiment de Maurice» et se trouve dans la zone tampon de l’Aapravasi Ghat. Il est dans une zone commerciale et, à ce titre, attire des intérêts financiers. Vijaya Teelock estime que ce musée a aussi contre lui «des gens qui pensent que cela va donner une mauvaise image de certains groupes et de certaines personnes».

Autre handicap : la lenteur bureaucratique. «Nous avons toujours dit qu’il faut impliquer la société civile, en faire un projet national. Ne pas mettre cela entre les mains des seuls fonctionnaires. C’est un sujet tellement sensible qu’il faut adopter une démarche inclusive», affirme l’historienne.

Ce ne sont pas uniquement les descendants d’esclaves qui sont concernés. «L’Hôpital militaire a une histoire très mauricienne. L’esclavage a touché tous ceux qui ont vécu à cette époque, pas uniquement les esclaves.» Vijaya Teelock note également qu’au «ministère des Arts et de la culture, on est tellement occupé avec le calendrier d’événements que l’on oublie les projets à long terme».

La thèse des «lobbies avec énormément de préjugés sans fondements historiques» est partagée par l’historien Jocelyn Chan Low, qui a été coordinateur régional du projet La Route de l’esclave. En 2001, il avait proposé au Premier ministre d’alors d’abriter le centre Nelson Mandela à la poste centrale. «Il y avait un raisonnement historique derrière. L’histoire de la poste et de la presse écrite est liée à l’esclavage. Il s’agissait de faire un parcours culturel reliant l’Aapravasi Ghat à la poste.»

Le projet fera face à des vagues de protestations. Malgré la pose de la première pierre, il est abandonné en 2005 à la suite du changement de gouvernement. «Nous sommes dans une société de regards», affirme Jocelyn Chan Low. «Certains se demandent pourquoi valoriser un groupe en lui donnant un bâtiment comme l’Hôpital militaire ? Est-ce que l’esclavage n’est pas assez important pour être dans un bâtiment aussi important

Autre facteur déterminant pour Jocelyn Chan Low : le coût. «L’ambition d’un musée intercontinental, c’est de pouvoir montrer au moins trois ou quatre pièces internationales originales. Cela demande énormément de fonds.» Surtout quand «il paraît qu’il n’existe que deux exemplaires de chaînes d’esclaves, là aussi à La Réunion. Ce seraient les seules des Mascareignes», explique l’historien.

Sa proposition : introduire une taxe du patrimoine sur les Integrated Resort Schemes. «Pour cela, il faut une volonté politique. Ce serait une forme de réparation. Cela aiderait à mettre Maurice sur la carte touristique. Demander aux pays amis de nous aider, c’est une idée mort-née. Il faut demander à ceux qui en ont les moyens, dans la république de Maurice, de payer.»

Les différents projets

Outre le Musée de l’esclavage, les autorités ont annoncé un véritable ensemble : un Musée du marronnage au Morne et un «Open Air Museum» à Trou-Chenille, ancien village d’esclaves.

Le plaidoyer de l’église

Cette semaine, le Comité diocésain 1er février a réitéré sa demande d’un Musée de l’esclavage. Le père Jean-Maurice Labour, vicaire général du diocèse de Port-Louis, dit constater qu’après «l’approbation du projet par le Conseil des ministres, on ne voit rien qui avance. Je ne sais pas s’il y a des visées commerciales sur le bâtiment de l’Hôpital militaire». Pourquoi un tel plaidoyer ? Jean-Maurice Labour explique que «le cyclone Berguitta et ses séquelles montrent les difficultés de ce monde créole dans l’île Maurice moderne». Il souligne que le site choisi est à côté de l’Aapravasi Ghat et «pas loin de là où les Chagossiens déportés ont débarqué». Le calendrier fait coïncider cela avec les 50 ans de l’Indépendance et le souvenir des bagarres raciales en janvier 1968. «On sait qui a souffert lors de cette période trouble de notre histoire.» Avec le Musée de l’esclavage, ce serait une «occasion pour le gouvernement de montrer l’enracinement de ce peuple créole.»

Chronologie

  • Novembre 2011 : La CJV soumet son rapport. Parmi les recommandations : la création d’un musée de l’esclavage.
     
  • 7 avril 2016 : Le Conseil des ministres approuve la création du Musée de l’esclavage dans l’ancien Hôpital militaire.
     
  • Budget 2016-2017 : Rs 2 millions sont prévues pour les préparatifs préliminaires du Musée intercontinental de l’esclavage et Rs 1 million pour le Musée du marronnage.
     
  • Novembre 2016 :Le Premier ministre (PM) par intérim d’alors, Xavier Duval, annonce un changement d’adresse. C’est le bâtiment du United Docks, voisin lui aussi de l’Aapravasi Ghat, qui servira de musée.
     
  • 1er février 2017 : Le PM, Pravind Jugnauth, avance que le Musée de l’esclavage est une priorité.
     
  • Budget 2017-2018 : Rs 5 millions sont accordées au Musée de l’esclavage pour une étude préliminaire.
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