#50ansMoris: sur les braises des actualités de 1968

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À compter de ce dimanche 21 janvier et jusqu’au 12 mars, «l’express» publiera, quotidiennement, cette rubrique «50 ans jour pour jour». Nous reprendrons ce qui a fait l’actualité des journaux de l’époque.

Les éditions de «l’express» de la semaine précédant le dimanche 21 janvier.

En cette période de 1968, les bagarres «raciales» battent leur plein. La vague de violence à Port-Louis : La Riot Unit et la S. (M.) F. prêtes à intervenir, titre en Une week-end. C’est d’ailleurs le 21 janvier que l’état d’urgence est déclaré. Nous y reviendrons mardi.

Autre actualité du moment : le procès Duval. Gaëtan Duval est poursuivi par le ministère public pour avoir proféré des propos insultants à l’encontre du commissaire adjoint de police, Jacques Ribet.

L’édition de notre confrère «week-end», puisque, à l’époque,
«l’express» ne sortait pas encore les dimanches.

Mais en ce dimanche 21 janvier 1968, ce qui retient notre attention, c’est cet article de week-end sur le Café Dragon Vert. À l’époque, l’express ne sortait ni les dimanches ni les jours fériés. C’est donc chez notre confrère que nous sommes allés voir les nouvelles du jour. Et, puisque 50 ans plus tard, le 21 janvier tombe également un dimanche, commençons avec une belle histoire. Celle d’un succès. D’une affaire qui s’est étendue et a fructifié. D’un lieu qui a nourri des milliers de Mauriciens, où chacun a son plat préféré, a partagé des histoires, des joies, des peines, autour d’un repas.

Les éditions de «l’express» de la semaine précédant le dimanche 21 janvier.

La nourriture est ce qui nous fédère. On raffole tous de briani, de mines, de dholl puris… peu importe notre communauté. L’origine ethnique de tous nos plats importe peu. Ils n’ont pas à déclarer leur appartenance. Ils sont mauriciens. Point.

À la diaspora…

Le parfum de la canne fraîchement coupée, le goût d’un kari poul mama ou encore le sentiment de plénitude qui enivre quand vos pieds s’enfoncent dans le sable de votre plage préférée… Des souvenirs qui vous plongent, le temps d’une pensée, dans la nostalgie d’une enfance heureuse. Souvent modeste, mais heureuse. Dans vos contrées lointaines, plongé dans vos pensées, le soir, dans le métro, en revenant du travail ou marchant dans le froid polaire, il vous arrive de percevoir, le temps d’une seconde, ce parfum, ce goût, ce sentiment. Mais vous remettez vite les pieds sur terre. L’idée : rassembler la diaspora mauricienne sur une même plateforme. À l’occasion des 50 ans de l’Indépendance de notre pays, l’express lance la campagne #50ansmoris. Elle vise à nous rappeler et à partager ces mêmes souvenirs. L’express vous invite à nous faire parvenir ces moments. Ces «mauricienneries» qui vous manquent. Celles que vous aimez particulièrement. Une journée spécifique dont vous gardez un doux souvenir. En photo, en vidéo, ou simplement une belle histoire… Envoyez vos messages sur la page Facebook #50ansmoris ou à l’adresse e-mail 50ansmoris@lexpress.mu.

Le dragon a toujours la flamme

Il y a 50 ans, jour pour jour, le 21 janvier 1968, «week-end» publiait un article sur le «Café Dragon Vert ». «Il a ouvert ses portes le 24 décembre dernier et d’emblée, il s’est imposé », écrit le journal. Quoi ? Un restaurant qui tient tout ce temps et survit à une époque où les lieux à la mode changent aussi vite que de nouveaux smartphones sont mis sur le marché ? Un restaurant «vieux» comme le pays ?

Quatre-Bornes, en 1968, est pauvre en restaurants… pauvre est un euphémisme. Il n’y en a pas. Alors qu’à Rose-Hill et Vacoas, ils abondent, commente weekend. Une dizaine d’années avant le DragonVert, croit se rappeler l’auteur, un établissement avait tenté d’ouvrir : LeWelcome. Il n’a pas été le bienvenu puisqu’il a rapidement fermé. Le Dragon Vert fait figure de précurseur. L’enseigne s’installe à La Louise, route St-Jean.

Les Ah-Kim père et fils, les directeurs, parlent, en 1968, d’y accoler une boîte de nuit. «Non pas une boîte de nuit de réputation éphémère (…) une boîte de nuit, où, pour tout dire, la rigueur de la tenue vestimentaire forcera le comportement de bien des gens.» Leur voeu s’exauce 23 ans plus tard. En 1995, le Queen’s Club ouvre. Question tenue vestimentaire… pas sûr que ce soit ce qu’on en attendait en 1968. Cette discothèque aussi brave les âges, puisqu’y résonnent toujours les basses des baffles.

Les Ah-Kim se plaignent, en 1968, d’avoir eu à ouvrir dans un local trop exigu. Mais ils ne voulaient pas rater «la saison». Celle des fêtes, vu la date, pas la saison touristique, nous y viendrons plus tard. Là encore, leurs ambitions se matérialisent, avec l’ouverture du King Dragon, attenant, en 1992. Un peu plus «luxe», plus spacieux, plus clair, offrant de la fondue chinoise… Mais ce ne sont pas eux qui concrétisent leurs rêves.

Le cyclone Gervaise, sept ans après l’ouverture, ravage le Café Dragon Vert. Le père Ah Kim est déjà âgé et fatigué. Son fils, Ah Keeon, est parti ouvrir une boîte de nuit à Rose-Hill, le Hill Top. Le neveu d’Ah Kim, que tout le monde connaît comme Ah Hang, reprend le flambeau. Plutôt son épouse d’ailleurs, Brigitte Leung Pah Hang. Dragon Vert, c’est son «précieux», son bébé, elle y est tous les jours, veille à la présentation, goûte les plats, surveille les portions, ni trop grosses, ni trop petites.

Les éloges, week-end n’en tarit pas en 1968… «Il n’a pas de devise. S’il en avait une, ce serait pour sûr retenir l’homme par le ventre’.» La cuisine chinoise y est décrite comme «la deuxième après la cuisine française».

Alors que seuls 15 000 touristes visitent le pays, «le Café Dragon Vert a fait la conquête de quelques étrangers qui étaient en vacances à Maurice. Déjà, sa réputation a passé nos frontières ». Aujourd’hui, le restaurant est classé sur TripAdvisor, avec une note de 4 sur 5. On est passé à 1,3 million de visiteurs… autre temps autres proportions. Mais il faut reconnaître que la plupart des commentaires viennent de Mauriciens. Comme Uma B. qui le cite comme : «My childhood and teenagehood favorite restaurant.»

Les «children» de 1968 et après sont devenus grands. Le café aussi, puisqu’il s’est étendu en Domaine… Anna. Papa Ah Kim et son fils sont décédés. Mais le dragon crache toujours du feu, sous les karay des cuisiniers.

Les œufs d’un demi-siècle

«Si toutefois, parmi ses clients ils s’en trouvent de difficiles à satisfaire, le «Café Dragon Vert» propose à ceux-ci la spécialité de la maison : les oeufs aux mille délices.» L’article de «week-end» les vante, on les a goûtés. Un plat vieux de 50 ans (mais pas ses ingrédients !) c’est tentant. Une omelette fourrée aux crevettes, poisson, poulet, oignons, champignons… posée sur un lit de meefoon frits aux légumes… Plein de saveurs. Hélas, comme tout ce qui a du succès «d’autres restaurants nous ont copiés», déplore Brigitte Leung Pah Hang. L’espionnage en cuisine, ça existe aussi !

L’ancien cabinet du Dr Forget

Ce lieu était auparavant le cabinet du Dr Philippe Forget, un des pères fondateurs de «l’express», dont il a été le directeur. Son fils, Philippe Forget, chairman de La Sentinelle, en a quelques vagues réminiscences. Oui, c’est exact, mon père, le Dr Forget, avait un cabinet médical à l’emplacement qu’occupe depuis le restaurant «Dragon Vert» à La Louise, Quatre-Bornes. Mais il faut comprendre qu’il louait un emplacement bien plus restreint que l’actuel restaurant, juste de quoi emménager, en fait, un lieu de consultation, une salle d’attente et de quoi se laver les mains. Le propriétaire du bâtiment était un M. de Cazanove, qui a depuis émigré, je pense au Canada. Papa y était entre 1960 et 1963 sans doute, entre son temps à l’hôpital Candos et l’ouverture de «l’express» en 1963. J’avais alors tout juste dix ans et je ne me souviens que du plancher en bois et du grand silence des patients qui attendaient. Grand silence qui, entre-temps, a été noyé sous les bruits de couverts, de langues qui claquent et de discussions animées.

La continuité…

Retour à «Dragon Vert». Pas de dégâts à déclarer après le passage de Berguitta. Un peu d’eau qui entre, rien de plus. Même Hollanda était passé sans tracas. Brigitte Leung Pah Hang a, aujourd’hui, 63 ans. On ne peut s’empêcher de l’interroger sur la relève. «Peut-être ma fille. Mais elle a deux enfants en bas âge. Mon fils, lui, s’occupe du Domaine Anna.» Quand on l’interroge sur les meilleurs et les pires moments du restaurant, elle n’a pas de pire en tête. Ce qui la tracasse, c’est la main-d’oeuvre, les serveurs. Dragon Vert était un restaurant où l’on revoyait toujours les mêmes têtes. Il y a eu Vella, entré alors qu’il avait 17 ans, et décédé à 50 ans à cause d’un AVC. Bhima également, qui y a officié pendant une vingtaine d’années et maintenant est décédé. Le doyen cuisinier, Reynolds Adèle, est là depuis 31 ans…

Le second de Brigitte, Krishna Murday, travaille depuis 28 ans. C’est d’ailleurs son père qui leur a vendu le bâtiment d’à côté et qui, étage par étage, a permis de monter King Dragon, le karaoké et la boîte de nuit. Mais, aujourd’hui, Brigitte galère. «Nous avons un problème. Les jeunes bougent beaucoup. Ils n’ont plus cette conscience professionnelle. Ils partent en congé et vous mettent devant le fait accompli. Alors qu’avant, si l’un devait s’absenter, l’autre faisait tout pour être là plus tôt. Maintenant, il peut n’y avoir personne, cela ne les tracasse pas.» En 2018, tous les restaurateurs et employeurs ont le même problème : des jeunes qui veulent juste leur paye, sans y mettre du leur. 50 ans après l’Indépendance, mesurent- ils que l’indépendance passe avant tout par l’indépendance financière et que, pour cela, la seule voie, c’est le travail ?

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Retour dans l’histoire. Que s’est-il passé dans l’année 1968, année durant laquelle le pays a accédé à l’indépendance ? Quelle évolution depuis ce temps ? Nous vous proposons une série d’articles et de photos en marge des 50 ans d’indépendance de Maurice.

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