Bedino & Sons: plein feu sur une sombre histoire

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Des employés de Bedino devant les locaux du ministère du Travail, le mercredi 20 décembre.

Des employés de Bedino devant les locaux du ministère du Travail, le mercredi 20 décembre.

Le 30 décembre, «l’express» levait le voile sur une histoire d’escroquerie présumée ayant mené au krach de l’usine Bedino. Des millions escroqués, une trentaine d’employés sans salaire depuis deux mois et demi, et une bataille juridique quant à la propriété de l’entreprise. Récit.

Guido Bedin, un ancien directeur de l’usine Bedino & Son Ltd, a passé les fêtes de fin d’année en cellule policière. L’administrateur, José Thibaut, a, lui, été arrêté à deux reprises en dix jours. L’avocat de Guido Bedin, Me Neelkanth Dulloo compte alerter le commissaire de police, Mario Nobin, sur la manière de faire des policiers du poste de Sodnac. Il demandera aussi que cette affaire soit transférée au Central Criminal Investigation Department pour que l’enquête soit menée en toute indépendance et avec une meilleure transparence. Comment en est-on arrivé là ?

Vers la fin des années 90, Dino Bedin, copropriétaire d’une usine de bijoux électroformage à Vicence, en Italie, pose ses valises chez nous. Il écoute ainsi un ami italien, Roberto Tucci, qui était actionnaire majoritaire d’une entreprise spécialisée dans la fabrication de bijoux, à Maurice. Il s’agit d’Orotechna Ltd; la firme s’appellera Zerodue Ltd en août 2002 et Bedino & Son Ltd en mai 2013.

Extrait d’une injonction déposée en octobre 2016 par l’administrateur José Thibaut.

Un directeur local

En novembre 2001, Dino Bedin en devient le directeur. Son fils Guido et lui s’occupent de la production et sa fille Beatrice, du marketing. L’administration et les finances sont gérées par un Mauricien, V. R., dont l’Italien a fait la connaissance à son arrivée à Maurice.

Selon la plainte déposée en cour l’année dernière par la famille Bedin, au fil du temps, V. R. fait croire à Dino Bedin que selon les lois existantes, la compagnie devait aussi avoir un directeur local. Lui faisant confiance, l’Italien fait de lui le directeur local.

Contrôle total

Depuis, c’est V. R. qui détient le contrôle total et exclusif des finances de la compagnie. Juin 2006, Dino Bedin devient le seul actionnaire de la firme après avoir acheté les actions de l’actionnaire majoritaire, Roberto Tucci, et de l’actionnaire minoritaire, Mauro Biasion.

Depuis qu’il assume son nouveau poste, V. R. ne cesse de dire que la compagnie est dans le rouge, étant endettée envers ses créanciers et la banque. Pourtant, entre 2007 et 2009, la compagnie réalise un chiffre d’affaires annuel tournant autour de Rs 17,3 millions.

Découragé, Dino Bedin veut mettre la clé sous le paillasson et regagner l’Italie avec sa famille. Mais le codirecteur mauricien lui propose alors de reprendre la compagnie avec ses dettes et ses passifs. Offre acceptée par Dino Bedin.

Document «égaré»

Le transfert d’actions se fait contre une somme symbolique de Rs 1 000, en décembre 2009. Sauf que quelques jours plus tard, Dino Bedin veut revenir sur le transfert d’actions mais V. R. dit avoir égaré le document. Un nouveau document sera préparé pour le second transfert des actions. Subséquemment, V. R. reprend son poste de directeur chargé de l’administration et des finances.

Flou autour des fonds

Trois ans plus tard, Dino Bedin arrive à la conclusion que V. R. vidait la compagnie de ses fonds. Interrogé, le principal concerné refuse de donner des informations au sujet des finances de l’entreprise. Mai 2013, un comptable est recruté pour trouver une solution à l’impasse entre V. R. et les autres membres du board, mais en vain. Dino Bedin sollicite le File Manager de sa banque pour avoir des informations sur les finances de la compagnie.

Démission

Ayant eu vent de ces démarches, V. R. soumet sa démission en avril 2013. Deux mois plus tard, Bedino & Son Ltd passe sous receivership. Dino Bedin prend l’engagement auprès du banquier de payer toutes les dettes en six mois et de préserver l’emploi de ses 70 employés.

La même année, Dino Bedin transfère 34 % des actions à Guido, et 33 % à son autre fils, Luca. Tous deux sont faits directeurs, sauf que Guido Bedin va démissionner en décembre. Le receivership prend fin en janvier 2014, et les pouvoirs retournent à Dino et Luca Bedin.

Audit

Ils retiennent alors les services de deux experts-comptables pour enquêter sur le fonctionnement et la gestion financière de la compagnie lors des sept dernières années. Les investigations préliminaires révèlent que V. R. aurait conçu un plan pour le transfert illégal de Rs 21,7 millions sur les comptes de deux compagnies où opèrent ses proches.

L’audit met aussi au jour que V. R. aurait escroqué Rs 25 millions au préjudice de Bedino & Son Ltd, et Rs 11,5 millions qu’il aurait touchées en son nom propre, et celle de ses compagnies en guise de remboursement de prêts, du paiement des intérêts, entre autres. Sans compter qu’après sa démission, V. R. aurait détourné Rs 14 800 des comptes de la compagnie.

D’autres directeurs

V. R. apporte alors au Registrar of Companies le document de transfert des actions qu’il avait «égaré», cinq ans de cela. C’était en septembre 2014.

Père et fils Bedin sont remplacés comme directeurs par D. H. H. et M. R. P. Lorsque Dino Bedin apporte au Registrar of Companies le second document ayant trait au transfert d’actions, celui-ci n’est pas accepté vu que celui de V. R. est déjà inscrit.

Plainte et injonction

Un mois plus tard, les deux nouveaux directeurs auraient débarqué sur les lieux en utilisant de la force. D’où une plainte déposée par Dino et Guido Bedin au poste de police de Rose-Belle, région où se situe l’usine. Toujours selon la plainte des Bedin déposée en cour l’année dernière, V. R. et M. R. P. auraient essayé de «mettre l’usine à genoux». Pour pouvoir continuer à gérer la compagnie, Dino Bedin dépose une injonction en cour commerciale, en octobre 2014. V. R. et les deux nouveaux di- recteurs déposent également une injonction en cour, réclamant aussi la gestion de Bedino & Son Ltd.

Enter l’administrateur

Les deux parties retirent leurs injonctions respectives lorsque la Cour suprême nomme un administrateur, le 25 mai 2016. Il s’agit de José Thibaut. V. R. et M. R. P. lui proposent de fermer l’usine. Face à son refus, ils commenceraient à le harceler.

Du moins, c’est ce que José Thibaut affirme dans une correspondance adressée au juge Gérard Angoh. Allant jusqu’à dire que les deux hommes l’ont accusé d’avoir fait une fausse déclaration et d’avoir comploté pour toucher l’argent de l’assurance à la suite d’un accident survenu le 20 août dernier, ayant impliqué un véhicule de la compagnie.

 En effet, vu qu’il ne trouve pas le horsepower du véhicule afin de toucher la somme de Rs 100 000 proposée par le courtier en assurance, José Thibaut se rend au poste de police de Rose-Belle. Il veut ainsi s’octroyer d’un mémo afin d’avoir une copie du document.

Traduit en cour

De son côté, M. R. P. porte plainte à la police de Sodnac, avançant que José Thibaut a fait une fausse déclaration et présente le horsepower qui était en sa possession. L’administrateur est arrêté le 17 octobre et reste en cellule policière à Sodnac. Le lendemain il est présenté en cour de Rose-Hill où il est relâché sur parole, et appelé à être à la disposition de la police.

«Complot»

Dix jours plus tard, José Thibaut est arrêté une seconde fois. Soit, après que M. R. P. a, une nouvelle fois, porté plainte à la police de Sodnac en affirmant que l’administrateur a comploté avec Guido Bedin (nommé consultant technique par José Thibaut) en vue d’escroquer l’argent de l’assurance.

Dans une injonction déposée en octobre 2016, José Thibaut soutient qu’il n’a fait qu’agir en sa capacité d’administrateur et que le chèque allait être versé sur le compte de la compagnie. Il a dû payer une caution de Rs 7 000 et il fait face à une interdiction de quitter le territoire. L’affaire sera appelée en cour de Rose-Hill le 29 mars prochain.

Décès

Entretemps, Dino Bedin s’éteint en juin 2016. Un an plus tard, ses trois enfants intentent un procès à V. R., M. R. P. et D. H. H., pour réclamer la propriété de Bedino & Son Ltd et des dommages.

José Thibaut soumet sa démission en tant qu’administrateur en novembre 2017. Le mois suivant, il allègue que Guido Bedin avait, à son insu, acheminé des produits vers une compagnie qui appartenait à sa sœur Beatrice et un ancien client de Bedino & Son Ltd.

Arrestations

Selon nos recoupements, José Thibaut aurait fait ces allégations suivant un accord trouvé avec M. R. P. Ce dernier aurait promis de retirer sa plainte contre l’ex-administrateur si celui-ci impliquait Guido Bedin.

 Par conséquent, l’Italien est arrêté par la police de Sodnac le 28 décembre dernier. Présenté en cour de Rose-Hill sous une charge provisoire de «larceny by person», il est relâché le mercredi 3 janvier après avoir fourni une caution de Rs 10 000. Quelques jours plus tôt, la secrétaire administrative de la compagnie a aussi été arrêtée sous la même charge avant de recouvrer la liberté contre une caution de Rs 15 000.

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