Dhanjay Jhurry: «L’UoM est contrainte de se réinventer, nous n’avons pas le choix»

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Dhanjay Jhurry, vice-chancelier de l’université de Maurice.

Dhanjay Jhurry, vice-chancelier de l’université de Maurice.

Programmes annulés, d’autres qui émergent, suppressions des postes de chargés de cours à temps partiel, situation financière difficile… Reste que l’université de Maurice n’a pas dit son dernier mot. Le vice-chancelier Dhanjay Jhurry nous éclaire sur les nouveaux objectifs de l’établissement, dont accorder une plus grande place à la recherche.

Plusieurs cours ont été annulés pour l’année académique de 2018-19. Pourquoi ?

C’est une stratégie que nous avons développée, c’est-à-dire réduire les programmes de premier cycle (undergraduate). A l’heure actuelle, nous offrons 226 programmes, dont 180 sont undergraduate et 46 sont des maîtrises. C’est beaucoup trop élevé pour une petite université avec les moyens que nous avons.

Au bout de trois ans, au lieu d’avoir 180 programmes, nous en n’aurons qu’environ 130. Il y aura donc 17 cours de moins par an. Pour 2018-19, le nombre de programmes qui ne seront plus offerts ont été identifiés par les facultés de manière scientifique. Nous n’avons pas juste coché ce que nous n’offrirons plus.

À titre d’exemple, le BSc (Hons) Economics, le BA (Joint Hons) Humanities, le Diploma in Legal Studies, le Diploma in Management Studies, entre autres, ne seront plus enseignés.

«L’idée est de diminuer les undergraduate programmes et d’augmenter ceux de postgraduate. Notre intention est d’en avoir une vingtaine de plus dans trois.»

Quels ont été les critères déterminants ?

Premièrement, on doit former des gens pour l’emploi. Deuxièmement, on ne peut rouler des programmes avec 10 à 12 étudiants. Et encore, a-t-on des gens compétents en interne pour ces cours, cela dépend-t-il uniquement des part-timers ? Une série de critères de viabilité, d’employabilité, etc., ont été mis au point.

L’idée est de diminuer les undergraduate programmes et d’augmenter ceux de postgraduate. Notre intention est d’en avoir une vingtaine de plus dans trois ans.

Quels sont les nouveaux programmes qui seront proposés et pourquoi ceux-là précisément ?

Nous montons actuellement une maîtrise en International Diplomacy and Trade. C’est unique car nous l’offrirons avec des universités internationales de Murdoch et la Réunion. Les étudiants passeront ainsi un semestre dans chaque établissement d’enseignement supérieur. Le cours englobera les diplomaties francophone et anglophone. C’est un moyen pour nous d’attirer énormément d’étudiants d’Afrique parce que ce continent bouge le plus à l’heure actuelle et a besoin de cadres bien formés. Il y a aussi la cybersécurité et la securité alimentaire.

Comment avez-vous défini ces nouveaux axes ?

On s’est fondé sur le recensement de la Tertiary Education Commission (TEC). Le rapport analyse les programmes offerts dans les institutions et relève les lacunes et ceux d’intérêt national qui ne sont pas offerts. On s’est aussi basé sur ce que le monde attend.

Actuellement, les importants cours offerts par les grandes universités s’intéressent beaucoup à l’interface. Ils ne sont pas monodisciplinaires mais bi ou multidisciplinaires. Vous n’allez pas développer un programme uniquement en physique ou en chimie. Vous allez voir, par exemple, la sécurité alimentaire, qui touche les gens.

Un autre facteur de motivation : attirer plus d’étudiants internationaux. Pour se faire, si vous vous cantonnez uniquement aux problèmes nationaux, vous êtes mort. Il faut s’ouvrir vers la région. C’est cela notre restructuration et notre stratégie de développement.

«Nous sommes une entreprise. Allez voir le privé. Quand vous voyez ce qu’il réclame pour une licence, on ne demande même pas un septième de cela à nos étudiants. Je ne peux pas prendre la responsabilité de mener cette université à la faillite.»

Où en est-on avec la suppression des postes de chargés de cours à temps partiel ?

Pour l’instant, on n’a pas vraiment d’idées du nombre de part-timers qui seront recrutés…

Des recrutements et pas de suppressions alors ?

Écoutez, on parle de réduire les programmes de premier cycle et d’augmenter les postgraduate courses. Croyez-vous que nous allons pouvoir tout faire par nous-mêmes ? C’est impossible.

Notre politique est d’aller vers moins de chargés de cours à temps partiel car cela a une grande incidence sur notre budget. Nous voulons une réduction mais, pour l’heure, nous n’avons aucune idée du quantum qui sera appliqué. Il faudrait que tous les programmes soient finalisés.

Nous avons commencé en faisant des troncs communs. Ainsi, au lieu de faire la multiplication d’un même cours commun à plusieurs programmes, nous en organisons un seul avec des cohortes plus grandes. Parallèlement, nous développons des modules et programmes en ligne. Nous en avons 108 au total. Nous faisons une optimisation des ressources.

«On ne construit pas la recherche du jour au lendemain. Le budget interne est maintenant de Rs 16 millions. (…) Pour 2017-18, nous espérons avoir environ Rs 35 millions en externe. Au total, nous tablons donc sur Rs 51 millions pour la recherche.»

L’UoM se plaint toujours du manque de ressources financières. Quelle en est l’origine ? Est-ce lié à un problème de gestion ?

L’UoM a une population estudiantine de près de 10 000 actuellement pour un personnel de 1 000. C’est une université qui a crû et offre 226 programmes. Le budget n’a pas forcément été à la hauteur du développement rapide de l’institution.

Pourquoi ?

Je ne vous dirai pas que nous avons été parfaits et exempts de tout reproche. Nous essayons par tous les moyens de diminuer un certain nombre de choses. Depuis trois ans, l’université n’a presque pas recruté. Nous cherchons des moyens pour combler le déficit par le biais d’accords avec des entreprises.

Notre budget annuel est d’environ Rs 1,1 milliard. Nous avons reçu cette année Rs 640 millions. Il faut bien qu’on trouve le reste. D’autant que nous avons été contraints de soumettre à la TEC un «zero deficit» budget, ce qui nous a mis énormément de pression.

Nous sommes une entreprise. Allez voir le privé. Quand vous voyez ce qu’il réclame pour une licence, on ne demande même pas un septième de cela à nos étudiants. Je ne peux pas prendre la responsabilité de mener cette université à la faillite.

Donc nous avons pris des initiatives. Je veux faire un éco campus qui utilise des énergies renouvelables. Une première installation solaire est déjà opérationnelle. Le 7 novembre, nous avons aussi lancé une e-library que l’on veut ouvrir au public. Non seulement, nous ferons gagner de l’argent à l’UoM, mais nous développerons aussi la culture intellectuelle de la population.

Vous misez beaucoup sur la recherche. Pourtant la majorité des dissertations sommeillent en bibliothèque. Qu’allez-vous faire concrètement?

Primo, nous avons multiplié par quatre le budget interne de la recherche, soit de Rs 4 millions à Rs 16 millions. Notre pays est arrivé à un stade où il veut mettre tout son engagement dans l’innovation, les knowledge-based industries, etc. Si ce n’est pas appuyé par la recherche, qui viendra investir ?

Soyons honnêtes : le pays a patiné dans le secteur des entreprises basées sur les hautes technologies. Pourquoi ? Peut-être qu’on n’a pas l’écosystème requis. Pour remédier à cela, l’université a un rôle fondamental. C’est une entité à part entière qui contribue au développement national.Je suis convaincu qu’on ne pourra pas faire autrement. Nous ne sommes pas plus géniaux que d’autres. Nous sommes obligés de passer par une université solide portée par la recherche. Si l’UoM ne le fait pas au bout de 52 ans, nul ne le fera.

Et les actions concrètes ?

On ne construit pas la recherche du jour au lendemain. Le budget interne est maintenant de Rs 16 millions. Nous comptons aussi sur la TEC et les industries. Pour 2017-18, nous espérons avoir environ Rs 35 millions en externe. Au total, nous tablons donc sur Rs 51 millions pour la recherche.

En interne, nous avons développé plusieurs programmes comme les Research Funding Schemes incluant les énergies, la santé, la technologie, les financial mathematics, etc. Ceux-ci vont financer les recherches à l’université et développer des pôles d’excellence. Il s’agit de réalisations concrètes déjà effectives à l’université.

Il y a aussi des partenariats internationaux avec des contributions budgétaires de 50 %. Nous finançons parallèlement la dissémination de la recherche avec des conférences à l’étranger. Nous en avons financé entre 25 et 30 depuis août 2017, entre autres mesures.

Qu’allez-vous faire pour attirer plus d’étudiants étrangers ?

C’est une priorité. Cela passe par les nouveaux programmes et la consolidation de la recherche avec des étudiants indiens et chinois, etc. Nous voulons les attirer. Cela implique aussi un International Student’s Office. Celui-ci est déjà monté et a un plan d’action. Il travaille avec des agences en Afrique, dont la Tanzanie pour le recrutement.

Les Tanzaniens regardent beaucoup du côté de l’Inde mais Maurice serait beaucoup plus attractif pour eux. Nous faisons un rebranding total de nos services, qui est prévu en 2018. De plus, nous avons aligné les frais de scolarité des étudiants étrangers. Ceux-ci sont plus raisonnables et symbolisent une baisse allant de 10 % à 40 % selon le programme pour les étudiants de la Southern African Development Community.  

Quels sont les défis de l’UoM en 2018 ?

L’université est contrainte de se réinventer. Nous n’avons pas le choix. Toute idée de créativité, d’innovation, pour sortir des sentiers battus est un plus pour l’institution. Les défis sont énormes. Il faut des structures spécialisées en termes de laboratoires dans les énergies renouvelables, le domaine marin, la santé pour une formation de plus haut niveau international et une meilleure employabilité des étudiants.

L’institution doit se connecter davantage avec l’industrie pour l’innovation. Un autre projet est d’instituer une résidence universitaire pour attirer les étudiants internationaux. C’est vital et je me battrai pour ça.

En janvier 2018, nous entérinerons l’accord avec l’université de l’Arizona pour la création d’un micro campus. Nous y offrirons des cours avec un dual degree des deux institutions. Ce sera un tremplin pour accueillir plus d’étudiants. Nous développerons cette idée avec d’autres universités. Nous œuvrons aussi à un assainissement financier et voulons être plus autonomes.

Bio express

Âgé de 53 ans, Dhanjay Jhurry est originaire de Quatre-Bornes. Il est issu d’une famille de quatre enfants. Son papa exerçait comme maître d’école alors que sa mère, femme au foyer, agissait un peu comme «le ministre des Finances de la maison» à ses yeux.

Après avoir étudié au collège Royal de Curepipe de 1977 à 1983, il se rend à l’université de Bordeaux, en France, en 1984. Il y effectue sa licence, sa maîtrise, son Diplôme d’études approfondies (DEA) et son doctorat en chimie. De 1992 à 1994, il devient ingénieur de recherche à Flamel Technologie, à Lyon.

En janvier 1995, Dhanjay Jhurry est chargé de cours en chimie à l’UoM. Il est nommé Senior Lecturer en 1998, Professeur associé en 2001 et Professeur en 2005.

En 2011, il reçoit le Prix du meilleur scientifique de Maurice. De 2012 à 2017, il devient National Research Chair au Mauritius Research Council en 2012. Depuis le 9 mars 2017, Dhanjay Jhurry assume les fonctions de vice-chancelier de l’UoM.

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