Jacques Maunick: «Lam Shang Leen, il a des couilles»

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 Jacques Maunick, auteur du recueil d’expressions créoles qui vient de paraître, «Lalang péna lézo».

Jacques Maunick, auteur du recueil d’expressions créoles qui vient de paraître, «Lalang péna lézo».

C’est connu, sa langue est bien pendue. Autant que le logo iconique des Stones qu’il reprend pour illustrer son «Lalang péna lézo», un croustillant recueil d’expressions créoles qui vient de paraître. Ce qui fait déjà deux bonnes raisons pour un brin de causette avec Jacques Maunick, chez lui, à Pointe-aux-Sables, entre le roulis des vagues et les embruns de l’actu.

Si je vous demandais de vous décrire en un mot ?

Les gens me voient comme un emmerdeur public, un franc-tireur. Moi, je ne me vois pas comme ça. Je suis un Mauricien à 100 %, mais encore faut-il définir ce terme. Il y a le Mauricien qui ne l’est qu’à l’étranger, content de retrouver ses compatriotes, d’oublier un temps ses carcans, la communauté, la religion, les préjugés. Dès qu’il remet les pieds à l’aéroport, c’est fini : il redevient malbar, laskar, kréol, blan.

Et puis, il y a les doux rêveurs comme moi qui se disent qu’être né métisse est une chance, à nous d’en faire une richesse en tirant le meilleur de toutes les cultures. Connaît-on un autre pays où la principale mosquée se trouve en plein quartier chinois, là où l’on bouffe du porc ? En ce moment, je prépare un CD pour mon incinération : il y aura de la soul music, Jacques Brel, A. R. Rahman, Bob Marley, toutes mes influences.

Pourquoi ce livre sur les expressions créoles (1) ?

Pour les faire renaître. Le créole est une langue qui se perd et s’appauvrit. Les journaux à la radio ou à la télévision nationale en sont un bon exemple. Ça n’est même plus du créole francisé, c’est du français créolisé ! J’ai honte quand j’entends ça. Le créole, le vrai, est une langue riche et imagée. Elle a ses saveurs, sa verdeur. Mon but, en écrivant ce livre, c’est que cette authenticité ne disparaisse pas. Parce que perdre le créole, c’est perdre une partie de notre identité.

Quelle est la cause de cet appauvrissement, selon vous ?

Pendant très longtemps, le créole a été banni. Ces préjugés perdurent jusqu’à aujourd’hui. Pour avoir un statut social, il faut parler français ou anglais, parce que le créole est vulgaire. En vérité, aucune langue n’est plus vulgaire qu’une autre, cela dépend de ce que le locuteur en fait. Si vous écoutez du gangsta rap, l’anglais devient ordurier : les fuck, les bitch, les motherfucker… Les préjugés sont profondément ancrés dans nos mentalités. Combien de Mauriciens ont honte de leurs origines africaines ? Dans certaines familles, lors d’une naissance, on entend encore : «Ayo, to éna sans. To piti so lapo kler.»

Êtes-vous toujours aussi friand d’infos ?

De nos jours, l’information meurt au moment même où elle est disséminée ; il y a tellement de sources. Je n’ai rien contre les réseaux sociaux, mais il faut faire attention. On y publie des nouvelles bidons. Des gens y croient et ça fait des dégâts. L’actualité, paraît-il, c’est la politique. Je crois plutôt que le sport no1 des Mauriciens, c’est fer palab, koz lor dimounn, savoir qui couche avec qui. Alors qu’il me semble qu’il y a des sujets plus pressants.

Par exemple ?

La catastrophe écologique qui s’annonce et qui nous affecte déjà. Je n’aurais pas aimé vivre dans 50 ans. Je ne sais pas si Maurice aura encore des plages, si la sécheresse n’aura pas gagné. Et je ne parle pas des dégâts du diesel, des dépotoirs partout ; c’est ça, la belle île touristique qui ambitionne quatre millions de visiteurs ? Ceci dit, ne comptez pas sur moi pour alimenter le «tout est foutu» ou le «tous pourris». Kan nou get lézot péi, Moris ankor bon. Si autant de Français veulent s’installer ici, il doit y avoir une raison.

C’est donc l’écologie qui vous préoccupe ?

Pas seulement. Bientôt 50 ans d’Indépendance et nous avons échoué à instaurer le mauriciannisme. Notre République n’est pas laïque – contrairement à celle de l’Inde qui a inscrit ce mot dans sa Constitution. Nous sommes enn kari brouyé, un mix de religions, de traditions, de qu’en dira-t-on et de superstitions. Ou mélanz tousala, zot apel sa «kiltir». Ce qui me révolte encore plus, c’est que 30 000 familles vivent sous le seuil de pauvreté.

Dans mon petit pays truffé d’hôtels cinq-étoiles et qui brille sur le plan des services financiers, des gens ne mangent pas à leur faim. Nous sommes tous responsables ! Ce n’est pas uniquement la faute des gouvernements, mais celle de la société toute entière.

Il ne se passe plus une semaine sans l’annonce d’une «saisie record» de drogue, ça vous inspire quoi ?

De la tristesse… Nous sommes devenus un hub de la drogue. Dieu sait si l’on casse du sucre sur le dos des politiciens, pourtant je crois qu’il faut féliciter sir Anerood Jugnauth d’avoir mis sur pied la commission Lam Shang Leen. Lui, il a des couilles. Il s’attaque au cloaque, aux barons, à ceux qui se font des millions, pas aux petits dealers. Kouronn lor latet, baton dan deryer, comme on dit en bon créole. S’il n’en ressort rien, c’est à désespérer.

Vous avez testé quoi comme drogue ?

(Offusqué) J’ai l’air d’un drogué ? Ça ne m’a jamais dit. Je préfère me droguer à la vie. Je n’ai jamais bu une goutte d’alcool non plus, jamais joué aux courses et je suis athée. Et je vais vous dire autre chose : j’ai vécu 25 ans en France, chaque matin au bureau de tabac vous avez des joueurs de PMU. Les courses, là-bas, c’est tous les jours. Et tout le monde joue, de l’ouvrier au patron. Les Français sont bien plus zougader que nous.

Au PMU politique, qui voyez-vous l’emporter au n°18 ?

Peut-être l’abstention.

Ce métro, folie ou vraie nécessité ?

Ce projet me rappelle ce qui s’est passé à la fin des années 60, quand on a voulu faire une autoroute. À l’époque, tout le monde a gueulé : «Olala, mais c’est de la folie ! Maurice voit trop grand !» Que serait le pays aujourd’hui sans cette autoroute ?

Si vous deviez choisir une expression du livre ?

Mettez-là entier : «Lalang péna lézo, li bat fol.»

***

(1) : «Lalang pena lezo - 1000 expressions et idiomes créoles (en créole populaire, nouvelle graphie, français et anglais»), par Jacques Maunick. Publié à compte d’auteur, Rs 500.

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