Yoshiharu Kato: «Le marché japonais n’est accessible que si Maurice exporte des produits de haute qualité»

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Yoshiharu Kato, ambassadeur du Japon à Maurice.

Yoshiharu Kato, ambassadeur du Japon à Maurice.

Après près d’une cinquantaine d’années de relations diplomatiques, le Japon décide d’installer son ambassade à Port-Louis. Yoshiharu Kato, le premier ambassadeur, passe en revue ces relations entre les deux pays et explique pourquoi Maurice est important pour le pays du soleil-levant.

Qu’est-ce qui a motivé le gouvernement du Japon à transférer son ambassade de Madagascar à Maurice ?

Le Japon est parmi les premiers pays à reconnaître le nouveau statut de l’île et à établir les relations diplomatiques dès que celle-ci a accédé à l’Indépendance, le 12 mars 1968. Depuis ce jour, les deux pays ont maintenu de bonnes relations. Avant que le Japon ne transfère son ambassade ici, Maurice était couvert dans le cadre de la juridiction de l’ambassade du Japon à Madagascar.

L’ouverture d’une ambassade sur le territoire mauricien est le résultat de l’importance que Maurice a acquise tant sur le plan politique que sur le plan économique. La tenue, l’année dernière, de la sixième édition de la Tokyo International Conference of African Development n’est pas étrangère à cette démarche.

Lors de cette réunion, le Premier ministre du Japon, Shinzō Abe, a annoncé la mise en place d’une stratégie ouverte couvrant les océans Indien et Pacifique, avec pour principal objectif d’améliorer la connectivité entre l’Asie et l’Afrique. De ce point de vue, Maurice a un avantage de par sa position privilégiée dans cette région en tant que passerelle en direction de l’Afrique australe et de l’Afrique orientale.

Comment cette initiative parviendra-t-elle à aider Maurice, qui a fait du développement de l’économie bleue une de ses priorités, et pour l’océan Indien, confronté à la piraterie, au terrorisme, à la pêche illégale et aux bouleversements naturels ?

Le Japon est donc en mesure de travailler en étroite collaboration avec Maurice comme un partenaire pour faire en sorte que l’ordre maritime soit observé, que le respect de la loi soit renforcé. Mais aussi que les océans Indien et Pacifique demeurent ouverts aux opérateurs du monde entier afin d’assurer la stabilité et la prospérité de la communauté internationale.

Maurice a fait montre d’une démocratie stable et a su créer un environnement qui favorise davantage la conduite des affaires ces dernières années. Cela a incité des sociétés japonaises à promouvoir leurs intérêts à Maurice. Le nombre de visites d’hommes d’affaires japonais dans le pays ne cesse d’augmenter.

Il est clair qu’il existe des opportunités réelles pour que les entreprises des deux pays deviennent des partenaires en affaires. L’heure est désormais favorable pour améliorer nos relations amicales. L’installation à Maurice de l’ambassade du Japon va contribuer à approfondir les liens politique et économique entre les deux pays.

Les échanges commerciaux entre Maurice et le Japon sont à l’avantage de ce dernier. Que faire pour renforcer les exportations mauriciennes vers le Japon ?

Si jusqu’ici, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays n’a guère progressé, c’est sans doute en raison d’un manque d’informations sur l’existence des opportunités capables d’accroître les échanges économiques et commerciaux entre les deux pays. Les choses commencent à bouger dans la bonne direction.

Depuis que nous avons installé notre ambassade à Maurice, j’ai constaté un regain d’intérêt pour l’île des membres du Parlement japonais et des cercles économiques qui visitent le pays. De plus en plus de sociétés japonaises font la promotion de leurs intérêts à Maurice.

Depuis de nombreuses années, des sociétés mauriciennes prennent une part active à la foire commerciale Foodex tenue au Japon, grâce à la coopération entre Enterprise Mauritius et le bureau de la Japan External Trade Organisation, basée à Johannesburg. Je suis confiant que les efforts déployés de part et d’autre apporteront un nouvel élan aux hommes d’affaires des deux pays et que cela portera ses fruits.

Quels types de produits sont susceptibles de trouver preneur au Japon ?

Je préfère laisser cette responsabilité aux experts qui ont les compétences requises dans ce domaine. Cependant, je me permets de mettre en exergue un facteur susceptible d’augmenter les chances de réussite au Japon. Il s’agit des exigences du consommateur japonais. Celui-ci ne fait pas de compromis lorsqu’il s’agit d’acheter des produits de très haute qualité, quel que soit le pays producteur.

Le consommateur japonais n’est pas uniquement conscient de la qualité, mais il considère également l’usage et le stylisme des produits industriels. C’est un fait reconnu que les consommateurs japonais ont les yeux les plus exigeants au monde. Les firmes japonaises se sont fait une solide réputation dans le monde car elles ont évolué dans le cadre des exigences des consommateurs.

Je souhaite que les firmes mauriciennes exportent des produits de qualité supérieure, capables de se hisser au niveau des exigences du consommateur japonais. Les firmes mauriciennes désireuses de s’engager dans des exportations vers le Japon doivent rechercher les conseils et les supports appropriés.

Une des contraintes qui a, dans une certaine mesure, freiné le développement du pays est le déphasage entre les besoins industriels et les compétences fournies tant aux élèves qu’aux étudiants. Comment faire pour éliminer ce phénomène ou en atténuer l’impact ?

N’ayant aucune compétence dans ce domaine, je ne peux qu’apporter une observation d’ordre général. La question de déphasage n’est pas spécifique à Maurice. C’est un phénomène dont le Japon a fait l’expérience. Il est possible que d’autres pays l’aient aussi connu. C’est une question qu’il va falloir examiner au niveau de la nation en général.

La culture d’entreprise, en termes d’acquisition de connaissances, de compétences, de valeurs éthiques et de comportements appropriés, inclut obligatoirement un programme d’insertion professionnelle. Il permet à un jeune d’apprendre l’art du métier sur le tas. Le développement des ressources humaines et le renforcement des compétences professionnelles ont toujours été considérés comme prioritaires aux yeux des responsables d’entreprises du Japon.

L’importance accordée à la productivité a été un des principaux moteurs du développement industriel du Japon. Quelles sont les caractéristiques du modèle japonais qui peuvent être adaptées au contexte et besoins de l’île Maurice ?

Maurice peut bien s’inspirer de la philosophie du kaizen, un mot japonais qui signifie «amélioration» ou «changer pour le meilleur». Le mouvement dégagé par cette philosophie ainsi que le contrôle de la qualité pour rehausser le niveau de productivité sont les deux méthodes qu’utilisent les sociétés japonaises.

Les experts du Japan Productivity Centre, de concert avec le National Productivity and Competitiveness Council, animent, cette année, plusieurs séances de travail pour les compagnies mauriciennes. En octobre, l’ambassade a organisé, conjointement avec ces mêmes instances, un séminaire destiné à monsieur tout le monde. Les retombées de ces formations aux PME mauriciennes seront connues en février.

Le gouvernement japonais a tout le temps soutenu Maurice sur le plan technique. En vue du projet de l’île de se hisser au niveau des pays à hauts revenus, le Japon se propose-t-il de réorienter sa coopération avec elle ?

Comme les revenus par tête d’habitant de Maurice sont comparativement élevés par rapport à ceux de bon nombre de pays africains, l’Official Development Assistance du Japon à Maurice est condamnée à être limitée. Cependant, le gouvernement japonais, par le biais de la Japan International Cooperation Agency, a orienté son aide à Maurice dans les domaines de l’environnement, du changement climatique, de la gestion des catastrophes naturelles en accord avec la politique du gouvernement mauricien en la matière.

Le Japon va maintenir ce type de coopération. Il n’est pas juste d’estimer que le Japon ne devrait pas aider Maurice dans d’autres secteurs. Il a établi un programme de coopération dans les domaines du développement des ressources humaines, en concevant des programmes de formation dans divers domaines.

L’aide que les pays développés se proposent d’apporter aux pays en développement ne risque-t-elle pas de transformer ces derniers en des entités assistées ?

Aux termes des travaux de la Tokyo International Conference of African Development VI, les pays en développement ne devraient pas compter que sur l’aide du Japon dans le cadre de l’Official Development Assistance. Ils doivent avoir recours à des investissements directs étrangers.

La question est de savoir comment utiliser les investissements directs étrangers afin qu’ils soient le moteur de développement de coopération. Par exemple, la promotion des infrastructures de grande qualité grâce à l’investissement japonais a été fortement appréciée par les participants des pays africains. Je suis d’avis que c’est un secteur de développement où le Japon devrait apporter sa contribution, vu sa volonté à aider l’Afrique à améliorer son niveau de croissance.

Quelle est la principale caractéristique du programme d’assistance du Japon au continent africain ?

L’aide du Japon aux pays du continent africain s’exerce dans un esprit de partenariat où les acteurs sont sur un même pied d’égalité. L’objectif est d’aider l’Afrique à être maître de sa propre croissance en l’aidant à opter pour un modèle de développement de qualité.

Nous nous proposons de créer des emplois et pas seulement l’octroi de fonds, mais dans le cadre d’un programme de développement durable et des projets impliquant un partenariat privé-public en utilisant le développement des ressources humaines et le transfert de technologie. C’est facteur déterminant qui permettra à Maurice d’évoluer de son statut de pays à revenus moyens à celui d’un pays à hauts revenus. Le Japon est disposé à aider Maurice à atteindre cet objectif.

Les dernières statistiques indiquent que le nombre de touristes japonais en visite à Maurice est bien moindre que celui de la Corée du Sud et de la Malaisie. Pourquoi les Japonais sont si réticents à se rendre à Maurice ?

Je vois deux raisons. La première résulte d’un déficit en termes d’informations sur Maurice au Japon. L’autre raison serait la distance.

Quels sont les facteurs susceptibles de changer la donne ?

Je crois comprendre que l’aviation civile des deux pays a établi une structure en vue d’un partage de code dès mars 2016. Si cette structure est bien exploitée et que le déplacement entre Maurice et le Japon s’en trouve amélioré, il se pourrait que le nombre de touristes japonais qui souhaitent visiter Maurice augmente.

Si un vol direct est mis en place entre ces deux destinations, cela incitera un plus grand nombre de touristes à visiter le pays. Je vais faire de mon mieux pour réaliser cela. Ce qui devrait non seulement favoriser le tourisme, mais également des échanges économiques entre les deux pays.

Que faire pour combler le déficit d’informations sur Maurice au Japon ?

C’est bien simple. Maurice doit tout mettre en œuvre pour promouvoir ses atouts au Japon. Le pays n’en manque d’ailleurs. Ce sont, entre autres, sa beauté naturelle, la diversité de sa population, sa réputation d’un pays où règne la sécurité, des infrastructures bien entretenues.

Il va de soi que Maurice peut inviter les agents de voyage du Japon et des firmes à visiter le pays. Bon nombre de Japonais qui vivent dans des pays européens sont plus proches de Maurice comparativement au Japon. Il n’est pas interdit de cibler la clientèle japonaise basée en Europe dans votre programme promotion de la destination Maurice.

Le gouvernement japonais ne semble pas attacher beaucoup d’importance à promouvoir les échanges culturels. Y a-t-il une explication à cela ?

Depuis mon arrivée ici, je constate que très peu de Mauriciens ont visité le Japon. J’ai senti qu’il y a une volonté de réaliser d’avantage d’échanges entre les deux peuples et de multiplier les activités sportives entre les deux pays.

L’ambassade du Japon à Maurice a co-organisé le championnat du karaté en collaboration avec la Kyokushinkai Martial Arts Federation (Mauritius) ainsi qu’un séminaire sur le kaizen avec le National Productivity and Competitiveness Council. Elle a également participé à Ile Courts International, un festival de films d’animation. Jusqu’en mars de l’année prochaine, nous allons organiser une semaine de films japonais.

L’ambassade a prévu une série d’activités culturelles dans le cadre de la célébration du 50e anniversaire de l’Indépendance de Maurice, qui coïncide avec le 50e anniversaire de relations diplomatiques entre le Japon et Maurice. Ce sera une belle occasion d’introduire le Japon et sa culture.

Pourquoi le Japon est-il réticent à établir des relations diplomatiques avec sa voisine, la Corée du Nord ?

C’est en raison d’un problème d’enlèvement de ressortissants du Japon, dont la Corée du Nord s’est rendue coupable. Bon nombre de Japonais, comprenant une mineure de 13 ans, ont été enlevés par des agents de la Corée du Nord. La plupart d’entre eux vivent toujours là-bas. Le Japon demande donc à la Corée du Nord de rapatrier tous ses ressortissants conformément à l’accord conclu entre les deux parties à Stockholm en 2014. Le phénomène d’enlèvement ne concerne pas seulement la souveraineté du Japon et la vie de nos citoyens mais constitue une violation des droits humains aux yeux de la communauté internationale. Le délit d’enlèvement de Japonais est un obstacle à toute possibilité de conclure des relations diplomatiques avec la Corée du Nord. Le Japon a classé le problème d’enlèvement sur la liste des priorités de sa politique étrangère. En vue de résoudre ce problème le plus tôt possible, le Japon souhaite la garantie de la compréhension et de la coopération de la communauté internationale. Deux autres obstacles doivent être écartés pour l’établissement des relations diplomatiques avec la Corée du Nord. Il s’agit des tests nucléaires et les tirs de missiles réalisés par Pyongyang.

En quoi les provocations de nature militaire perpétrées par la Corée du Nord constituent-elles un problème ?

Ces provocations représentent une sérieuse menace pour les pays de la région, dont le Japon et la communauté internationale. D’où la nécessité pour celle-ci d’exercer le maximum de pression sur la Corée du Nord. Les résolutions du conseil de sécurité des Nations unies doivent être mises en application. L’histoire a démontré que lorsque la communauté internationale fait pression sur la Corée du Nord, ce pays a toujours démontré sa disposition à dialoguer. C’est ainsi que le Japon fera tout ce qui est en son pouvoir pour amener la Corée du Nord à la table des négociations lorsque les membres de la communauté internationale auront fait pression sur celle-ci.

En collaboration avec les États-Unis, la Corée du Sud, la Chine, la Russie et d’autres pays, le Japon va poursuivre ses efforts pour que la Corée du Nord cesse d’effectuer ses tirs provocants et respecte les résolutions du conseil de sécurité des Nations unies et la déclaration commune des pourparlers entre les six nations.

C’est dans le cadre de sa politique préconisant dialogue et pression d’une part et d’autre part, le principe de réciprocité, action pour action, que le Japon va maintenir ses efforts pour normaliser ses relations avec Pyongyang en cherchant les solutions aux conflits qui enveniment les relations entre les deux pays. À savoir le problème d’enlèvement, les questions liées à l’armement nucléaire et aux missiles, de même que la résolution de cette page d’histoire malheureuse en accord avec la déclaration découlant des négociations de septembre 2002 entre le Japon et la Corée du Nord.

Quelles seront les conséquences d’une situation où l’action militaire devrait se substituer aux menaces verbales ?

Je ne peux me prononcer sur l’éventualité où des actions militaires puissent s’y substituer. De manière générale, je suis d’avis que la Corée du Nord devrait s’abstenir de commettre des actes de provocation et se doit de respecter les résolutions du conseil de sécurité des Nations unies.

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