Le XV de France, Novès, Laporte et la porte

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Le Sud-Africain Dillyn Leyds marque un essai lors de la rencontre contre les Bleus, samedi au Stade de France.

Le Sud-Africain Dillyn Leyds marque un essai lors de la rencontre contre les Bleus, samedi au Stade de France. 

Après une cinquième défaite (17-18) d’affilée samedi face à l’Afrique du Sud, les Bleus nagent en plein doute. Leur sélectionneur, constamment fragilisé par le président de la fédération, est sur la sellette.

Cinquième défaite de rang pour l’équipe de France de rugby, samedi à Saint-Denis, celle-là face à une sélection sud-africaine au bout du rouleau (17-18) et au terme d’un match à deux de tension : plus ça va, moins ça va. Parmi les grands anciens, Eric Blanc réclame dans l’Equipe«un Grenelle du rugby», alors que l’ex-sélectionneur Pierre Villepreux propose carrément d’envoyer toute une génération au tas et de mettre les jeunes, perdu pour perdu.

Que s’est-il passé samedi au Stade de France ?

Eh bien on a vu un tour d’honneur après la rencontre, dans la froidure d’un Stade de France désert. Cinq défaites de suite (quatre contre les Springboks, une le samedi précédent face aux All Blacks), voire six si l’on compte le match de mardi à Lyon entre les équipes bis des Bleus et de la Nouvelle-Zélande (dont le sélectionneur Guy Novès ne voulait pas et qui n’a même pas été homologué par les instances internationales), ça valait bien un ultime tour de terrain des joueurs devant leur public. 17-18 ? Un écart infime pouvant toujours servir d’écran de fumée.

Mais personne n’est dupe. A chaud, tous les joueurs ont adopté une attitude de repli, paraphrasant une fois de plus la déception des battus. «On est très frustrés et très déçus car on avait beaucoup misé sur ce match, bredouillait en pilotage automatique le talonneur et capitaine Guilhem Guirado, en conférence de presse. Les visages sont noirs dans le vestiaire. Il faut se remettre au boulot et en question. On se doit d’être fiers et de porter haut les couleurs de la France.» Le Toulonnais avait été plus direct en zone mixte, l’espace dévolu aux échanges entre les joueurs et la presse après les matchs : «On commet trop d’erreurs pour exister au haut niveau, il n’y a pas de secret. Même si on meurt à un point, on n’est pas invités. On ne respecte pas ce qu’on dit, on commet trop de maladresses. Nos premières minutes sont pourtant encourageantes. On met énormément d’intensité dans le combat mais on prend un essai et on a la tête à l’envers. On a été catastrophiques. On a eu un sursaut d’orgueil, comme d’habitude, mais sur notre trame de match, sur notre fil rouge, on n’y est pas.» Les autres ont aligné les platitudes du «match qui se joue sur des détails», «des fautes à gommer pour pouvoir gagner» (le troisième ligne de Clermont Judicaël Cancoriet, qui aura au moins l’excuse de ses 21 ans) ou encore de ces «erreurs commises dans les moments clés et qui coûtent cher», comme l’a dit Louis Picamoles, visage fermé et tuméfié, que l’on aurait espéré plus pointu.

Respect des présents et du terrain oblige, personne n’a évoqué la kyrielle de blessés, au premier rang desquels l’ouvreur Camille Lopez, le flanker Yacouba Camara ou le troisième ligne Charles Ollivon. Mais il est vrai que l’équipe de France version Novès perdait aussi avec eux.

Comment va Guy Novès ?

Pas mal, à l’entendre après le match : «Je suis père de famille, tout le monde se porte bien, donc je vous remercie.» Une pirouette qui n’a trompé personne. Une semaine auparavant, le sélectionneur avait critiqué la déshérence tricolore ayant abouti aux 31 points encaissés en première mi-temps. Samedi, Novès a plutôt donné dans une forme déconcertante de déni. Sur un ton très particulier, où affleuraient l’ironie et l’agacement. Va pour «l’affrontement assez équilibré, qui se joue à rien», «l’investissement du groupe», «ses efforts» : «On a secoué les Sud-Africains nous aussi.»

Et la lassitude ? Et l’impuissance ? «De votre part sûrement [les journalistes, ndlr], de la mienne, non ! Il y a des choses intéressantes, des choses que nous voyons. Par expérience, il m’est arrivé d’avoir des séries de défaites avec le Stade toulousain et cela ne nous empêchait pas d’être champions. On a perdu parce qu’on n’a pas été à la hauteur dans certains secteurs, mais les progrès sont là et l’avenir n’est pas si sombre.»

Quand la question de son avenir lui a été posée, la pensée positive a laissé place à l’irritation, bien légitime d’ailleurs : son éventuel renvoi est du ressort de sa tutelle et Novès ne peut pas raconter grand-chose d’autre que son ignorance : «Si mon avenir dépend de nos défaites, demandez à ceux qui l’ont entre leurs mains. Moi, c’est une question que je ne me pose pas.» Mais lui, voit-il des lendemains qui chantent ? «On verra… si jamais on est toujours là.» Une ultime phrase lourde de sous-entendus, juste avant de tourner les talons.

Bernard Laporte va-t-il le virer ?

Bernard Laporte a été élu à la tête du rugby français en décembre 2016. Sa première décision fut de maintenir Novès, le sélectionneur, choisi par son prédécesseur : alors que Serge Simon, aide de camp de Laporte, avait passé les mois précédents l’élection à raconter partout que Novès allait sauter à la minute où il serait au pouvoir, le nouveau président à peine élu a dédié sa première campagne médiatique à expliquer qu’en dépit de rapports distants, deux pros peuvent cohabiter si la cause en vaut la peine.

Novès : coach au palmarès brillant avec Toulouse, arrivé sur le banc du XV de France dans la peau du sauveur après une Coupe du monde 2015 infamante et dont le crédit auprès du public et de la presse en faisait presque un patron bis. Laporte : un politique malin, conscient que débuter un mandat par le licenciement d’un cadre respecté revenait à lui mettre sur les épaules une pression monstre - d’autant qu’un changement de sélectionneur n’aurait pas garanti de meilleurs résultats compte tenu des joueurs disponibles et des freins du rugby français (calendriers surchargés, querelles de chapelles). Statu quo.

Un an et quelques aventures plus tard, «Bernie», fragilisé par les affaires depuis des mois, est désormais conforté par les résultats. Parce qu’in fine, le sport de haut niveau obéit aux mêmes logiques qu’une entreprise lambda : les chefs ne restent forts que s’ils apportent des choses palpables et réjouissantes. La France organisera la Coupe du monde 2023, projet mal barré avant l’arrivée au pouvoir de Laporte, tandis que le patron bis s’enlise à une profondeur où il n’est même plus possible d’entendre un appel à l’aide. A son arrivée, des infographies en trois dimensions expliquaient en filigrane que Novès, quoiqu’il arrive, ne pourrait faire pire que Philippe Saint-André, son prédécesseur. Les aléas de la prospective. Le Toulousain est à un nombre de défaites (cinq d’affilée) jamais atteint depuis 1982, avec un niveau de jeu qui ne permet plus de donner corps à la communication de circonstance («on progresse») qu’il débite en boucle, samedi à Saint-Denis comme depuis des mois. Le totem lui étant tombé des mains. Qui reprocherait à Laporte de l’écarter ? Et avec quels arguments ?

Que peut-il se passer ?

Avant le début de la tournée d’automne, Laporte avait fait passer son message : en cas de grande débâcle, des changements sont envisageables. En évitant d’en préciser la nature : sans le suspense, le flou, le fantasme, la menace n’aurait aucun intérêt médiatique.

Dimanche, l’Equipe a révélé qu’un «super-manager» - Clive Woodward, l’ancien sélectionneur de l’Angleterre, seul entraîneur sacré champion du monde avec une équipe de l’hémisphère nord - pourrait débarquer pour superviser le boulot de Novès et son staff. En substance : un super-manager, pour une super-mise sous tutelle, pour arriver à une super-humiliation. Même un entraîneur de sixième division refuserait de revenir au boulot dans ces conditions. Novès est cerné. Lui martèle qu’il en a vu d’autres et qu’il entrevoit encore la lumière. Que peut-il raconter d’autre ?

En un an de cohabitation, «Bernie», ex-sélectionneur, a joué la même musique. Piquer publiquement son entraîneur, à travers le commentaire d’un fait de jeu, d’une séquence ou de l’état d’esprit des joueurs, en l’assurant de son soutien avec l’aiguille encore dans la main. Le contredire à chaque fois que l’argument de la progression (le moyen terme) menaçait de bouffer celui de la nécessité de résultats (le court terme) dans le champ lexical du staff. Et donc, préparer en douceur le reste du monde à une éviction éventuelle. Le statu quo n’a jamais empêché un stratège ou un politique d’anticiper la suite.

En juin, Laporte avait pris toute la place alors que le XV de France prenait la première de ses trois gifles face à l’Afrique du Sud. Il était venu secouer en personne les joueurs, imprimant l’idée, d’une façon ou d’une autre, que le staff n’avait pas tout à fait la main. Ensuite, Novès, en préparant la tournée de novembre, a dû se plier aux désirs présidentiels : intégrer plus de jeunes et rendre plus accessible l’équipe de France aux médias et aux partenaires.

Jusqu’à cette catastrophique tournée automnale - les Japonais sont à venir samedi -, le cas de l’ancien entraîneur du Stade toulousain paraissait moins grave que les soupçons de conflits d’intérêts dans laquelle «Bernie» pataugeait. Sauf que les résultats commandent l’échelle de temps. Mercredi, Laporte est redevenu l’homme du moyen terme en offrant la Coupe du monde 2023 à la France. Novès est en grand danger.

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