Gino Mandarin: «Diego Garcia, c’est devenu Disneyland»

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Gino Mandarin, président du Comité social chagossien (CSC)

Gino Mandarin, président du Comité social chagossien (CSC)

Gino Mandarin, 46 ans, fils de Chagossiens, vient de passer dix jours dans l’archipel aux frais du gouvernement britannique. Son récit est déconcertant à plus d’un titre.

Vous rentrez des Chagos. Ce premier voyage signifiait quoi pour vous ?

(Ses yeux s’illuminent) C’était… comment vous dire... mari seryé ! Monn al promné lor Peros, Salomon, Diego. Depuis toujours, les gens me racontaient et là, pour la première fois, j’ai vu de mes propres yeux, j’ai découvert la terre de mes parents. Enn gran zafer sa.

Étiez-vous libre de vos mouvements ?

Complètement. On allait où on voulait, seule la zone militaire de Diego Garcia était interdite. On l’a longée en bus, j’ai vu des avions, des sous-marins, des torpilles dans une sorte de hangar sous-terrain. Ils ont un arsenal impressionnant.

Question pratique : il n’y a évidemment pas de vol Maurice-Diego…

On est passé par Dubayy et le Bahreïn. Au départ on devait rester huit jours sur place, mais on a obtenu deux jours de plus (NdlR, 18 «natifs» ou descendants de Chagossiens étaient invités).

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

Tout ce qu’on trouve à Maurice, on le trouve à Diego, je ne m’attendais pas à ça. Il y a des supermarchés, un hôpital, un salon de coiffure, des terrains de football, de basket-ball, tout ce que vous voulez. Ça n’a rien à voir avec ce que m’ont raconté mes parents, c’est une autre île. Vous pouvez aller au bowling, à la piscine, jouer au golf, faire un cinéma en plein air, des balades en VTT. C’est comme à Disneyland, il y a des attractions partout!

Vous en parlez avec les yeux pétillants d’un enfant…

On a eu droit à un traitement VIP. Moi, en tout cas, je me suis régalé. Ils nous ont emmenés à la pêche, on a mangé dans un restaurant incroyable, on est sorti en discothèque… Les appartements où on logeait, il fallait voir ça. Des résidences avec l’air conditionné et toutes les commodités. Des femmes de ménage philippines s’occupaient de tout, on n’a rien eu à faire à part profiter. Les journées commençaient par un breakfast à l’hôtel. On a été accueillis comme des rois, vraiment.

À l’hôtel, dites-vous ?

Il y en a plusieurs… et ils ont tous d’excellents whiskies (rire), c’est du cinq étoiles ! En fait, Diego fonctionne comme une petite ville. Quand les travailleurs contractuels sont en congé, ils vont passer du bon temps à l’hôtel. Ce sont surtout des Philippins. On trouve aussi des Anglais, des Américains et bien sûr des Mauriciens, qui étaient ravis de nous voir. Ils ont l’air de s’y plaire, certains m’ont dit qu’ils étaient là depuis trente ans. Mé bizin fer tension enn zafer (il s’interrompt).

Ki zafer ?

(Hésitant) Zot pa gagn drwa fer zanfan. Une Mauricienne m’a raconté qu’on lui imposait un test de grossesse tous les deux mois.

Et les militaires, vous en avez croisé ?

(Il retrouve son enthousiasme) Nou fer bon kamarad ar zot ! En discothèque, on a appris le séga à un commandant de la Navy, il nous a pris dans ses bras, il fallait voir ça… Y’en a un qui m’a proposé de revenir avec mes deux fils, sachant qu’un nouveau voyage est prévu le 27 novembre. C’est un peu tôt, je vais attendre un peu avant d’y retourner, chacun son tour.

Sans vouloir jouer les rabat-joie, avez-vous conscience que tout cela pose un peu problème ?

Quel problème ?

Ces visites, le gouvernement mauricien y a «strongly objected». Sachant qu’elles sont financées par un controversé package (£ 40 millions, soit près de Rs 2 milliards étalées sur dix ans) qui est largement perçu comme une façon de corrompre la cause chagossienne…

Je ne vois pas les choses comme ça. Cet argent, ces visites, c’est le début de la réparation, je ne vois aucune raison de refuser. La compensation comprend plusieurs volets, comme l’éducation, l’emploi, la santé, autant de domaines où on a besoin d’aide. À Maurice et ailleurs, les communautés chagossiennes vieillissent et n’ont pas de quoi se soigner. Grâce à ce fonds, je peux aller chez Apollo Bramwell. Si je tombe malade, ou même mes enfants, tout est payé, et ça va durer dix ans. Là, on fait des démarches pour que la compensation couvre les factures d’électricité.

Reste que pour de nombreux Chagossiens, dont Olivier Bancoult, cet argent est un cadeau empoisonné…

Bancoult ne m’intéresse pas. Il parle beaucoup mais c’est tout, mo pa pran li kont.

Disons-le de façon plus claire : n’avez-vous pas l’impression de vous faire «acheter» ?

Pas du tout, c’est juste une aide, une façon pour les Anglais de corriger leurs erreurs vis-à- vis du peuple Chagossiens.

Corriger leurs erreurs !? Un séjour tous frais payés à «Disneyland» et on oublie tout ?

Pfff… Bé non, li pa koumsa. Je vais vous dire une chose : nous, au Comité social chagossien, on n’a rien contre les Anglais. Ce qui compte n’est pas que Maurice récupère les Chagos mais que les Chagossiens puissent retourner vivre sur leur terre. Si vous voulez mon avis, Maurice ne récupérera jamais les Chagos. Là-bas, j’ai demandé à un chef : «Nos îles, vous les rendrez quand à Maurice ?» Vous savez ce qu’il m’a répondu ? «Le jour où on n’en aura plus besoin.» Pour moi, ça veut dire jamais.

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