Il faut que ma fille sache, pour que la peur change de camp

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Dans un bus, à Nantes.

Dans un bus, à Nantes. 

Ça commence, t’as 10 ans, ta maman t’a demandé d’aller chercher du pain à la boulangerie du coin, t’habites une banlieue pavillonnaire respectable, tu rentres chez toi en sautillant, ta baguette sous le bras, une voiture s’arrête à côté de toi, on est en plein jour, tu penses que c’est quelqu’un qui s’est perdu, qui veut te demander son chemin, tu te penches pour savoir si tu peux aider, et là tu vois un truc que tu ne comprends même pas au départ, un type qui tient un truc visqueux dans sa main et qui te regarde en souriant, un sourire un peu moqueur parce qu’il voit bien que tu es une petite fille, que tu ne comprends pas ce qui t’arrive, tu es pétrifiée, il redémarre et il te laisse là, avec cette vision qui ne s’effacera plus jamais, ce sexe dans sa main, qu’il était en train de frotter (tu apprendras plus tard que ça s’appelle «se masturber») et tu rentres chez toi ta baguette de pain sous le bras et c’est le début d’une longue liste…

A 12 ans, tu es en cinquième, les premières boums le samedi après-midi, dans le garage de tes copines. Ton premier baiser, raté mais joli, avec ton amoureux de l’époque. Et là, un connard de ta classe, tu le détestes, il est laid et c’est un cancre, parmi les derniers de la classe alors que toi tu es la première de la classe, il s’approche de toi, te force à l’embrasser, tu protestes et là, il te sort une phrase qui résonne encore à tes oreilles : «Si j’te la mets dans la bouche, tu vas crier "Maman j’ai trop de viande".» Je ne suis pas sûre qu’on m’ait dit, depuis, quelque chose qui m’a semblé aussi dégueulasse qu’à l’époque.

Ça continue, t’as 17 ans, tu prends le RER depuis ta banlieue pour aller à Paris parce que t’as envie de te cultiver un peu, t’as vu qu’il y avait une expo sympa à visiter. Dans le RER, y a du monde, pas de place pour s’asseoir, alors tu restes debout, tu te tiens à la barre, et à un moment, tu sens ce type derrière toi, que tu n’avais même pas remarqué, qui, discrètement se met à te tripoter les fesses et qui colle son sexe en érection contre toi… Tu ne te retournes même pas, tu as peur, tu attends juste la prochaine station pour pouvoir partir vite sans te retourner, tu ne sauras même pas à quoi il ressemblait celui-là, tu n’as pas daigné le regarder, tu as honte, tu as peur.

T’as 20 ans, tu commences à sortir en soirée, tu es invitée à une fête, chez une amie d’ami, tu t’amuses bien, tu discutes, tu danses, tu bois, quelques verres, un peu trop, tu n’as pas l’habitude. Tu as un peu la nausée, tu te sens mal, alors tu décides d’aller t’allonger à côté, dans la chambre d’amis. Tu t’avachis tout habillée sur le lit et là tu entends deux types qui entrent dans la chambre en disant «alors elle est où cette fille ?». Tu te souviens bien d’eux, parce que c’était des frères jumeaux et que tu trouvais ça bizarre, même dans ton demi-coma, que deux jumeaux veuillent se taper la même fille. Tu les sens qui commencent à t’enlever ton pantalon, ta culotte, et là, dans un sursaut de lucidité, tu donnes un grand coup de pied dans la tête de celui qui essaie de te désaper. Tout bien élevés qu’ils sont quand même, ils décident d’en rester là et de s’éclipser discrètement de la chambre. Tu te dis que tu l’as échappé belle. Le lendemain, tôt, tu t’en vas, tu décides d’aller voir ton petit copain de l’époque et de tout lui raconter. Il te regarde avec un air compatissant mais tout de même suspect, et au fond de lui, il pense que tu l’as bien cherché.

A 21 ans, tu es étudiante, tu galères un peu pour payer tes études, alors pour gagner un peu de sous, tu as l’idée de répondre à une annonce que tu as vue dans un magazine culturel, un peintre qui cherche des modèles à Paris. Il te donne rendez-vous un mercredi matin à son atelier, dans le XIarrondissement. Tu arrives chez lui, très timide, introvertie, il te dit qu’il peint des nus, il te demande de te déshabiller, tu t’exécutes, il te demande de poser sans être vraiment précis sur ce qu’il attend de toi. Tu es gênée, tu ne sais pas quoi faire de ton corps, il s’approche de toi, pose ses mains sur tes seins, sur tes cuisses, sur tes hanches, te demande de te mettre comme ça, mais tu sens qu’il est agacé parce que toi, tu es coincée, pétrifiée, tu te demandes vraiment ce qui t’a pris de répondre à cette annonce et de te retrouver là, toute seule, à poil, dans l’atelier de ce type soi-disant peintre… Il écourte la séance, te dit qu’il va pas te payer pour cette fois-ci parce que c’était pas très concluant, mais que tu peux revenir la semaine prochaine pour une nouvelle séance. Là, tu mouftes pas, tu lui dis merci et au revoir. Une fois sortie, tu le rappelles d’une cabine téléphonique et tu lui dis que tu es désolée mais que tu ne pourras pas revenir la semaine prochaine. Et puis tu appelles une de tes très bonnes copines pour lui raconter et pleurer.

A 23 ans, c’est l’un de tes premiers jours au bureau, tu commences ta carrière dans une administration parisienne, tu as rencontré tes collègues, très sympas, vous vous apprêtez à partir déjeuner et là, tu croises un des grands chefs, que tu n’avais pas encore vu, il s’adresse clairement à toi mais en lançant à la cantonade, pour que tous entendent : «Tournez sur vous-même, pour qu’on voie un peu comment vous êtes faite.» Eclat de rire général de tes collègues, toi tu es outrée mais tu ne dis rien, tu laisses filer, tu laisses tout ça glisser sur toi, tu commences à t’habituer…

A 24 ans, tu as commencé à travailler, tu gagnes bien ta vie, la journée tu travailles beaucoup, le soir tu as envie de t’amuser un peu, de retrouver tes copines, sortir boire un verre, danser. Tu es jolie, bien foutue, tu le sais. Tu sors en boîte, tu rejoins tes copines, la nuit est douce, tu portes un tee-shirt rose un peu transparent, on voit un peu ton soutien-gorge. Mais tu en as envie, parce que tu as envie d’être belle et de séduire, mais de séduire celui que tu as choisi, pas n’importe quel type. Et là, dans la rue, sur le chemin pour rejoindre tes copines, tu croises trois jeunes mecs, joyeux, eux aussi sortent s’amuser. Sans prévenir, un des trois types se plante devant toi et t’agrippe les seins des deux mains, il éclate de rire avec ses deux potes et ils passent leur chemin. Tu es bouche bée mais tu continues à marcher comme si de rien n’était, tu as peur de t’arrêter, de protester, tu ne sais pas de quoi ils sont capables. Alors tu rejoins tes copines et tu essaies quand même de t’amuser.

A 26 ans, tu as rendez-vous chez le médecin, ton médecin traitant est absent, on te propose de voir son remplaçant, tu acceptes. Tu penses avoir une angine, le médecin s’approche de toi pour t’ausculter, tu es assise sur la table d’auscultation, et là il se colle à toi et frotte un peu trop longtemps son entrejambe contre ton genou. Mais tu n’es pas sûre, tu ne sais pas trop quoi faire, tu restes là sans rien dire, sans bouger, tu es en apnée. Quand il écoute ton cœur avec son stéthoscope, il te dit : «Mais Mademoiselle, ça ne va pas du tout, votre cœur bat beaucoup trop vite, on va faire un ECG.» Tu lui réponds : «Ah bon ? Je ne sais pas, je dois être un peu stressée.» Et tu sens qu’il jouit intérieurement de cette situation, il a le pouvoir sur toi, tu ne peux rien faire. Tu le laisses faire son électrocardiogramme et puis tu t’en vas, sans rien dire.

T’as 30 ans, tu rencontres un vieil ami de ta belle-famille, c’est son anniversaire, il fête ses 70 ans, pour être polie tu lui dis : «Vous êtes encore jeune.» Et là, en aparté, il te sort, avec un air entendu : «Hmm, tu sais parler aux hommes toi !» Tu fais bonne figure et tu dis rien à ton mec parce que tu finis par t’habituer, tu finis par t’accommoder de ce genre de situation… Tout ça sans parler des innombrables humiliations subies dans la rue, des insultes, des invectives, parfois des remarques lourdingues qui se veulent des «compliments». Toutes ces histoires qui ont émaillé ta vie de fille, de femme, tu n’en as quasiment jamais parlé et pourtant tu sais que tu n’es pas la seule et tu sais qu’il est temps d’en parler.

J’ai une fille, elle a 9 ans, un an de moins que l’âge que j’avais la première fois que j’ai eu à subir le comportement déviant de certains hommes, souvent tout ce qu’il y a de plus respectable dans leur vie de tous les jours. Alors au nom de quoi puis-je encore me taire ? Au nom de quoi garder tout ça en moi ? Au nom de quoi ne rien dire au risque de ne pas pouvoir la protéger ? Elle a 9 ans, c’est une petite fille, elle ne connaît rien de tout ça, je ne lui ai jamais parlé de tout ça, je ne pense pas qu’elle comprendrait mais il faut qu’elle sache pour être armée et que la peur change de camp.

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