Varouna Runghen: «Certains arnaqueurs sont proches de politiciens !»

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Varouna Runghen, secrétaire de la Market Traders Association.

Varouna Runghen, secrétaire de la Market Traders Association.

Vous vous êtes engagé dans une guerre pour dénoncer les prix abusifs pratiqués par certains marchands. Depuis quand travaillez-vous au marché ?
Cela fait au moins 32 ans. J’ai toujours travaillé dans la section artisanat.

À quel moment les arnaques ont-elles vu le jour ?
Dans les années 90. En 91 ou 92. C’est à cette époque que ce problème a vu le jour et depuis, il prend de l’ampleur. Quand le marché a pris feu en 1981, une bonne partie des marchands se sont retrouvés sans étal. Lors de l’inauguration de la nouvelle aile en juin 1989, 84 parmi eux ont obtenu un étal permanent. J’en faisais partie.

Les 82 autres étals ont été alloués par la mairie. Ce, sans procédure d’appel d’offres. Certaines personnes ont reçu entre trois et cinq étals chacune. D’autres tables ont été allouées à des agents politiques. C’est à partir de là que la dégradation du marché a débuté. De nouvelles dispositions dans la loi ont permis à des outsiders de travailler au marché. Inn gagn bann roder lavi ! Les prix exagérés, eux, sont venus après.

Qui sont ces «outsiders» ?
La loi autorise les propriétaires d’étals d’employer deux personnes pour les aider. Cependant, cela a permis de faire entrer les courtiers. Ce sont eux qui, le plus souvent, harcèlent les touristes. Ils agissent en connivence avec les propriétaires d’étals pour arnaquer les touristes.

Quel est leur modus operandi ?
D’abord, ils identifient les touristes et les suivent. Ils font de leur mieux pour être gentils et, dépendant de la nationalité du touriste, ils feront la conversation. Par exemple, dans le cas de touristes anglais, ils parleront football. Ou alors ils suivent les touristes et leur montrent des recettes avec des épices. Bref, tout est fait pour séduire.

Une fois que les touristes leurfont confiance, ils les emmènent dans certains étals et leur montrent des produits. Sur un morceau de papier, ils écrivent des prix qui ne reflètent pas la qualité du produit et cela équivaut à une somme astronomique. Ils feront semblant de faire une petite remise en enlevant Rs 2 000 ou Rs 3 000. En réalité, les touristes paient dix fois le prix des articles !

Il s’agit là d’un scénario dont nous sommes témoins au quotidien, malheureusement. Et souvent, zot mem maltret klian ki pa asté !

Quand avez-vous commencé à intervenir pour aider les étrangers à récupérer leur argent ?
La première fois, c’était en 2001. Un vacancier m’a approché. Il venait d’acheter des épices qu’il a payées Rs 1 800. Je lui ai demandé l’autorisation d’examiner ses achats, et je me suis rendu compte que les épices ne valaient pas plus de Rs 300. Il n’a pas voulu me croire.

Je l’ai alors emmené dans une épicerie à la rue La Corderie. Pour les mêmes produits, la note s’élevait à Rs 250. Le touriste, lui, croyait faire une bonne affaire, étant donné que la facture initiale s’élevait à Rs 3 500. Ce n’est que lorsque j’ai appelé la police du tourisme qu’il a pu récupérer son argent.

Quelle est la plus grosse arnaque dont vous avez été témoin durant votre carrière au marché ?
C’était il y a quelques années. La victime venait de la Nouvelle Calédonie. On a fait payer à cet homme Rs 76 000 pour une vingtaine de shorts et T-shirts achetés. Il était un peu confus par rapport à la conversion de francs calédoniens en euros. Au marché, ils en ont profité. Chaque produit acheté ne coûtait pas plus de Rs 600. Mais il a payé Rs 3 500 par article. C’était inacceptable ! J’ai tout fait pour qu’il soit remboursé. Il l’a été.

Et puis, un autre cas concernait un couple. Mari et femme avaient acheté des produits d’une valeur totale de 80 euros, qu’ils ont réglés avec un billet de 100 euros. Or, le marchand ne voulait pas rendre les 20 euros restants. Zot dir zot pou asté coca ek pepsi ek sa ! Là encore, il a fallu que j’intervienne pour qu’on leur rende leur argent.

Les arnaques seraient moindres si tous les prix des produits étaient affichés. Est-ce le cas ?
Nous sommes tenus d’afficher les prix de nos produits. C’est un règlement respecté à moitié. C’està- dire, devant l’étal, certains prix, qui reflètent plus ou moins la réalité, sont affichés. Mais les commerçants et courtiers font entrer les clients à l’intérieur. Et leur montrent une variété d’articles. Ils diront que certains proviennent de tel ou tel pays, ce qui fait savamment augmenter les prix. Le ministère du Commerce a, quelquefois, été mandé. Cependant, il dit ne pas avoir d’expert pour vérifier si le prix est justifié.

Vous avez mentionné plus haut des agents politiques. Pensez-vous que les commerçants-arnaqueurs soient «protégés» ?
Il faut, avant tout, savoir que, sur 200 marchands de la section artisanale, une vingtaine seulement choisit d’avoir recours aux arnaques. Mais c’est suffisant pour gâcher notre image, notre réputation et notre profession.

Ces commerçants-arnaqueurs n’ont peur de rien ! Certains arnaqueurs sont proches de politiciens. Ils sous-louent des étals et se croient tout permis. Il y a, au marché, des étals qui sont loués à des agents politiques. Si ces pratiques continuent, c’est parce que les autorités ne font pas leur travail comme il faut.

Il n’y a pas de surveillance étroite quotidienne. Les sommes des amendes et les sanctions qu’on leur donne sont dérisoires, comparées à ce que ces cas d’escroqueries leur rapportent. D’ailleurs, ils ne paient pas ces amendes, mais contestent et vont en cour avec des avocats !

Vous ne semblez pas avoir peur de dénoncer. N’avez-vous jamais subi de pressions ?
Bien sûr que je subis des pressions. Plusieurs personnes ne m’aiment pas. J’ai reçu des menaces. On m’a déjà battu. J’ai reçu des coups de poing pour être intervenu et pour avoir fait rembourser un touriste. Mais je ne suis pas seul dans ce combat. Je peux compter sur le soutien d’un petit groupe de confrères. D’autres ont peur de s’afficher publiquement mais je sais qu’ils apprécient ce que je fais. Je veux que le marché redevienne un endroit propre et où les gens se sentent en sécurité.

Êtes-vous déçu du «je-m’en-foutisme» des autorités ?
Oui, je le suis. Déjà, 90 % des touristes arnaqués hésitent à porter plainte. Mais quand ils le font, il n’y a jamais de suite. Pas d’interrogatoire, pas d’interpellation. La police, la mairie... personne ne semble s’en inquiéter. Les caméras installées au marché ne servent à rien. On me dit qu’elles peuvent être utilisées uniquement en cas de vols. Outre les courtiers et les arnaqueurs, je me bats aussi contre les forces de l’ordre pour qu’elles agissent ! Si les autorités ne savent pas quoi faire, nous sommes là pour leur donner des solutions.

Que sont-elles ?
Il faut servir des Prohibition Orders aux récidivistes et aux fauteurs de trouble qui harcèlent les touristes. Il faut les empêcher d’avoir accès au marché. Un suivi et une surveillance au quotidien sont aussi nécessaires. Il ne faut pas avoir peur de sévir. Peu importe s’il s’agit de personnes proches de politiciens. On ne peut pas continuer à arnaquer des touristes. Cela cause beaucoup de tort à notre image. Allez voir les commentaires sur tripadivisor.com. Nous perdons des clients tous les jours. Il faut que cela s’arrête ! La justice, la mairie, la police…Tous doivent travailler ensemble. Ce n’est que de cette façon que nous mettrons fin aux arnaques.

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