Pourquoi et comment un tableau épate la galerie

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L'«Olympia» d'Edouard Manet hystérisa les critiques.

L'«Olympia» d'Edouard Manet hystérisa les critiques. 

Le critique d’art Vincent Brocvielle décrypte avec pédagogie les mécanismes qui font qu’une œuvre passe à la postérité.

Voilà une question simple, que l’on a dans la tête mais que l’on n’oserait jamais poser dans un musée : pourquoi ce tableau est-il connu ? Que s’est-il passé pour que ce Fifre d’Edouard Manet (1866), ces Jeunes Filles au piano d’Auguste Renoir (1892) ou ces Joueurs de cartes de Paul Cézanne (1890-1895) génèrent ce sentiment de déjà-vu ? Le musée d’Orsay, qui possède dans ses collections un nombre conséquent de ces «icônes du XIXe siècle», a demandé au spécialiste d’art Vincent Brocvielle de l’éclairer sur cette mystérieuse interrogation. Pourquoi c’est connu ? Pas facile à déterminer car il n’y a pas de «recette à la célébrité».

Les voies du succès sont impénétrables. Pour en dessiner une sorte de géographie, Vincent Brocvielle les a classées par catégories. Une œuvre peut devoir sa gloire au fait qu’elle a été «scandaleuse», «refusée», «vue à la télé». Parce qu’elle évoque une «douleur» ou à l’inverse «un plaisir simple», qu’elle raconte «l’histoire» ou a «fait école», qu’elle a été réalisée «en série», a atteint des «records» de prix de vente ou fait une carrière «internationale». Autant de cases de rangement que l’on trouve rarement dans les histoires de l’art.

Picorage.

D’ailleurs, «rangement» n’est peut-être pas le mot car ces catégories ne se succèdent pas dans les pages mais sont disséminées partout dans l’ouvrage. On passe des Labourages nivernais de Rosa Bonheur (1849), catégorie «En série» car reproduits jusqu’à plus soif sur toutes sortes d’objets, à Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet (1849-1850), catégorie «Une école» car il entraîna, malgré les critiques, le mouvement réaliste. L’Origine du monde de Courbet (1866), représentation d’un sexe féminin, relève évidemment de la catégorie «Scandaleux» mais précède dans les pages le Fifre d’Edouard Manet qui, étrangement, entre dans la case des «Refusés». Du coup, la lecture par picorage s’impose et tant mieux.

Il n’y a pas de règle dans la notoriété mais souvent une constante : les œuvres qui ont fait l’histoire, à commencer par celles des impressionnistes, ont d’abord avalé des fournées de critiques malveillantes dont la lecture est aujourd’hui un plaisir de fin gourmet. Un enterrement à Ornans est salué comme «un amour du laid endimanché», Gelée blanche de Camille Pissarro (1873) est décrit comme «des grattures de palette posées uniformément sur une toile salie». Et le jeune Edouard Manet se désespère, après avoir montré son Olympia au Salon, que les «injures pleuvent sur [lui] comme la grêle».Cela étant, le critique Georges Rivière écrit du Bal du moulin de la galette d’Auguste Renoir (1876) que «c’est une page d’histoire». Et pour qu’on comprenne bien, il ajoute : «Que ceux qui veulent faire de la peinture historique fassent l’histoire de leur époque au lieu de secouer la poussière des siècles passés.»

Eteignoir.

Paradoxe de la gloire, être la coqueluche du moment ne garantit rien pour l’avenir. Jean-Léon Gérôme, «l’un des peintres français les plus célèbres de son temps», est loué pour ses Jeunes Grecs faisant battre des coqs (1846), même si Baudelaire assassine cette façon de «transposer la vie commune et vulgaire dans un cadre grec ou romain». Forts célèbres en leur temps, Gérôme et ses amis pompiers sont tombés dans un trou d’oubli ensuite.

De même, si Jacques-Emile Blanche a laissé une trace dans la postérité, c’est par un Portrait de Marcel Proust (1892) qui va ancrer dans les mémoires le visage d’un homme de 20 ans (alors que l’écrivain mourra passée la cinquantaine…). Le tableau a duré mais son auteur a fini dans l’éteignoir de la mode qui se démode. Le Comte Robert de Montesquioude Giovanni Boldini (1897) a survécu comme image du dandy et probable modèle du baron de Charlus. Mais qui est Boldini ? «C’est le maître du portrait enlevé, flatteur et de bon goût», auquel on s’adresse «lorsque l’on souhaite commander un portrait à la mode de l’époque». Ce qui n’est guère un passeport vers la transcendance. Dans ses rabats, le livre contient un «quiz» pour commencer sa lecture et un «quiz des cracks»pour la terminer. Vincent Brocvielle, auteur entre autres d’un Petit Larousse de l’histoire de l’art, emmène vers les œuvres en ne méprisant aucune de ces questions simplettes que l’on n’ose pas poser.

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