Chantre du penser créole: La philosophe Aude-Emmanuelle Hoareau entame son voyage vers l’éternité

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Âgée de 39 ans, la philosophe Aude-Emmanuelle Hoareau est décédée le vendredi 13 octobre. Docteur en philosophie, professeur d’Esthétique, passionnée de grosses cylindrées ou encore de la pole dance, surfeuse, entre autres, celle qui est née de père mauricien et de mère réunionnaise avait plusieurs cordes à son arc.

«La Réunion, de par le métissage de son peuple, vécu et reconnu comme un fait, pourrait même être pensée comme le terreau originel des identités multiples, du “moi” pluriel, en avance sur son temps. Dans une île à la fois nourrie par des conceptions du monde diversifiées, originales car issues du métissage, et modelée par une culture à caractère mondial, l’aventure du métissage doit être envisagée comme une réussite.» Cet extrait de Concepts pour penser créole, essai philosophique signé d’Aude-Emmanuelle Hoareau, en septembre 2010, est cité par Jean-François Samlong, docteur ès lettres et sciences humaines – écrivain et poète français, né en 1949 à Sainte-Marie, de La Réunion – dans sa pré- face au même ouvrage, pour souligner le point de vue optimiste de l’auteur.

Chevalier de l’Ordre national du mérite, professeur certifié de lettres, président-fondateur de l’Union pour la défense de l’identité réunionnaise (UDIR), Jean-François Samlong saluait alors la manière par laquelle Aude-Emmanuelle Hoareau abordait la langue créole : «sous un angle original, pertinent, susceptible d’ouvrir un nouveau débat, avec un long et fructueux travail d’analyse sur des concepts qui structurent la société réunionnaise…» L’auteur de La Nuit cyclone (éditions Grasset) – prix littéraire Charles-Brisset en 1992 – estimait dès 2010 qu’AudeEmmanuelle Hoareau ne manquait «ni d’inspiration ni d’audace» pour nous souffler dans un cheminement «volontariste et sincère (…) de fonder une nouvelle manière de penser créole».

La philosophe était une Créole de l’océan Indien. Elle s’était naturellement ouverte à ce merveilleux univers de la «créolité», qu’elle écrivait avec un «K», certes, mais c’était là aussi l’une des réalités de son œuvre ! Née de père mauricien et de mère réunionnaise le 13 janvier 1978 à Saint-Denis, La Réunion, elle y vivait jusqu’à cette tragique soirée du vendredi 13 octobre 2017.

Docteur en philosophie, AudeEmmanuelle Hoareau était diplômée, avec une mention «Très bien et Félicitations», de l’université Jean Moulin, Lyon 3, en 2005. Elle travaillait – depuis son retour sur le sol réunionnais – non seulement sur l’éventuel jaillissement de cette pensée, qui lui était chère, mais aussi à la promotion d’une esthétique : deux aspects de sa philosophie, «spécifiquement créoles», qu’elle considérait être, d’une manière ou d’une autre, primordiales, car «tournées vers l’universalité» de la vie.

À La Réunion, dans l’océan Indien, mais également ailleurs, en Guadeloupe, en Martinique, dans les Caraïbes, dans certaines autres îles du Pacifique, ou encore en Belgique, sans oublier le Maroc, Aude-Emmanuelle Hoareau était régulièrement considérée comme «l’initiatrice d’un mouvement de fierté créole». S’il est vrai que son premier essai, Concepts pour penser créole – magnifiquement illustré par Benoît Clay, philosophe, brillant artiste de la vie, qui allait devenir son mari le 12 octobre 2013, à l’Étang-Salé – avait été un succès d’audience, elle avait, par ce travail plus que pertinent, «séduit bien des cœurs».

Toutefois, il lui avait aussi, et pourquoi pas, attiré un certain nombre de critiques ! Mais forte de cette passion qu’elle vivait, dans son quotidien, auprès de ses contemporains (gens de tous les bords et au-delà de toute frontière) elle était toujours à l’écoute de l’un ou de l’autre. De par son amour du dialogue et de par sa passion dans l’échange des idées, Aude-Emmanuelle allait continuer son cheminement.

«Sa kréolité était conçue et vécue comme une richesse et une promesse d’avenir pour s’ouvrir au monde !»

En 2011, sous sa direction, alors qu’elle était présidente du Cercle philosophique réunionnais, Brigitte Croisier, agrégée de philosophie, Emmanuel Cazanove, ancien journaliste, Laurent Médéa, sociologue, Éméline Vidot, doctorante en lettres et sciences humaines, Ketty Lisador, artiste conteuse, publiaient un Manifeste pour une pensée créole réunionnaise. De surcroît illustré par le magnifique coup de crayon de Benoît Clay – ce nouvel ouvrage mettait l’accent sur le thème Nou lé kapab majine, kalkil, viv an Rényoné.

«Nous nous inscrivons dans une continuité “intergénérationnelle’’ des arts spécifiques à notre peuple et tellement forte que toutes les Réunionnaises et tous les Réunionnais s’y reconnaissent !», disait Aude-Emmanuelle. Avant de conclure dans la postface de ce manifeste : «Penser pour moi, c’est œuvrer pour la culture mais aussi inventer des solutions concrètes pour le développement durable de notre île. Soyons l’avant-garde du monde !»

Un constat doublement confirmé par Lucien Biedinger, alors secrétaire du Cercle philosophique réunionnais, professeur de philosophie, journaliste retraité, et son adjoint de l’époque, Antoine Pitchaya, ancien professeur à l’université de La Réunion, dans l’avant-propos de ce Manifeste pour une pensée créole réunionnaise. «Des faits très nombreux illustrent cette construction progressive d’une pensée créole réunionnaise. Nous pouvons citer les augmentations continuelles de créations artistiques et littéraires créoles, les multiples formes d’expression de notre identité réunionnaise, l’attachement des Réunionnais à ces modes d’expression, à leur langue maternelle, et à son enseignement, comme l’a notamment montré le sondage IPSOS réalisé en décembre 2008-janvier 2009 à la demande de Lofis la Lang Kréol, présidé par le poète et romancier réunionnais Axel Gauvin.»

Professeur d’Esthétique à l’École supérieure d’art (ESA) de La Réunion, depuis 2010, détentrice d’un Master 2 professionnel en Ressources humaines et organisation, obtenu en 2007 à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de l’île sœur, Aude-Emmanuelle Hoareau était, selon Patricia de Bollivier, directrice de l’ESA, une personna- lité prolifique. «Docteur en philosophie, elle venait d’entamer de nouveau un chantier de thèse de doctorat, en Esthétique cette fois, à l’université des Antilles, Guyanne, sur les pratiques performatives dans l’art contemporain dans l’océan Indien, avec un volet comparatif avec la Caraïbe.»

Aude-Emmanuelle Hoareau avait opté comme sujet de recherche Le corps dans l’art contemporain de la Martinique et de La Réunion. Lors de ses nombreuses participations à des colloques et séminaires internationaux – autour de thèmes divers, tels que le penser créole, les nouveaux paradigmes de la démocratie, ou encore culture(s), création, identités et représentations : un regard anthropologique pluriel, l’écrivain utilisait un «style unique, puissant, par lequel chaque mot était ciselé et asséné avec une conviction, un engagement qui forçait le respect», nous précise Benoît Clay.

Sans aucun doute, cette jeune philosophe, qui fut, depuis cette année, parallèlement professeur de philosophie de l’éducation à l’université catholique de l’ouest de La Réunion, ne sera pas oubliée. Ni de nous, sa famille, ni de ceux et celles, nombreux, qui furent de ses proches ; ni de ses pairs, et de ses étudiants, ni de ses collaborateurs ou autres collègues. «Nous garderons précieusement le souvenir d’une collaboratrice hors pair, enthousiaste, drôle et très impliquée dans le projet de l’établissement, toujours partante pour de nouvelles expériences, avec le mélange d’audace et d’humilité, de fantaisie et d’extrême gentillesse qui la caractérisait», se souviendra Patricia de Bollivier.

Pour ce qui nous concerne, nous aimerions garder en image une petite fille dynamique, vive, s’amusant tout au long de son enfance, et de son adolescence, avec son petit frère, Pierre-Brieu. Ce souvenir remonte, certes, à nos belles années auprès d’elle à La Réunion, au Km 8, au lieu-dit La Montagne, chez ses parents, Armand et Martine. Mais aussi dans le quotidien de son «Pépé Lulu» (notre très cher ami qui nous a aussi quittés, cette année), et de sa feue épouse, Monette.

Dans le haut quartier de La Montagne, comme sur les plages hasardeuses de Saint-Gilles, AudeEmmanuelle s’est vite imposée comme une véritable championne. Dans l’intellectuel, comme dans l’effort physique, elle le démontrait déjà sur les bancs de l’école, mais aussi et surtout dans le quotidien de ses jeunes années. Excellente cavalière, elle s’imposait en équitation dans le haut pays réunionnais. Puis sur les hautes vagues, où, aux côtés de Benoît Clay, elle démontra ses talents d’excellente surfeuse. Ce fut, vous l’avez sans doute deviné, avant l’envahissement démultiplié des requins sur les côtes réunionnaises.

Dans ce même état d’esprit, et heureuse de son bonheur de vivre aux côtés de son compagnon, de son adorable fils Raphaël (15 ans) (photo), d’Augustin (17 ans) et Thalie (15 ans), les charmants enfants d’un premier lit de Benoît, Aude-Emmanuelle démontrait régulièrement qu’elle était aussi de sang mauricien. Ce qui sans aucun doute lui a permis, sans difficulté, de convaincre son mari à l’accompagner dans son nouveau défi, sur la côte ouest de l’île Maurice, à Tamarin, où elle prenait plaisir de nouveau à maîtriser les hautes et superbes vagues de ce littoral.

Elle surfait alors sur le versant montant de sa vie privée et de sa vie professionnelle ! Toutefois, et sans doute l’avez-vous compris, cette jeune passionnée de l’océan Indien avait son cœur et sa vie à l’île sœur : c’est là-bas, qu’au-delà de l’amour de l’écriture – que nous partagions pleinement avec elle – que notre nièce allait en plus s’adonner, avec fougue et entrain, aux joies de la moto, aux côtés de son conjoint.

Une femme philosophe, écrivain, devenue ode à la féminité conquérante !

Malgré une chute, et une sérieuse blessure, au début de cette nouvelle «carrière» sportive, elle sut faire fi des aléas propres au maniement de belles et grosses cylindrées et devenait le conseiller technique et moral de son époux, lui-même passionné de ce sport enivrant. Elle sera en outre l’égérie du monde motard, en contribuant à sa manière à claymotorcycles.com

En parallèle, et en accord avec son conjoint, Aude-Emmanuelle Hoareau, guérie de ses blessures, eut ensuite un réel engouement pour un nouvel univers, celui de la Pole Dance, pratique très peu connue des non-initiés, devenue discipline sportive pour vrais battants. Alors que son mari, Benoît, enseignant et philosophe averti, entamait sur ses conseils (et comme elle l’avait fait elle-même de 2004 à 2016) les méandres du département «prépa médecine» au Cours Hippocrate Dionysien, à l’université de La Réunion – tout en étant, par ailleurs, à l’écoute active du milieu carcéral –, Aude-Emmanuelle alla à la découverte des joies de cet art. Après cinq longues années de «progression acharnée», elle venait tout juste de commencer la compétition…

«Elle devenait une féministe sexy, assumant à la fois l’aspect provocateur inconciliable a priori avec son statut d’intellectuel et l’ode à la féminité conquérante qu’elle voulait incarner», nous confirme Benoît Clay. Aux côtés de sa famille, le chantre du parler créole, sans oublier toute la complexité des «croyans réunionnaises, ni la batarsité» – ce concept ou sentiment d’être métis – elle se consacra une fois encore à l’écriture. Et publia le 8 mars 2017 Pole dance philosophie chez Edilivre-Aparis, disponible sous forme brochée et numérique.

Aude-Emmanuelle, nous l’avons dit, était née à La Réunion. Fille de notre jeune frère, Armand Hoareau – enseignant d’anglais et de français à l’île sœur pendant de nombreuses années ; puis secrétaire général, très respecté, pour ne pas dire souvent apprécié, de l’Union des syndicats autonomes, dans ce département d’Outre-Mer – et de Martine Cadet-Hoareau, non moins talentueuse directrice de maternelle, connue non seulement pour sa flamme à transmettre son savoir-faire éducationnel, mais de surcroît mère et grand-mère remarquable.

Armand, Martine, Raphaël, Benoît et ses deux autres petits, mais aussi Pierre-Brieu, et sa nouvelle petite famille, tout comme Claudette Fontaine – compagne de notre jeune frère depuis de longues années et «Mamou adorée» de Raphaël – sont absolument abattus. Pour ne pas dire incrédules ! Devant ce vide non-annoncé, il ne leur reste que l’amour pour leur petit ange. Et leur foi dans un monde meilleur pour Aude-Emmanuelle.

À l’évidence, Aude-Emmanuelle était aussi la nièce de notre frère, et ami Jean-Claude Hoareau, personnalité connue du monde industriel et associatif de l’île Maurice, sans oublier Monique, son épouse, notre «sœur» aînée ; elle était aussi la nièce et la filleule de Jacques-Hervé Hoareau, notre très regretté frère, disparu en 2006 ; et de Marie Thévenau-Hoareau, notre belle jeune sœur.

Marie, qui vit aujourd’hui à Cergy Pontoise, non loin de Paris, et notre très regrettée nièce étaient très proches l’une de l’autre. À l’instar de nous tous, elle endure depuis quelques jours une douleur immense. Nous la soutenons dans sa peine ; comme nous soutenons les autres parents d’Aude-Emmanuelle, du côté maternel, notamment sa grand-mère, Colette, ses oncles Christian et Gilles, ainsi que ses autres tantes, Françoise et Valérie.

Oui, Armand Hoareau est mon jeune frère, mais c’est aussi mon ami de toujours. Sa peine, son affliction, depuis ce terrible, lugubre et atroce fin d’après-midi du vendredi 13 octobre 2017, sont aussi les miennes. En nous enlevant Aude-Emmanuelle, le destin, cruel, nous a enlevé une partie de nous-mêmes. Nos larmes ne cessent de couler, mais, au-delà de notre révolte, nous nous devons d’être forts. Afin d’être en mesure de continuer l’œuvre de celle que nous aimions tant !

Depuis mardi, après une cérémonie religieuse au cœur de Notre Dame de la Délivrance, à Saint-Denis, AudeEmmanuelle repose dans le caveau familial du cimetière marin de SaintPaul. Face au bleu de ce bel océan Indien, dont elle s’inspirait énormément pour vivre sa   Au revoir Aude-Emmanuelle, nous t’aimons. Tu demeureras dans nos mémoires pour l’éternité !

Jean-Paul HOAREAU Frère, beau-frère, oncle et tonton Papou. Journaliste mauricien établi en Suisse.

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