Baisse du repo rate : gagnants et perdants

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La politique monétaire visant à déprécier la roupie fait débat.

La politique monétaire visant à déprécier la roupie fait débat.

La décision du Monetary Policy Committee de baisser de 50 points de base le taux directeur de la Banque de Maurice le 6 septembre, le ramenant de 4 % à 3,5 %, continue de susciter des réactions. Si les exportateurs se réjouissent de cette mesure, les spécialistes financiers et autres observateurs économiques restent mitigés sur cette démarche, se demandant si celle-ci est la solution idéale dans le contexte économique actuel et …si la solution ne se trouve pas ailleurs. D’autres analystes y voient carrément des «windfall gains» pour les entreprises exportatrices qui ont su bien faire monter la mayonnaise, en brandissant menaces de licenciements et délocalisations pour parvenir à leurs fins.

Anil Gujadhur, ex-haut de la Banque de Maurice et consultant financier, est catégorique : le taux de change de la roupie, tant décrié par les exportateurs, n’est pas à blâmer. Pour lui, les défis auxquels le secteur d’exportation est confronté actuellement, notamment son manque de compétitivité par rapport à ses compétiteurs, est lié à l’absence de son «reengineering». «C’est un secteur qui demande à se réinventer pour s’orienter vers des produits à forte valeur ajoutée afin de faire face à la nouvelle configuration du commerce à l’échelle internationale.»

Il trouve que le débat autour de la roupie forte est un faux débat qui sert les intérêts corporatistes de certains. Chiffres à l’appui, il souligne que le taux de change de la roupie face au billet vert a été de Rs 36,27 pendant les 12 mois précédant le 31 juillet 2016 et de Rs 36,15 durant la même période jusqu’à juillet 2017, s’appréciant de 0,3 % seulement.

«Est-ce un niveau d’appréciation qui est devenu financièrement insoutenable pour les 53 % de nos exportations qui sont libellées en dollars ? Quant à l’euro, devise dans laquelle 20 % de nos exportations sont facturées, il s’affichait à Rs 40,29 et Rs 38,53 respectivement durant ces deux périodes, ne se dépréciant que de 1,9 % par rapport à la roupie locale.» Du coup, il dit ne pas comprendre toute la psychose créée autour de la roupie forte par les exportateurs et des institutions du privé convaincus qu’elle n’avait pas sa raison d’être, si ce n’est de faire un «case» pour une baisse du Repo Rate.

Le loyer de l’argent moins cher

En fait, tous les spécialistes interrogés soutiennent que le fait de baisser le taux directeur ne va pas amener mécaniquement une dépréciation de la roupie. Imritt Ramtohul, analyste financier chez Aon Hewitt, reconnaît cependant qu’à terme cette décision monétaire peut influer sur la valeur de la roupie. Entre-temps, la baisse du taux directeur entraînera nécessairement une baisse du taux d’intérêt qui, de fil en aiguille, rendra le loyer de l’argent moins cher. Ce qui devrait, logiquement dit-il, inciter les entrepreneurs à emprunter pour développer de nouveaux projets ou investir dans des projets d’expansion.

Anil Gujadhur insiste pour sa part que ce sont les interventions régulières de la Banque de Maurice sur le marché interbancaire qui restent l’outil monétaire efficace pour déprécier la roupie en vue de la rendre plus compétitive vis-à-vis d’autres devises internationales.

À 3,5 %, le taux directeur reste historiquement bas. Si les exportateurs se frottent les mains, en revanche les épargnants se posent des questions sur le besoin d’avoir recours au circuit bancaire pour faire fructifier leurs économies. «Il est évident qu’avec un taux d’épargne qui sera encore réduit comme une peau de chagrin, les Mauriciens chercheront d’autres options. À dé- faut, ils vont carrément utiliser cet argent pour consommer», analyse l’économiste Azad Jeetun.

Et à Neeraj Umanee, Manager de Swan Securities, d’ajouter qu’on assistera dans la foulée à du «yield hunting» sur la Bourse de Maurice, le taux moyen de dividendes annuels se situant autour de 2,6 % alors que bon nombre d’entreprises offrent des rendements supérieurs à 3 %. Il explique que cette baisse du taux directeur pourrait inciter encore plus d’activités dans le secteur des capitaux vu que des entreprises pourraient (en remboursant plus cher une partie de leurs dettes) se financer ou se refinancer à moindre coût à travers l’émission d’instruments financiers tels que des obligations ou autres produits structurés.

Taux directeur : pas un critère phare pour investir

La survie des PME repose sur la réforme structurelle.

Ils sont unanimes. La baisse du taux directeur est loin d’être la mesure phare pour booster l’investissement privé, dont le taux de croissance est estimé à 2,8 % cette année (comparé à 6,2 % en 2016). Si cette décision du Monetary Policy Committee (MPC) est bien accueillie par le secteur privé, elle n’en reste pas moins secondaire en ce qui concerne le critère pour investir, sachant que l’investissement est le principal moteur de croissance. Des observations de circonstance, compte tenu de la remarque du gouverneur de la Banque centrale au cours de la conférence de presse après la réunion du MPC, le 6 septembre. Ramesh Basant Roi déplorait que l’investissement privé n’avait pas décollé malgré le maintien du taux directeur à 4 % depuis plusieurs mois.

Selon Amar Deerpalsing, président de la Fédération des petites et moyennes entreprises (PME), le problème viendrait en partie du manque de confiance de la part des PME au niveau politique. «Nous avons changé de ministre des Finances trois fois en trois ans, des ministres qui ont chacun adopté in langage différent. Cela démontre un manque de stabilité au niveau de la politique gouvernementale et cela n’encourage pas les PME à investir», déplore-t-il. De plus, le président de la Fédération des PME dit avoir l’impression que le gouvernement ne favorise qu’un seul type d’investissement, notamment celui des Smart Cities, de gros projets qui ne sont pas à la portée des PME.

Au niveau des manufacturiers, l’on souligne que pour que les entreprises locales puissent investir, il leur faut avant tout des mesures de réforme structurelle. «La baisse du taux directeur est un outil monétaire surtout conjoncturel. Or, l’investissement est un engagement qu’une entreprise prend sur le long terme. Si les mesures fiscales sont les bienvenues, elles ne sauraient être suffisantes en l’absence d’une stratégie structurelle pour booster le secteur manufacturier dans son ensemble, que ce soit les Domestic Oriented Enterprises (DOE) et les Export Oriented Enterprises (EOE)» explique Bruno Dubarry, Deputy CEO de l’Association of Mauritian Manufacturers.

Dégrèvement fiscal

La stratégie structurelle que prône cette dernière association s’articule autour de la promotion de l’achat local durable, de l’identification et du développement des DOE qui ont la capacité d’exporter et des énergies renouvelables qui peuvent être un outil de taille pour réduire les factures et favoriser l’investissement explique-t-il.

Le constat est quasiment le même au niveau de la Mauritius IT Industry Association (MITIA). Dev Sunnasy, président de la MITIA, soutient que la baisse du taux repo, couplé aux subsides du gouvernement sur le dollar pour les exportateurs, devrait surtout bénéficier aux exportateurs de produits. «Cette mesure n’aura pas un gros impact sur l’investissement, bien que certaines entreprises vont en prendre avantage. À notre niveau, l’on se situe surtout dans les services, où la marge est plus élevée que celles sur les produits», explique-t-il.

Le problème, dit-il, c’est que le secteur des Technologies de l’information et de la communication (TIC) ne bénéficie pas de mesures fiscales suffisamment fortes pour leur permettre d’exporter davantage leurs services. «Le secteur manufacturier a bénéficié d’une baisse de 80 % du taux d’imposition sur ses profits tirés par les exportations lors du dernier Budget alors que le secteur des TIC, qui se développe et crée de l’emploi, n’a rien eu de tel», déplore Dev Sunnasy. Pour ce dernier, le gouvernement aurait dû proposer des mesures plus «pertinentes», comme offrir un tax rebate (dégrèvement fiscal) aux entreprises créatrices d’emplois, et se concentrer sur une stratégie pour leur permettre d’exporter davantage.

Allègement du fardeau financier

La roupie forte : bête noire des exportateurs.

L’avantage de contracter des dettes assorties d’intérêt, c’est de pouvoir bénéficier d’une réduction de leurs coûts directement, conséquemment à une baisse du taux directeur. Il s’agit du taux auquel la Banque centrale prête de l’argent aux banques commerciales.

Le montant de la distribution de dettes aux opérateurs du secteur privé selon les derniers relevés de la Banque de Maurice est de Rs 290 Mds. Un pour cent (1 %) est constitué de 100 points de base. Donc, la valeur de 50 points de base, l’équivalent de la dernière baisse du taux directeur, représente Rs 1,5 milliard. C’est la somme que l’ensemble des opérateurs qui ont contracté des dettes devrait théoriquement payer en moins à leurs banques respectives. Ce montant est toutefois hypothétique puisque toutes les dettes ne sont pas frappées d’intérêt à taux variable.

Toujours selon la Banque de Maurice, les plus gros emprunteurs à la fin de juin 2017 sont, dans l’ordre, le secteur de la construction (Rs 89,9 Mds), du tourisme (Rs 40,7 Mds), manu- facturier (Rs 22,5 Mds), agricole et de la pêche (Rs 20 Mds).

Profiter aux gros opérateurs

Pour Neeraj Umanee, manager de Swan Securities, cette baisse du taux directeur aura un impact à deux niveaux : l’endettement, surtout celui des entreprises, et l’investissement. «Les effets immédiats d’une réduction du taux directeur est l’allègement du coût de la dette», explique-t-il.

«Les entreprises qui ont des prêts majorés de taux variable bénéficieront de paiements d’intérêts plus faibles, améliorant ainsi la situation du flux de trésorerie. Cette augmentation du flux de trésorerie va ainsi aider les entreprises à dépendre moins des financements à court terme tels que les découverts, les lignes du marché monétaire.»

Neeraj Umanee estime également que la baisse du taux directeur est propice à l’investissement. «Les entreprises seront plus aptes à se lancer dans des projets d’expansion/rénovation/acquisitions. Cela contribuera à terme à la création d’emplois.»

Ranjiv C. Nuckchady, Managing Director d’Alpha Group, souhaite que l’application de la baisse du taux directeur soit graduée et calculée par rapport au montant de la somme empruntée. «Cette baisse du taux directeur ne va profiter aux petites et moyennes entreprises que de façon relative. Elle profitera surtout aux gros opérateurs.»

Pour l’économiste Éric Ng, outre son impact au niveau de l’allègement de l’endettement, la baisse du taux directeur aura un effet sur les intérêts sur les dépôts des entreprises qui seront en baisse, précise-t-il. «Si la marge du taux d’intérêt, c’est-à-dire la différence entre le taux d’intérêt à l’emprunt et le taux d’intérêt sur les dépôts, reste la même, les entreprises n’auront pas un bénéfice net, sauf si elles sont très endettées. Or, selon les chiffres qu’a publiés la Banque de Maurice, la marge pondérée du taux d’intérêt des banques est demeurée autour de 4,6 %, malgré les deux précédentes baisses du taux repo en novembre 2015 et en juillet 2016

Éric Ng argue que la baisse du taux repo profitera surtout aux petites et moyennes entreprises. «Mais la question est de savoir si les banques accepteront de les financer. Tout dépend de la viabilité de leurs projets.» Il estime que cette baisse ne va pas profiter aux grands groupes vu que ces derniers, soutient Éric Ng «ont adopté une politique de désendettement depuis quelques années, préférant lever des capitaux sur le marché boursier».

Il met en garde contre un taux d’intérêt faible. «Il encourage les entreprises à s’endetter davantage alors qu’il faudrait plutôt les encourager à assainir leur bilan.» Son souhait : un taux d’intérêt suffisamment élevé. Ce qui, estime-t-il, «devrait éviter des crédits faciles qui comportent un gros risque de non-remboursement».

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