Délinquance juvénile: manque d’étude sociale pour cerner le problème

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Les garçons sont bien plus nombreux à commettre des délits que les filles, selon Statistics Mauritius.

Les garçons sont bien plus nombreux à commettre des délits que les filles, selon Statistics Mauritius.

Agresseur à 16 ans, cambrioleur ou fugueur à 14 ans… Les jeunes semblent être au centre des délits plus tôt. Assistons-nous à une situation généralisée depuis des décennies ou à un phénomène nouveau ? Pour répondre, les statistiques ne sont pas suffisantes.

Depuis août, Lina Natchou vit dans la tourmente. Sa fille, Karina Bheelor, une adolescente de 14 ans, a fugué pour la seconde fois et n’est toujours pas rentrée. Dans les collèges, ça s’étrangle et se tabasse, vidéos à l’appui. 

Si ces cas ont attiré l’attention du public, d’autres impliquant des adolescents de plus en plus jeunes ne sont pas en reste. Le 17 juillet, un garçon de 15 ans aurait déclenché une alerte à la bombe à l’hôpital Victoria, à Candos. Le 4 juillet, un élève de 14 ans est soupçonné d’avoir cambriolé son collège, emportant la somme de Rs 200 000 avec son complice, qui n’est autre que son cousin. Le 21 août, il a été libéré après sa comparution en cour. En juin, une collégienne de 16 ans avait été interpellée pour l’agression d’un policier à la gare du Nord. Cette liste n’est pas exhaustive. 

Jeunes de 12 ans au ryc 

Ces situations illustrentelles un rajeunissement des délinquants mauriciens ? Est-ce le reflet de l’évolution naturelle des jeunes générations depuis des décennies ? Les avis sont partagés sur la question. Ainsi, Rita Venkatasawmy, Ombudsperson for Children, et Mario Madarbaccus, travailleur social à La Case A, qui encadrent des enfants âgés de 6 ans et plus, confirment le rajeunissement des délinquants. «D’après les données de Statistics Mauritius, il y a une hausse dans les délits. On a eu des jeunes de 12 ans qui ont dû être envoyés au Rehabilitation Youth Centre (RYC) après un conflit avec la loi», affirme notre interlocutrice. 

Tous deux concèdent que la délinquance juvénile a toujours existé. Néanmoins, il y a quelques décennies, celle-ci était moins conséquente. «Il y a 20 ans, nous n’entendions pas autant de cas. Aujourd’hui, les situations en témoignent. Regardez dans le RYC. Il y a des agressions perpétrées par les adolescents dans les rues ou en dehors de l’école», s’insurge Mario Madarbaccus. 

Ses propos sont réitérés un responsable à la Brigade des mineurs de la police : «La délinquance a toujours été là. Mais les jeunes sont plus impliqués dans des délits plus graves.» 

De son côté, Rima Ramsaran, ancienne chargée de cours en criminologie, estime que les dénonciations se sont multipliées si on s’en tient aux statistiques. Les médias ainsi que la police contribuent à rapporter davantage ces délits. 

Sans étude sociale, il est difficile de justifier le rajeunissement. D’ailleurs, selon les données de la police et du judiciaire, compilées par Statistics Mauritius, le nombre de délinquants juvéniles est passé de 1 395 en 2010 à 1 753 en 2016, avec certaines croissances et décroissances au fil des années (voir En chiffres). Ceci complexifie l’interprétation du rajeunissement et rejoint le point de vue de Rima Ramsaran. 

Gravité des délits 

Qu’est-ce qui explique que les jeunes s’adonnent à cette forme de criminalité plus tôt ? L’extrême pauvreté, la modernité, la fragilisation de la cellule familiale, l’absence de valeurs sociales, l’influence des pairs sont des facteurs de cause, avancent nos interlocuteurs. Parallèlement, la globalisation a induit un changement de comportement chez les jeunes, indique-t-on à la Brigade des mineurs. 

«Les jeunes ont accès à plus d’informations, aux nouvelles technologies, aux tentations… Ils plongent dans l’alcool et commettent des délits pour avoir de l’argent plus vite.» L’évolution du style de vie est une porte vers la délinquance juvénile au plus tôt et à la gravité des délits, avance l’officier de la Brigade des mineurs. 

Rima Ramsaran va plus loin, percevant une pression exercée sur les jeunes à travers une telle évolution sociale : «Je me réfère à la société de consommation, la facilité avec laquelle les jeunes peuvent se procurer de la drogue qui coûte de moins en moins cher. Ils sont donc en quête d’argent facile. Tous les moyens sont bons pour s’en procurer quand la structure de contrôle et d’encadrement avec la fragilisation des institutions comme la famille, l’éducation, entre autres, n’est pas efficace.» 

D’après nos interlocuteurs, plusieurs mesures doivent être instituées pour y remédier. Ils s’alignent notamment sur l’éducation, avec un accent sur la discipline et les valeurs. 

Rima Ramsaran s’interroge particulièrement sur le système éducatif, très calqué, selon elle, sur la réussite aux examens, qui est souvent une précondition pour réussir dans la société. «Or, quelque part, nous avons perdu de vue l’individu en construisant la société et le système. L’éducation sert surtout à préparer la prochaine génération à être des travailleurs. Les institutions ne répondent plus vraiment aux besoins des jeunes. Un décalage entre les besoins et la réalité est palpable.» 

Pour sa part, Rita Venkatasawmy souligne le besoin d’intégrer un service d’aide à domicile avec un rôle intégratif des travailleurs sociaux qui se rendraient dans les familles. Abondant dans ce sens, Mario Madarbaccus sollicite la vigilance des parents, notamment sur la provenance des objets de luxe qu’arborent leurs enfants et qui passent inaperçus. Le réencadrement est nécessaire, estime-t-il. 

Quant à l’officier de la Brigade des mineurs, il suggère la stabilisation du jeune et la non-stigmatisation de l’ensemble des adolescents. «Il faut travailler dans l’intérêt du jeune.»

En chiffres

En 2016, 1 753 délinquants juvéniles ont été répertoriés par la police, contre 1 872 en 2015 ; 1 687 en 2014 ; 1 493 en 2013 ; 1 741 en 2012; 1 572 en 2011 ; et 1 395 en 2010. Ceci représente une hausse globale d’environ 20 %. Parmi ces cas, on retrouve plus de 700 délits associés aux crimes, agressions, abus sexuels, délits de drogue et violation de propriété. 

D’après Statistics Mauritius, le taux de délinquance juvénile calculé pour 1 000 contrevenants est à la hausse. En effet, en 2016, cet indice était de 6,4 en 2016 contre 6,1 en 2015 ; 5,8 en 2014 ; 5,5 en 2013 ; 6,8 en 2012 ; 5,8 en 2011 et et 5,2 en 2010. On note également que les garçons sont bien plus nombreux à commettre des délits que les filles. En 2016, le taux de délinquance était de 11,2 et de 1,3 chez les garçons et les filles respectivement.


Rima Ramsaran: «Les institutions n’ont pas suivi la société»

Rima Ramsaran, ancienne chargée de cours en criminology

Les délinquants commettent des actes répréhensibles de plus en plus jeunes. Est-ce normal ou nouveau ? 

C’est difficile de se prononcer sans les données sociales appropriées. Si on se repose uniquement sur les données de la police, il y a une tendance à la hausse. Mais il ne faut pas négliger le fait que les cas sont davantage rapportés de nos jours. Donc, on les comptabilise plus facilement et on en est plus conscient que dans le passé. Il y a toujours une proportion de cas cachés, par peur de représailles ou par manque de confiance dans le système judiciaire, entre autres. Mais ce chiffre semble être à la baisse. Il se pourrait qu’auparavant, il y avait autant de délits. Comme ils n’étaient pas dénoncés, on n’en était pas pleinement conscient.

Quelles en sont les raisons ? 

L’adolescence est une phase très difficile dans la vie d’une personne. C’est l’âge où celle-ci est vulnérable et très sensible à l’influence de ses pairs. L’adolescent(e) est donc amené(e) à commettre des délits. Ce qu’il faut comprendre, c’est que quand les crimes sont en hausse dans une société, c’est généralement une indication que quelque chose va mal. Si, par exemple, on constate que les jeunes sont plus impliqués dans la criminalité, cela indique que la structure d’encadrement de ces derniers ne répond pas vraiment à leurs besoins. 

Qui est responsable de l’éducation des jeunes aujourd’hui ? Je ne parle pas d’éducation scolaire ou élitiste, mais d’éducation personnelle comme la pensée critique, la prise de décision réfléchie, les valeurs humaines et sociales, les moeurs de la société, entre autres. C’est ce qu’il faut construire avec nos jeunes pour qu’ils deviennent des individus responsables et matures qui pourront vivre selon les normes établies par la société. Malheureusement, je ne vois pas d’institution responsable de cette éducation-là.

Et les solutions ? 

Il y a eu une rupture, un trou qu’on n’a pas pu combler. Cela représente la structure d’encadrement nécessaire pour prendre en charge un enfant. Il ne faut pas simplement s’assurer qu’il sera un bon white-collar worker de demain, mais aussi un adulte responsable. Il y a un effritement des institutions par rapport à ce besoin fondamental. Je ne dis pas que celles-ci ne sont pas valables. C’est juste qu’elles n’ont pas évolué à la même vitesse que la société. 

Un petit équilibre reste à trouver. Il faut construire ces jeunes, les comprendre et surtout comprendre le pushfactor associé aux raisons derrière les délits. Je ne critique ni la famille ni l’éducation. Les deux jouent un rôle fondamental pour la survie de la société. Mais ces institutions ont besoin d’être remodelées. Cela, car la société est partie trop vite. Et les institutions n’ont pas évolué au même rythme.

Convention des droits de l’enfant. Rita Venkatasawmy recadre le National Children’s Council

Le National Children’s Council ne respecte pas son mandat. C’est la conclusion à laquelle est arrivée l’Ombudsperson for Children en examinant la National Children’s Council (NCC) Act de 2003. Le rôle de Rita Venkatasawmy (photo), en tant qu’Ombudsperson for Children, est de faire des propositions au ministre de tutelle sur les politiques et pratiques relatives aux droits de l’enfant. 

Sous le chapitre des fonctions du NCC, il est dit que le conseil est censé commanditer, mener des études, recueillir des données sur des questions liées aux enfants et travailler «from an evidence-based perspective». Or, depuis son entrée en vigueur, le NCC a certes organisé plusieurs activités et a fait de nombreuses campagnes de sensibilisation, mais il n’a mené ni commandé de recherches et ne travaille pas en se basant sur des cas d’études. 

Un point central de la Convention des droits de l’enfant concerne ceux accusés de délits. Dans la NCC Act, il est dit que le board doit les soutenir et les accompagner afin qu’ils bénéficient d’un «fair trial». 

«Un enfant en conflit avec la loi ne dispose pas d’un avocat commis d’office. Et, bien souvent, il se retrouve seul à donner sa déposition car ses parents ne veulent pas l’accompagner. Concrètement, cet accompagnement devrait se faire par un fonctionnaire du NCC. Dans la pratique, cette obligation retombe sur la Child Development Unit alors que dans la NCC Act, il est stipulé que cela relève de la responsabilité légale du NCC. Depuis 2016, nous nous battons pour que les enfants en conflit avec la loi puissent être protégés. La présomption d’innocence doit aussi s’appliquer aux enfants, auteurs de délits, qui, en réalité, sont des victimes de leur environnement. Il faut que l’on active le NCC Act.» Rita Venkatasawmy a écrit une lettre en ce sens à la présidente du NCC. «Tout le monde appelle de ses voeux la présentation et la promulgation du Children’s Bill. Mais en attendant, il faut que nous nous appuyions sur les lois existantes et les appliquer convenablement.» 

Au NCC, on a pris bonne note de cette lettre de l’Ombudsperson for Children. Il est prévu que toutes ces questions soient abordées au cours d’une réunion dont la tenue serait incessante. 

Depuis sa nomination, il y a plus d’un an et demi, l’ancienne directrice du Centre d’éducation et de développement pour les enfants et son équipe du bureau de l’Ombudsperson for Children examinent en effet toutes les législations ayant trait à l’enfant. Ils étudient si elles intègrent les clauses de la Convention des droits de l’enfant. Cette loicadre a été ratifiée le 26 juillet 1990 par l’État mauricien. Ses clauses auraient dû être présentées au Parlement pour être intégrées dans les lois existantes. 

Or, tel n’est pas le cas. Par exemple, dans la Convention des droits de l’enfant, l’adoption d’un enfant mis à mal dans son foyer devrait être une des options avant son extraction de sa cellule familiale et son placement dans un abri. Or, à Maurice, en l’absence d’agences d’adoption, souvent, le seul recours demeure le placement en abri. Si l’enfant est chanceux, dans un deuxième temps, il est placé en famille d’accueil. 

Autre exemple, la Convention des droits de l’enfant définit celui-ci comme «un être humain âgé de moins de 18 ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable» et dont les droits doivent être respectés. À Maurice, un enfant de 16 ans peut être marié avec l’accord de ses parents. «Il faut amender cette loi car la place d’un enfant de 16 ans est à l’école et pas en couple», dit Rita Venkatasawmy.

Les points sur les «I»

Rita Venkatasawmy a profité de la conférence-débat initiée par son bureau, hier, pour mettre les points sur les «i» par rapport à sa fonction. L’Ombudsperson for Children a différencié son rôle de celui de l’Ombudsman. «Des citoyens et des partenaires ne saisissent pas bien le rôle de l’Ombudsperson for Children. Des personnes m’interpellent avec des questions et des commentaires comme : ‘‘Pourquoi défendez-vous des enfants méchants dont la place doit être au Correctionnal Youth Centre ?’’» Lorsqu’elle défend des enfants en conflit avec la loi, elle s’entend dire qu’elle doit leur rappeler leurs responsabilités et pas leurs droits. De par la loi, son rôle est de s’assurer que les besoins et les intérêts des enfants soient respectés par les organismes publics et privés, de promouvoir leurs droits et s’assurer que la Convention des droits de l’enfant soit respectée. Maurice n’a pas signé le protocole facultatif permettant à un enfant se sentant lésé de porter plainte auprès du comité des experts des Nations unies. «Je peux enquêter et travailler en étroite collaboration avec la police et même interroger le commissaire de police s’il le faut. Mon pouvoir repose sur l’autorité d’enquêter. Mais je ne peux que formuler des recommandations. » C’est aux organismes concernés d’agir. Elle soumettra son rapport à la présidente de la République le 30 septembre.

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