Évaluation des ministres: manque notable de leadership et d’idées nouvelles

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Le gouvernement de Pravind Jugnauth avec, en son sein, la présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim.

Le gouvernement de Pravind Jugnauth avec, en son sein, la présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim.

Ce quatrième exercice d’évaluation des ministres (deux fois sous le régime de Navin Ramgoolam et une deuxième fois pour Lepep), fait par 67 journalistes du groupe La Sentinelle, intervient à mi-mandat de l’actuel gouvernement. Depuis septembre 2015, date du précédent exercice de notation, plusieurs changements ont eu lieu sur l’échiquier politique.

Des événements ont modifié la donne à la direction du pays. Le plus significatif de ces imprévus est le retrait de sir Anerood Jugnauth de son poste de Premier ministre, le 23 janvier 2017, et son replacement par son fils, le leader du Mouvement socialiste militant, Pravind Jugnauth. 

Auparavant, le 19 décembre 2016, la démission du Premier ministre adjoint Xavier-Luc Duval et le départ de tous les membres du Parti mauricien social-démocrate du gouvernement, sauf le ministre Alain Wong et Marie-Claire Monty devenue Parliamentary Private Secretary, ont eu un impact certain sur la conduite des affaires publiques. 

Parmi les autres éléments qui auront influencé la performance de l’équipe gouvernementale, on peut inclure le remaniement ministériel survenu dans le sillage de ces deux événements. L’exercice a occasionné l’arrivée de nouveaux ministres et le changement d’affectation de certains autres. Et c’est dans la foulée de cet exercice que l’ex-ministre Roshi Bhadain est passé dans l’opposition, avant de créer son parti et de démissionner de l’Assemblée nationale. 

Durant la période écoulée depuis le précédent exercice en septembre 2015, plusieurs cas de favoritisme allégué ont été rapportés. Des proches du gouvernement ont aussi été mêlés à des scandales. Et l’absence de sanctions à leur égard a contribué à une perception d’absence de leadership. Cela a dû influencer la note accordée aux ministres par les évaluateurs. On retiendra également que la retransmission à la télévision des travaux parlementaires a commencé cette année. 

Comme pour les précédentes évaluations, nos journalistes ont noté les ministres en tenant compte de quatre critères: i) la performance générale, ii) la maîtrise des dossiers, iii) le leadership et iv) les idées nouvelles. 

Principaux enseignements : Note générale basse. La moyenne générale obtenue par l’équipe au pouvoir est de 3,3/10. Cette note basse est, sans doute, le résultat de l’appréciation mitigée de l’action gouvernementale. La lune de miel avec Lepep semble bel et bien finie. Les plus faibles scores sont obtenus aux items Leadership et Idées nouvelles. 

Leadership faible. Il faut admettre que l’absence de leadership est manifeste : pas de sanction à l’encontre du vice-Premier ministre Showkutally Soodhun, qui commet un impair diplomatique en faisant émettre un communiqué à l’international sans en informer le bureau du Premier ministre, ou encore aucune réaction du gouvernement par rapport aux allégations accablantes touchant des proches du régime. Citons, entre autres, Raouf Gulbul, qui reste aux commandes de la Gambling Regulatory Authority et de la Law Reform Commission, malgré les nombreuses allégations contre lui.

Absence d’idées nouvelles. Par ailleurs, presque tous les ministres se sont cantonnés dans la gestion du quotidien. Ils sont une minorité à présenter des projets innovants et ce sont ceux-là qui décrochent les meilleures notes et arrivent en haut du classement. 

Le ministre de la Santé récolte le fruit de la fermeté démontrée dans les efforts pour redresser des situations – la question des marchands ambulants quand il était aux Collectivités locales et les innovations dans le service de la santé publique. Nando Bodha semble, lui, épargné par le projet tant critiqué du Metro Express. Le sondage a été fait avant que Kailash Trilochun se rappelle à notre bon souvenir dans le procès Emtel et que de nouvelles fissures apparaissent sur la route Terre-Rouge–Verdun. Leela Devi Dookun-Luchoomun mène la réforme éducative sans susciter de remous et Sunil Bholah travaille avec méthode pour les Petites et moyennes entreprises. Notons que Pravind Jugnauth, même s'il est noté, ne figure pas dans le classement des ministres.

Scandales et querelles politiciennes. Les ministres qui se retrouvent en queue de peloton sont ceux qui se sont fait remarquer par des actions scandaleuses ou des propos délibérément provocants. Showkutally Soodhun termine bon dernier avec une note de 1,9/10. Nul besoin de rappeler ses frasques allant du communiqué déplacé aux propos teintés de violence. Anil Gayan, lui, paye pour ses dérives verbales et les pratiques relevant du népotisme dans des agences sous la tutelle de son ministère. Il en est de même pour Prem Koonjoo.

Finalement, les notes accordées aux ministres, par nos journalistes, dans le cadre de cette évaluation, reflètent à bien des égards l’humeur du pays et l’appréciation faite par la population de l’action gouvernementale. Les commentaires sur les réseaux sociaux confirment dans une large mesure la tendance notée lors de notre exercice.

Pravind Jugnauth: Premier ministre, ministre des Finances, de l'Intérieur et des communications extérieures

Note moyenne: 3,1/10

1. Premier de la classe

 Anwar Husnoo: ministre de la Santé

 Note moyenne: 4,7/10

2.  Sunil Bholah: ministre du Business, des entreprises et des coopératives

Note moyenne: 4,3/10

3. Nando Bodha: ministre des Infrastructures publiques et du transport intérieur

Note moyenne: 4,3/10

4. Leela Devi Dookun-Luchoomun: ministre de l'Education et des ressources humaines

Note moyenne : 4/10

5. Stephan Toussaint: ministre de la Jeunesse et des sports

Note moyenne: 3,9/10

6. Mahen Seeruttun: ministre de l'Agro-industrie et de la sécurité alimentaire

Note moyenne : 3,8/10

7. Soodesh Callichurn: ministre du Travail

Note moyenne: 3,5/10

8. Sir Anerood Jugnauth: ministre mentor, ministre de la défense et de Rodrigues

Note moyenne 3,5/10

9. Fazila Daureeawoo: ministre de l'Egalité des genres, du bien-être de la famille et du développement de l'enfant

Note moyenne 3,5/10

10. Alain Wong: ministre de l'Intégration sociale

Note moyenne: 3,4/10

11. Ashit Gungah: ministre du Commerce, de l'industrie et de la protection des consommateurs

Note moyenne: 3,3/10

12. Ivan Collendavelloo: vice-Premier ministre et ministre de l'Energie et des services publics

Note moyenne: 3,3/10

13. Yogida Sawmynaden: ministre des Technologies de la communication et de l'innovation

Note moyenne: 3,2/10

14. Vishnu Lutchmeenaraidoo: ministre des Affaires étrangères, de l'intégration régionale et du commerce international

 Note moyenne: 3,1/10

15. Ravi Yerrigadoo: Attorney General

Note moyenne: 3/10

16. Etienne Sinatambou: ministre de la Sécurité sociale et de l'environnement

Note moyenne : 3/10

17. Anil Gayan: ministre du Tourisme

 Note moyenne : 2,9/10

18. Eddy Boissézon: ministre de la Fonction publique

Note moyenne : 2,9/10 

19. Mahen Jhugroo: ministre des Administrations régionales

Note moyenne: 2,8/10

20. Pradeep Roopun: ministre des Arts et de la culture

Note moyenne : 2,6/10

21. Prem Koonjoo: ministre de l'Economie océanique, de la pêche et des ressources marines

Note moyenne: 2,4/10

22. Sudhir Sesungkur: ministre des Services financiers et de la bonne gouvernance

Note moyenne: 2,3/10

23. Dernier de la classe

 Showkutally Soodhun: vice-Premier ministre et ministre du Logement et des terres

Note moyenne: 1,9/10

* Note : Lorsque les ministres étaient ex aequo sur la moyenne, nous avons pris en compte la note de performance générale pour les classer. Sauf dans le cas d’Étienne Sinatambou et de Ravi Yerrigadoo, qui étaient à la fois ex aequo sur la moyenne et la performance générale, et se retrouvent donc à pied d’égalité.

Un mot de rappel

Ces élus, nos employés

Le Premier ministre s’en est pris aux journalistes qui l’interrogeaient sur les allégations liées à la drogue. Il les a apostrophés avec violence en ces termes. «Ou réprézant lepep ou ?» Il toise son monde de son trône de Premier ministre.

On a tendance à oublier des principes de base ici.

Voyons les choses autrement, Monsieur le Premier ministre. Les élus du peuple, dont vous, sont redevables et tiennent leur pouvoir (délégué, jamais permanent !) et touchent leurs salaires grâce aux citoyens, contribuables, électeurs, votants. Les journalistes qui assurent une mission de service public au service de l’information – pas de la propagande version MBC ou certains autres – sont des représentants du peuple souverain quand ils interrogent les employés de celui-ci, c’est-à-dire ministres et Premier ministre. Les journalistes, eux-mêmes, il ne faut pas l’oublier, sont des citoyens, contribuables et électeurs. Leur travail n’est guère aisé comme contre-pouvoir démocratique en l’absence d’une Freedom of Information Act, pourtant longtemps promise, toujours une utopie.

Pourtant, la culture de transparence est un must pour tout pays qui veut se développer davantage. L’exercice d’évaluation des ministres que nous relançons n’est pas nouveau. Cela se fait ailleurs, dans les démocraties qui se respectent. L’express l’a fait avant, dans ce même souci de parfaire notre pays. Nous estimons, malgré les critiques, attaques et intimidations que nous recevons sur une base quasi quotidienne, que le gouvernement de Pravind Jugnauth – c’est-à-dire les 23 ministres (que nous avons classés selon notre grille journalistique) et lui-même comme Premier ministre et ministre des Finances – doit être soumis à l’examen public pour encourager la culture du résultat. Et décourager les «bat baté» ou la culture néocolonialiste d’ABC (asizé bez kas) !

Au lieu de se reposer presque uniquement sur des critères d’ethnicité ou de représentation (sinon pourquoi, par simple exemple, Soodhun ou Sesungkur seraient toujours en place ?!), chaque membre du gouvernement Lepep doit pouvoir nous fournir un bilan individuel de son action. Nous comptons sur la coopération, dans un effort patriotique, à l’aube de nos 50 ans d’Indépendance.

Une soixantaine de journalistes de La Sentinelle, issus de la presque totalité des 21 circonscriptions, ont noté nos ministres, en se basant sur leur propre regard de citoyens, ou sur les données et commentaires recueillis sur le terrain, au contact des Mauriciens. Ils vous livrent ces notes. Subjectives, indépendantes et honnêtes. Avec leurs limitations bien évidemment.

N. S.

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