Irène Alessandri: «La vision de la réussite scolaire me révolte»

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Irène Alessandri, directrice de l’Association de parents d’enfants inadaptés de l’île Maurice (APEIM) depuis 20 ans, se retire à la fin de juillet 2017.

Irène Alessandri, directrice de l’Association de parents d’enfants inadaptés de l’île Maurice (APEIM) depuis 20 ans, se retire à la fin de juillet 2017.

Irène Alessandri, psychologue clinicienne depuis plus de 30 ans et directrice de l’Association de parents d’enfants inadaptés de l’île Maurice (APEIM) depuis 20 ans, se retire à la fin juillet. Pour elle, malgré De ce fait, pas de plan stratégique, donnant les moyens à la société de consolider son développement durable. Sans politique pour le handicap, ce concept restera superficiel.

Le 31 juillet est votre dernier jour à l’APEIM. Comment vous êtes-vous retrouvée là ?
Lorsque j’étudiais la psychologie en France, je suis venue en stage à l’APEIM. Quand je suis rentrée au pays après avoir obtenu mon diplôme, je souhaitais garder la dimension du travail en équipe. Le partage, la collaboration, l’échange des compétences sont des valeurs incontournables de ma conception du travail. Mon père, feu le Dr Gaëtan Boullé, m’a conseillée d’aller voir des médecins et de me présenter. 

Ce métier était peu connu et on l’assimilait à la psychiatrie. À l’époque, il n’y avait que deux psychologues cliniciennes à Maurice, feu Hélène Carrosin et moi. D’autres, comme Cyril Dalais, n’étaient pas au pays. C’est ainsi que le Dr François Tadebois, qui collaborait avec l’APEIM, m’a redirigée vers Nancy Piat, sa fondatrice et présidente. 

Ce qui a fait sens pour moi d’emblée : venir à l’APEIM, c’est mettre au centre de ma vie la rencontre de l’humain au service de l’autre humain. Nancy Piat était une grande dame, une visionnaire, une combattante et un modèle inspirant. Elle a démontré qu’il était essentiel d’intégrer les parents et les professionnels dans la collaboration et le développement et a misé sur la formation du personnel. Les trois axes que sont le partenariat, l’échange des connaissances, l’adaptation des meilleures pratiques (d’ici et d’ailleurs), ancrés autour des personnes handicapées, de leurs familles et du personnel, ont été les pierres angulaires de mon travail de directrice.

Je l’ai décliné de bien des façons par la suite. Avant en tant que psychologue avec les enfants et les adultes handicapés, ainsi que leurs familles, à travers l’accompagnement individuel ; puis en ateliers et d’autres instances telles que l’autonomisation des parents. J’avais fait cette fabuleuse rencontre avec les personnes handicapées mentales, comme on disait à cette époque… Rencontres de cœur, au cœur de ma vie professionnelle. Je considère cela comme un grand cadeau. 

On disait handicap mental à l’époque, ce qui créait la confusion avec la maladie mentale et occasionnait bien des souffrances quand il leur fallait passer sur le board de la sécurité sociale pour leur pension d’invalidité. Ils étaient évalués par des psychiatres, pas familiers du handicap… J’ai beaucoup lutté pour amener cette différentiation avec le handicap intellectuel et ses autres troubles associés. On en répertorié 56 formes ou diagnostics à l’APEIM ; les plus connus étant les syndromes génétiques tels que la Trisomie 21, l’infirmité motrice cérébrale, les syndromes autistiques et le polyhandicap. 

Il fallait conscientiser, informer et former les parents, le personnel ainsi que les partenaires sur les besoins de chacun des bénéficiaires, leurs droits… Et dans la foulée développer les meilleurs services. Ils ont des handicaps moyens à sévères et c’est nécessaire de les soutenir toute leur vie. À l’annonce du handicap, les parents sont sous le choc et deviennent fragiles. C’est à ce moment-là qu’il faut leur prendre la main et les aider à se remettre debout en tant que parent et reprendre confiance en eux. 

Pourquoi avoir accepté le poste de directrice après dix ans ?
En 1997, l’APEIM s’est agrandi entre autres avec l’intervention précoce et deux nouvelles écoles. Nancy Piat avait pris de l’âge et il devenait évident qu’il fallait séparer les rôles de présidente – élue par ses membres – et bénévole. Et se professionnaliser en employant une directrice rémunérée. Ce poste m’a été proposé dans un contexte très challenging : structurer, organiser, mettre des procédures en place, renforcer les capacités, développer et consolider. 

Honorée et motivée par la confiance faite par Nancy Piat, j’ai accepté sans savoir que cela serait pour 20 ans. Grâce à une formation en management avec feu Norman Cox, un grand monsieur qui nous a fait grandir à l’APEIM, j’ai fait la transition d’un statut de psy à celui de directrice. J’ai été sur tous les fronts : les droits, le partenariat privé-public, les instances parapubliques, l’éducation, la santé, la formation, la recherche de fonds et bien sûr la gestion de l’association qui va donner des services aux tout petits, depuis le dépistage du handicap à la naissance pour certains jusqu’au grand âge. 

Toute une problématique nouvelle qui est d’actualité. Avec qui vivront-ils ? C’est leur fratrie qui prendra le relais ? Ces combats sont devenus mon quotidien. Ce sont mes valeurs qui m’ont portée et m’ont soutenue. Dans ce secteur, ce n’est pas les conditions financières, la reconnaissance ou l’avancement qui vous motivent.

Qu’avez-vous mis en place ?
La structuration, l’harmonisation des programmes, le renforcement des capacités, la notion de qualité et le respect des droits de la personne handicapée. Ainsi, j’ai géré neuf écoles spécialisées, classes intégrées, et effectué le suivi de l’intégration scolaire en primaire. Je me suis occupée de quatre ateliers protégés, du service de l’intervention précoce pour 110 enfants par an, des consultations médicales et paramédicales et des visites à domiciles pour les plus handicapés. Sans compter la collaboration avec les ministères concernés, surtout l’Éducation, la Sécurité sociale pour l’élaboration et l’application de politiques nationales, le Bureau de l’éducation catholique (BEC), le Mauritius Institute of Education, des formations inter-îles, des conférences d’échanges, entre autres. 

En parallèle, j’ai fondé la Société des professionnels en psychologie et Inclusion Mauritius, qui regroupe 12 organisations non gouvernementales (ONG) travaillant dans le secteur du handicap intellectuel. J’étais et je suis convaincue que tout le monde peut devenir quelqu’un de bien du moment où on en lui donne la chance. Et la vision de l’élitisme et de la réussite scolaire me hérisse, pour ne pas dire me révolte. Jusqu’à quand Maurice et ses responsables économiques et politiques continueront-ils à pratiquer la ségrégation, à discriminer et à mettre de côté ceux qui sont différents, ceux qui ont une valeur humaine ou des souffrances pour ne favoriser que la réussite à des examens très académiques, qui creusent les décalages et ne permettent pas à la société mauricienne de trouver un équilibre de droits et de chances pour tous, avec ou sans handicap, peu importe leurs conditions de naissance ? Équité, tolérance, respect de la diversité sont mes valeurs. Ce sont nos richesses !

Ce qui est sûr, c’est que vous auriez eu une carrière plus prospère si vous étiez restée à l’étranger ?
Mon père, qui avait fondé l’association des médecins de formation française, disait toujours à ses enfants que c’est à Maurice qu’il faut œuvrer et réussir, pas à l’étranger. Nous sommes des Mauriciens et nous devons contribuer à donner le meilleur de nous-mêmes pour notre pays. La question du handicap est une question de société. Dans ce secteur, on ne s’enrichit que de l’autre. Ma plus grande fierté aujourd’hui, au moment de mon départ de l’APEIM, est de voir nos 20 auto-représentants (self advocates) pouvoir parler pour eux de leurs droits. La personne avec un handicap intellectuel s’exprime difficilement. C’est un timide, un doux qui s’impose peu. 

On les a formés pour s’auto-représenter, même face aux autres personnes handicapées. Cherchez où ils sont sur le National Council for the Rehabilitation of the Disabled par exemple ? Comme l’aveugle qui a sa canne blanche, le sourd qui a le langage des signes, le handicapé physique qui a son fauteuil, l’auto-représentant a droit à un facilitateur, une personne support qui va lui permettre de surmonter les obstacles posés par son handicap. Quand on pense à l’accessibilité, on ne sait pas cela.

Les luttes de l’APEIM ont toujours été mal perçues par les dirigeants politiques ?
Je ne dirais pas mal perçues. Je dirais souvent ignorées ou utilisées, peu reconnues par eux ou d’autres responsables et stakeholders. Cela reste ma grande inquiétude en partant. Le secteur social va mal, on le dit. Nous nous le vivons. Nous sommes sur le terrain. L’approche politique est morcelée; tibout tibout. Diviser pour mieux régner ? Ou mieux gaspiller ? Sans vison globale ni plan stratégique, les lacunes dans le politicial will se voient dans les faits. Les instances mises en place qui changent régulièrement de forme, de fond et de travailleurs ne collaborent pas avec les ONG. Elles sont informées en bout de parcours de ce que l’on a bien voulu leur donner. Très poliment, mais pas plus. Surtout dites «merci» et ne faites pas le difficile. 

Qui connaît mieux que nous les besoins, les réalités, les forces et les faiblesses ? Qui veut nous entendre ? Ne me dites pas la National Empowerment Foundation, la National Corporate Social Responsibility Foundation ou l’équivalent s’il vous plaît. Nous sommes au four et au moulin pour assurer des services à la place de l’État. Avons-nous le temps et les moyens de pouvoir amener des plateformes avec des processus de consultations et de collaborations où nous seront reconnues, respectées et entendues ? J’ai peur que, hélas, cela prenne encore des années. Mais où en serons-nous à ce moment-là ? Nos enfants et petits enfants vont payer les pots cassés. Il y a grande urgence Mesdames et Messieurs les politiques, réagissez. Éveillez votre conscience pour une population de 10 % au minimum, ajoutez leurs familles et cela fait un sacré nombre de personnes concernées par le handicap. 

Faites un audit du social, incluant le handicap. Mais un vrai audit avec des experts neutres, apolitiques, telle que je le suis pour mon secteur. Je me reconnais moi-même. Il le faut bien non ? Mauricienne avant tout. Nous avons essayé de convaincre les politiques qu’il fallait une classification du handicap à Maurice. L’État se borne à évoquer 4 % de personnes porteuses d’un handicap intellectuel alors que l’Organisation mondiale de la santé parle d’une population dans une fourchette entre 10 et 15 %. Cela signifie que c’est une population cachée, ignorée. 

Avec la prise en charge que nous offrons, la personne ayant un handicap intellectuel devient une personne digne, capable de travailler et de se comporter correctement en société. Il nous faut cet audit du social pour avoir une vraie image de la situation des personnes ayant un handicap intellectuel avec identification de leurs besoins et à partir de là, élaborer un plan d’action. Avec l’État, on est toujours dans le piece-meal, plusieurs ministères s’occupant d’un volet du handicap. 

L’APEIM milite pour une reconnaissance de son personnel auprès du National Remuneration Board (NRB). Où en êtes-vous avec cette question ?
Depuis 2013, nous luttons pour avoir un rendez-vous avec le NRB à ce sujet. C’est le 8 juin, jour du Budget, que nous avons été reçus par les cadres de cette instance. Nous avons 55 professionnels qui travaillent dans le secteur du handicap intellectuel – il y a le personnel médical, le personnel social et le personnel éducatif, qui n’existe pas aux yeux du gouvernement. Nous avons soumis des critères d’embauche et des grilles salariales au NRB et nous attendons. Il n’y a pas de vrai dialogue. 

À chaque fois qu’une plateforme se constitue, c’est pour nous justifier ou présenter un projet. Ce n’est pas possible de fonctionner de la sorte. Autant les choses sont ainsi avec l’État, autant le Decentralised Cooperation Programme de l’Union européenne nous fait confiance et a compris le domaine du handicap intellectuel. Nous mettons aussi du nôtre en soumettant régulièrement nos comptes audités et nous expliquons comment nous dépensons la moindre roupie. 

Êtes-vous satisfaite que les neuf écoles de l’APEIM aient été reprises par le Service diocésain de l’éducation catholique (SeDEC), anciennement le BEC ?
Oui très satisfaite. Nous avons signé un protocole d’accord avec le SeDEC pour continuer le système de diagnostic du handicap, les suivis médicaux et paramédicaux dans les écoles et le suivi pédagogique spécialisé. Nous avons un peu restructuré nos ateliers car nous ne recevons pas un sou de l’État. Ils visent à assurer la formation à la mise au travail, l’intégration professionnelle et le suivi de nos élèves qui en sont capables. 

En 2016, nous avons placé une dizaine de jeunes adultes de l’APEIM en situation professionnelle. Et dans nos ateliers professionnels, ils sont mis en situation de travail en blanchisserie, agriculture bio, cuisine collective, artisanat; ateliers qui les valorisent et les aident à épanouir. Les plus en difficulté sont placés dans une section de type day care. 

Qui vous remplacera à partir du 1er août ?
Il s’agit de Jocelyne Beesoon, qui a été chef de service et qui est mon assistante depuis deux ans. Je remercie du fond du cœur mon personnel, tous les particuliers et toutes les personnes extraordinaires que j'ai rencontrées dans le secteur associatif (mes amis d’Inclusion Mauritius), les écoles normales et spécialisées, les parents, le SeDEC, le secteur public et privé ainsi que tous les autres… Partout, il y a des individus remarquables, généreux et sensibles. Des personnes que je respecte. Et aussi des journalistes justes et perspicaces qui ont ce regard et ces mots qui permettent de continuer la lutte et qui nous aident pour la communication et l'image, clés essentielles dans ce monde. 

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