Commission drogue: Raouf Gulbul en eaux troubles

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 Parwiza Jeeva a éclairé la commission drogue, hier.

Parwiza Jeeva a éclairé la commission drogue, hier.

Après Parwiza Jeeva, hier, affirmant que l’avocat a été payé par Peroomal Veeren, une autre audition dans les prochains jours risque de mettre à mal Raouf Gulbul.

L’aveu de la «fiancée» de Peroomal Veeren, Parwiza Bibi Amina Jeeva, est de taille. Celle qui a demandé à être auditionnée devant la commission d’enquête sur la drogue a directement impliqué l’avocat Raouf Gulbul, membre du Mouvement socialiste militant (MSM), hier. Selon la version de celle qui a été condamnée pour trafic de drogue, l’avocat a perçu plus de Rs 700 000 pour l’avoir défendue en 2005 et ce jusqu’à sa condamnation en 2010. Les honoraires de l'homme de loi auraient été payés par le caïd de la drogue lui-même.

«Aveuglément amourachée…»

Parwiza Jeeva a expliqué qu’elle a fait la connaissance de Peroomal Veeren début 2005, à travers un ancien détenu, un dénommé Iqbal Doomun. Son ex-mari avait proposé à ce dernier de s’installer chez eux à Beau-Bassin. Et l’ancien détenu aurait remis son numéro à Peroomal Veeren, qui aurait appelé Parwiza Jeeva à plusieurs reprises. Selon elle, son mariage battait de l’aile à l’époque… Et elle se serait aveuglément amourachée de Peroomal Veeren. «Linn koz mwa boukou manti. Linn amenn rol kontan mwa. Linn prézant mwa so mama, mé apré monn koné li ti pé servi mwa», a-t-elle fait comprendre. Leur «idylle» a duré environ sept mois, soit jusqu’à son arrestation, le 26 août 2005.

Enter Raouf Gulbul. Le jour de son arrestation, Parwiza Jeeva a fait une première déposition au chef inspecteur Chitoo de l’Anti-Drug & Smuggling Unit (ADSU). Elle a incriminé Peroomal Veeren pour justifier la somme retrouvée en sa possession ce jour-là. Or, le lendemain, Me Raouf Gulbul s’est présenté au quartier général de l’ADSU comme étant son avocat. Pourtant, ni elle ni ses proches n’avaient retenu ses services. 

«Mo ti étoné kan monn trouv Raouf Gulbul.» Parwiza Jeeva a ensuite avoué que l’avocat lui a demandé de changer sa version, faute de quoi elle aura à purger une peine de 45 ans de prison. «Linn dir mwa sanz version sinon mo sévé pou vinn blan dan prizon.» Effectivement, Parwiza Jeeva change complètement sa version, le lendemain, et blanchit donc Peroomal Veeren. 

Connaissait-elle l’avocat avant son arrestation ? Oui, répondit-elle, Parwiza Jeeva  avance qu’elle s’était déjà rendue au bureau de Me Raouf Gulbul en compagnie de la mère de Peroomal Veeren. Ce qui porte à croire que les liens entre Peroomal Veeren et l’avocat remonteraient à longtemps...

Un policier messager ? 

Autre aveu de Parwiza Jeeva : un policier en uniforme, qui était en night shift, lui aurait remis un téléphone portable lorsqu’elle était en cellule au poste de police de Stanley, en 2005. «Ce sont des allégations graves», a fait ressortir le président de la commission. Parwiza Jeeva a souligné que c’est ainsi qu’elle a appris que c’est Peroomal Veeren qui avait retenu les services de Me Raouf Gulbul. «Il me guidait à travers les appels téléphoniques.»

Condamnée pour trafic de drogue 

Son procès débute en Cour suprême en 2010. Elle est condamnée à 16 ans de prison pour trafic de drogue. Fait intrigant : Parwiza Jeeva a indiqué avoir finalement avoué en cour qu’elle avait changé sa version à la demande de Me Raouf Gulbul, sauf qu’il n’y a jamais eu de suite à cette déclaration. Le nom de l’avocat n’avait jamais été cité «Pann rétann nanié lor la. Kapav finn éna cover-up», lâche-t-elle.

Plus de Rs 700 000 à l’avocat… 

«Je n’ai jamais payé Raouf Gulbul.» Les propos de Parwiza Jeeva viennent ainsi corroborer les versions de son père, son frère et son oncle devant la commission d’enquête, jeudi dernier. «Veeren inn dir mwa ki avoka inn pran Rs 450 000. Li ti pran ankor Rs 18 000 kan li ti réprézant mwa lakour. Ensuite, en deux fois, il a demandé Rs 125 000 pour les deux motions de remise en liberté qu’il avait présentées pour moi», a-t-elle fait valoir. 

À chaque fois, selon la trentenaire, c’est Peroomal Veeren qui s’est chargé de payer l’avocat.


L’audition de Jacharree Bottesoie pourrait aussi incriminer l’avocat

Les éléments contre Raouf Gulbul risquent de s’aggraver devant la commission d’enquête sur la drogue. En effet, l’audition du témoin Joseph Jacharree Bottesoie, arrêté avec de la drogue en juillet 2001, est attendue incessamment devant l’instance. Il se pourrait que la commission revienne sur les allégations que ce dernier avait formulées contre Raouf Gulbul, en 2003, et allégations qui ressemblent étrangement à celles faites par  Parwiza Jeeva. 

Joseph Jacharree Bottesoie avait été arrêté avec 2,5 kilos d’héroïne à son domicile. Il avait incriminé Rajen Velvindron comme étant le parrain. Ce dernier purge une peine de 15 ans en prison pour trafic de drogue après avoir été arrêté à sa descente d’avion en août 2001. Le suspect avait retenu les services de Raouf Gulbul.

Sauf qu’en 2003, Jacharree Bottesoie avait allégué sous serment que l’avocat lui avait demandé de revenir sur les déclarations qu’il avait faites contre Rajen Velvindron. Cela, contre un paiement de Rs 5 millions. «Li ti dir mwa mo kapav kondané pou 45 an mé si mo rétir mo alégasion, mo pou gagn enn penn minim.» (Ce qui corrobore avec la version de Parwiza Jeeva) Raouf Gulbul avait été appelé à fournir sa version des faits. Pourtant, malgré l’enquête initiée par le juge Caunhye, aucune suite n’a été donnée à cette affaire. Sollicité pour une réaction sur les allégations portées contre sa personne, Me Raouf Gulbul est resté injoignable durant toute la journée. Selon nos renseignements, il était dans une conférence. Nous lui avons même laissé des messages, mais pas de réponse de sa part.

Silence radio du côté du gouvernement

«Raouf Gulbul doit se retirer en tant que président de la Law Reform Commission et de la Gambling Regulatory Authority (GRA).» C’est ce qu’estime Rajesh Bhagwan, suivant l’aveu de Parwiza Jeeva devant la commission d’enquête sur la drogue, hier. Le président du Mouvement militant mauricien, qui a été à l’origine de plusieurs interpellations parlementaires concernant Raouf Gulbul, est d’avis que Pravind Jugnauth n’a pas le cran et le sens d’un chef d’État pour agir. 

«À la lumière de la déposition de cette femme devant la commission drogue, j’estime que, pour le bien de notre justice et du système légal, il doit se retirer comme président de la Law Reform Commission et de la GRA», réclame-t-il. Pour lui, le Premier ministre aurait dû agir pour que la population n’ait pas de doute sur le bon fonctionnement des organismes publics. 

Que fera donc le chef du gouvernement ? Car lors d’une sortie en public en mars dernier, Pravind Jugnauth avait déclaré à la presse :

Les journalistes lui demandaient s’il connaissait Gianchand Dewdanee, un proche du Mouvement socialiste militant (MSM) arrêté pour l’importation de 157 kg d’héroïne. 

Sollicité par l’express, personne n’était disponible au bureau du Premier ministre pour un commentaire. Le ministre de l’Environnement, Étienne Sinatambou, également le porte-parole du gouvernement, n’a pas non plus commenté l’affaire. «Je ne suis pas au courant de ce qui s’est passé à la commission drogue. Je ne ferai pas de commentaire», a-t-il déclaré. 

En revanche, un cadre du gouvernement et proche du MSM affirme qu’il ne faudra pas se précipiter suivant des allégations uniquement. «Il faut d’abord vérifier les dires de la dame (NdlR, Parwiza Jeeva). Je suis certain que le Premier ministre fera une déclaration prochainement.»

Un ténor jeune en politique

Ce ténor du barreau est spécialisé en droit constitutionnel et dans les affaires pénales. Raouf Gulbul a fait ses études en droit à l’université de Londres, où il a obtenu sa licence en 1982. Un an plus tard, il prête serment au barreau mauricien avant d’être autorisé à pratiquer en tant qu’avocat en octobre 1983. 

Raouf Gulbul a notamment défendu Cehl Meeah, poursuivi dans une affaire de détournement de mineure. Ce dernier a été acquitté devant la cour intermédiaire en 2012. L’avocat fait également partie du panel d’avocats qui défend Pravind Jugnauth dans l’affaire MedPoint. 

C’est en 2014 que l’homme de loi se lance dans la politique active. Son nom était d’abord cité dans les rangs du Mouvement militant mauricien. Sauf que plusieurs membres du parti avaient objecté à sa candidature car il a été l’avocat de trafiquants de drogue dans le passé. Finalement, il adhère au Mouvement socialiste militant et est présenté par l’alliance Lepep en tant que candidat de la circonscription no 3 (Port-Louis maritime et est). Toutefois, il est battu et termine à la sixième place du classement final. En mars 2015, il est nommé à la tête de la Gambling Regulatory Authority. D’ailleurs, le salaire de l’avocat a fait l’objet d’une question parlementaire en octobre 2015. Il est également président de la Law Reform Commission. 

Le Senior Bar-at-Law est marié à Rehana Bibi Mungly-Gulbul, qui est pressentie pour être la première femme chef juge en 2021. Le couple a deux enfants, une fille de 27 ans et un fils de 20 ans.

Une enquête en 2010?

Que s’est-il passé lors du procès de Parwiza Jeeva en 2010 ? Selon cette dernière, elle avait dé- claré en cour que son avocat, Raouf Gulbul, lui avait demandé de changer sa version en 2005, soit le len- demain de son arrestation. Lors de l’audition de la trentenaire, Paul Lam Shang Leen l’a interrogée sur la suite de cette affaire, sauf qu’elle dit soupçonner qu’il y a eu coverup. À cette époque, le bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP) (NdlR, c’est le juge Gérard Angoh qui était le DPP à l’époque) avait été sollicité pour connaître la marche à suivre. Toutefois, il n’est pas connu si une enquête avait effectivement été ouverte pour dé- terminer la véracité des propos de Pawiza Jeeva

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Il n’est pas le seul avocat cité lors des auditions devant la Commission d’enquête sur la drogue mais il en est certainement le plus diversement commenté. Pour cause, plusieurs témoignages accablants jouent en sa défaveur. Retour sur cet avocat-politicien dont le nom est cité dans des affaires de drogues depuis plus de 20 ans.

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