Résolution adoptée à l’ONU : les Chagossiens déchirés entre espoir et scepticisme

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Anne-Marie Louis, (en haut à dr.) Johnny André et Alexis Kinsley ont des sentiments mitigés.

Anne-Marie Louis, (en haut à dr.) Johnny André et Alexis Kinsley ont des sentiments mitigés.

Le retour dans leurs îles natales, les Chagossiens résidant à Maurice veulent y croire. Ils y ont d’ailleurs cru à l’annonce de l’adoption de la résolution à l’Assemblée générale des Nations unies jeudi. Toutefois leur allégresse a été de courte durée. Cela fait tellement longtemps qu’ils se battent. Tant de victoires ont été vaines. Déchirés entre l’envie de se laisser aller à cette lueur d’espoir et la peur de s’accrocher une nouvelle fois à un rêve sans issue, des Chagossiens habitant à Cité Ilois, Pointe-aux-Sables, se confient.

«Ayo, ki pou ariver asterla ? Pa pou ena mem development. Mo pré pou mor mem la, inn fatigué laguer», lance Anne-Marie Louis, le regard vide. Elle est née à Diego Garcia il y a 71 ans. «Avant j’allais aux réunions. Mais maintenant je suis vieille et j’ai perdu espoir», lâche-t-elle.

Pourtant, celle qui était très engagée auprès du Groupe réfugiés Chagos (GRC) a ressenti une petite lueur d’espoir quand elle a pris connaissance du résultat. «Nou ena zenfan aussi la. Zot envi retrouv zot later. Donc peut-et zot pou kapav laguer zot», espère Anne-Marie Louis.

Est-elle consciente que la bataille de Maurice aux Nations unies est surtout liée à sa souveraineté sur l’archipel des Chagos ? «Oui», répond-elle. Anne-Marie Louis est très avertie malgré son désintérêt grandissant.

Johnny André, malgré son jeune âge, veut aussi, difficilement, y croire. De parents chagossiens, il est très investi auprès du GRC. Ses enfants tiennent aussi à la cause. «J’ai regardé le vote en direct hier. J’étais très content que la résolution ait été adoptée», explique-t-il.

Mais voilà, quoiqu’il ait passé deux ans à Diego Garcia, il sait que la lutte pour le retour des Chagossiens sera plus longue que cela. «Cette bataille en elle-même est surtout une victoire symbolique. Se enn victoire pou seki inn fini aller sirtou, pou honor zot», analyse-t-il.

D’autres cependant préfèrent être «réalistes». Alexis Kinsley, dont les parents sont nés aux Chagos, ne suit presque plus l’actualité de la lutte chagossienne. C’est à travers la radio, hier matin, qu’il a appris la bonne nouvelle. «Biensur li enn bon nouvelle, mais apré ki bann gran dimoune finn alé, ena boukou dimoune ki nepli suiv», observe-t-il.

Matante Elsie le rejoint dans ses propos. Elle est connue du quartier ; c’est une des «gran dimounes», mais elle veut à peine parler de cette victoire. «Ki mo pou dir ? Tou sa laguer inn laguer la, pann ariv nanier ? Pré pou mort asterla…»

Un lobbying consolidé

La résolution de Maurice pour un avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) a été adoptée. Pourtant, précise-t-on dans le milieu des Affaires étrangères, ce n’est qu’un avis consultatif. Pourquoi, donc, cette décision est-elle aussi importante ? Pour Arvin Boolell, la raison principale est qu’elle consolide le lobbying de Maurice auprès des différentes diplomaties.

«C’est une décision importante puisque c’est la première fois que nous allons chercher cet avis», commente l’ex-ministre des Affaires étrangères. Mais encore plus important, pour lui, si la CIJ condamne le Royaume-Uni, il sera plus facile de convaincre les États de nous apporter leur soutien.

Un membre de la délégation de Maurice à New York explique que l’adoption de la résolution renforce notre position. «Déjà, elle donne un boost à Maurice pour que nous maintenions notre position», précise-t-il. Il note aussi que bien que n’ayant pas force légale, cette décision a une force morale indéniable. «Si la CIJ condamne le Royaume-Uni, ce sera encore une obligation morale pour ce pays», analyse-t-il.

Vijay Makhan, ancien chef de la diplomatie mauricienne, fait valoir que la cour a son poids. «La CIJ est une création des Nations unies et a, donc, une force morale.»

«Londres fera le point sur ses relations avec Port-Louis»

La bataille n’est pas gagnée. Et la partie britannique défendra vigoureusement sa position lors des audiences à la Cour internationale de justice. C’est ce qu’a déclaré Liz Harwood, Senior Press Officer for Africa, sollicitée par l’express hier. Avant d’ajouter que le Royaume-Uni fera le point sur ses relations avec Maurice.

«The UK has enjoyed a constructive relationship with Mauritius on a range of issues. We will of course take stock of relations following the United Nations General Assembly debate», soutient Liz Harwood. Selon elle, il pourrait y avoir une réévaluation des relations diplomatiques après le vote de l’ONU. «We have always been very clear that this should be a matter for the UK and Mauritius to resolve ourselves.»

La souveraineté du British Indian Ocean Territory devrait être résolue entre Maurice et la Grande-Bretagne. C’est le point qu’a mis en avant la partie britannique lors des débats à l’ONU et aussi celui qu’elle avance après les débats.

Le Brexit, ce coup de pouce

Le fort taux d’abstention des pays de l’Union européenne interpelle. L’Allemagne, l’Espagne, l’Irlande et la France parmi tant d’autres ont préféré s’abstenir plutôt que de se ranger en bloc derrière la Grande-Bretagne. Le Brexit ne serait pas étranger à cet état de choses.

Pour Arvin Boolell, avec l’article 50 et le déclenchement des procédures pour le Brexit, le Premier ministre britannique Theresa May et la Grande-Bretagne ne peuvent plus prendre de décision au sein de l’UE et donc ne peuvent pas influencer la commission européenne. «N’étant pas dans la zone euro, la Grande-Bretagne n’était déjà pas à proprement parler entièrement dans l’UE et maintenant il y a le Brexit», relève l’ancien ministre des Affaires étrangères.

Les médias britanniques eux-mêmes évoquent le Brexit. «Chagos Islands, Mauritius Sovereignty Dispute reveals Brexit Britain’s loss of global influence», titre The Independent. Vijay Makhan, ancien secrétaire aux Affaires étrangères, note qu’«on s’attendait à ce que l’UE fasse bloc derrière la Grande-Bretagne mais il n’y a que 14 pays qui l’ont suivie». Cette abstention «éloquente» est un «wake-up call à la Grande-Bretagne».

Quant au Qatar, le communiqué émis par le bureau du vice-Premier ministre, Showkutally Soodhun indiquant que Maurice suspend ses relations diplomatiques avec ce pays explique son abstention, selon Vijay Makhan. «On s’y attendait après ce communiqué émis par Soodhun», renchérit Arvin Boolell.

L’abstention de la France retient l’attention

Maurice a un rapport «privilégié» avec la France. Et pourtant, celle-ci n’a pas voté lors des débats. La dispute pour la souveraineté de Mayotte a-t-elle quelque chose à voir avec cette décision ?

D’après un membre de la délégation mauricienne à l’ONU, l’on pourrait croire qu’une éventuelle décision de soutenir Maurice aurait pu créer un précédent… qui pourrait être suivi par d’autres pays.

La raison avancée par la représentante française rejoint cette idée. Elle a précisé que ce différend devrait être réglé bilatéralement. Interrogé, Arvin Boolell, ex-ministre des Affaires étrangères, avance que ce serait une éventualité. «Il y a le différend entre les Comores et Mayotte, mais aussi le différend avec Maurice sur Tromelin.» Toutefois, il soutient qu’il est difficile de deviner les raisons d’un tel vote. «La France et l’Angleterre ont aussi des relations très privilégiées.»

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Maurice a remporté une première bataille avec le vote de la résolution sur les Chagos à l’Assemblée des Nations unies le jeudi 22 juin. Une résolution adoptée avec 94 voix en faveur de la résolution, 15 voix contre et 65 abstentions. Prochaine étape : la Cour internationale de justice…

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